‹ Thomas JeffersonChapitre 12 sur 212 · J AM KS OTIS · texte numérisé non relu

J AM KS OTIS

ainsi le public ù la merci du moindre douanier fut contestée par les citoyens de lioston, et ils présentèrent à la Cour une requête pour s’opposer à ce qu’ils fussent délivrés. En qualité d’avocat général de la province, James Otis, alors âgé de trente-cinq ans, avait à défendre les prétentions de l’amirauté. Une assez grande habileté à orner par des considérations générales la science aride des précédents, un talent nerveux, une verve altière et fiévreuse, un ton dogmatique et provoquant, un orgueil intraitable, lui avaient déjà fait beaucoup d’admirateurs et d’ennemis parmi ses confrères du barreau. A vrai dire, ni la puissance de son esprit, ni l’éclat de son imagination, ni la profondeur de son savoir ne répondaient à ses prétentions et à son renom. C’était un cœur fier, sec et violent, conduit presque au hasard par un cerveau faible et facile à ébranler. D’un tempérament irritable, d'une humeur quinteuse et fantasque, il était alternativement en proie à des élans d’exaltation téméraire et à des mouvements de timidité ombrageuse ; tour à tour accessible aux inspirations les plus élevées et aux préoccupations les plus personnelles: mais, comme beaucoup de ceux qui sont destinés à mourir fous, il avait le don de laisser dans l’àme de ses auditeurs des impressions fortes. Sa famille était au nombre des plus dévouées à la couronne. En récompense de longs services, les fonctions de Chief Justice avaient été plusieurs fois promises à son père. Elles vinrent à vaquer, et tous les petits politiques de la province regardaient le colonel Otis comme déjà nommé, lorsque la place fut donnée à Hutchinson, l’historien du Massachusetts, homme impopulaire et intrigant, qui

DÉBAT SUR LES WRITS OF ASSISTANCE (1761). 15 cumulait déjà plusieurs fonctions. A la fois blessé de cet affront et pressé de complaire au public qui prenait le parti de son père, le jeune avocat général s’enflamma contre les prétentions de l’amirauté : il refusa de les défendre, donna sa démission, se chargea de la cause du peuple, et c’est ainsi, dit Hutcliinson, que « d’une petite étincelle sortit un grand incendie. »

Au mois de février 1761, les hommes les plus considérables de Boston se pressaient dans la chambre du conseil pour entendre ce défenseur imprévu des libertés publiques. Confondu dans la foule, le studieux et fougueux John Adams cherchant à prendre des noies, mais trop agité, nous dit-il, pour écrire avec suite, n’emportait de ce débat que des souvenirs d’autant plus brûlants qu’ils étaient moins précis, et dont il ne pouvait parler dans ses vieux jours qu’avec une émotion emphatique : « Otis était comme une flamme de feu!.... Accusant la nation, le parlement et le roi d’injustice, d’ingratitude et d’oppression,.... entassant les allusions classiques, les souvenirs historiques, les faits, les dates, les autorités légales, et jetant sur l’avenir un regard prophétique, il emportait tout devant lui dans un torrent d'éloquence impétueuse.... En se retirant, tous ceux qui composaient son immense auditoire me parurent comme moi prêts à prendre les armes contre les Writs of Assistance.... A partir de ce jour je n’ai jamais pu lire les actes de commerce sans colère, ni leur moindre corollaire sans une imprécation.... C’est là, c’est alors que se passa la première scène du premier acte de l’opposition contre les prétentions arbitraires de la Grande-Bretagne. C’est là,

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c’est alors que l’enfant Indépendance est né. En quinze ans, il grandit, devint homme, et se déclara libre *. » «L’enfant » resta plusieurs années dans son berceau, endormi et ignoré de l’Amérique. Le cri de guerre poussé dans le Massachusetts fut à peine entendu en dehors de la province. Elle seule avait été en cause devant la Cour supérieure de Boston, et les moyens de publicité étaient alors trop restreints, la population des colonies était trop disséminée et trop divisée, le patriotisme provincial trop exclusif pour qu’une affaire purement locale pût agiter les esprits dans le continent' tout entier. A Boston même l’orage s'assoupit un instant, et l’on put croire qu’il avait cessé. Satisfaits de la paix et pressés d’en recueillir les fruits, les citoyens ne s’occupèrent plus bientôt que de leurs intérêts privés. Aucune grande question, aucun grand débat ne venait leur rappeler leurs griefs contre l’Angleterre, et la semence jetée au veut par James Otis restait renfermée dans les âmes. Pour qu’elle vînt à germer et à se propager au loin, il fallait que legouvernementdelamère patrie se fût livré à des actes d’agression plus éclatants et plus généraux, et que la Virginie, de toutes les provinces de l’Amérique la plus renommée pour sa fidélité à la couronne, eût donné le signal de la résistance. Ce fut à ce signal que s’éveilla l’esprit politique de Jefferson.

* John Adams à William Tudor, 1817-1818. Works of John Adams, t. X. p. 247, 314-302. — La question de la légalité des IVrito o f Assistance ne fut pas tranchée par la Cour. Elle renvoya l'affaire, sous prétexte de prendre des renseignements à Londres, et ne rendit jamais son arrêt.

L'ACTE UU T1UBUÇ (1765). 37

U avait vingt-deux ans, et Patrick Henry, l’un de ses compagnons de plaisir, qu'une brillante plaidoirie contre un abus de la prérogative royale avait fait sortir tout à coup de l’obscurité, siégeait pour la première fois dans la chambre des bourgeois de la Virginie, lorsque l’acte du timbre ' vint répandre dans toute l'Amérique une morne stupeur qui semblait annoncer le désespoir et l’impuissance (mai 1765). Tels étaient encore dans le sein de l’aristocratie virginienue les sentiments de piété filiale à l'égard de la mère patrie, que les membres les plus considérables et les plus sages de l'assemblée restaient silencieux et perplexes, n’osant aborder le sujet de la consternation publique. Malgré sa popularité naissante, Patrick Henry se sentait encore novice, inconnu et mal à l’aise au milieu de cette assemblée de patriciens, et il hésitait à prendre l’initiative du débat. Cependant la fin de la session approchait, et la taxe allait être perçue sans que la chambre eût protesté contre l’usurpation du parlement. 11 prit son parti, écrivit à la hâte quelques lignes sur un vieux livre de droit, puis se levant gauchement, il proposa d’une voix mal assurée ces résolutions célèbres contre l’acte du timbre qui mirent le feu à l’Amérique : « Seule, l’assemblée générale de cette colonie a le droit et le pouvoir d’imposer des taxes aux habitants de cette colonie; toute tentative d’investir de ce pouvoir une personne ou un corps quelconque autre que ladite assemblée générale tend manifestement à détruire à la fois les libertés brilanniques et les libertés

1 Loi par laquelle le Parlement, s’arrogeant le droit d’établir une taxe en Amérique, soumettait tous les contrats et les actes passés dans les colonies à un droit de timbre.

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