‹ Thomas JeffersonChapitre 123 sur 212 · REPRÉSAILLES · texte numérisé non relu

REPRÉSAILLES

polémique que sa raison blâmait, et il se contentait de mépriser ceux qu’il aurait pu contenir. Lorsqu’il parvint au pouvoir, Callender demanda une place. Pour toute réponse, Jefferson lui envoya cinquante dollars. Le pamphlétaire indigné exposa au pays ses titres à la faveur de son ancien patron. C’était au service de ce grand personnage qu’il avait, disait-il, écrit ses plus injurieux libelles ; il avait reçu de lui de l’argent et des renseignements, il lui avait même soumis les épreuves de certains articles avant de les publier: des documents autographes en faisaient foi. Il ne se contenta pas de les imprimer : aün d'apprendre à tous que les plus purs représentants des principes républicains pouvaient avoir leur côté faible et se trouver dans la nécessité de ménager un homme qui osait tout dire, il fit pénétrer le public dans la demeure de Jefferson ; il donna connue avérés tous les mauvais bruits qui circulaient en Virginie sur le désordre de ses mœurs; il raconta ses efforts pour séduire la femme d’un voisin de campagne, ses amours avec une servante mulâtresse, sœur naturelle de sa femme et mère d'une nombreuse famille de petits quarterons restés esclaves dans la maison de leur père. Les fédéralistes triomphèrent; ils avaient les rieurs de leur côté, et à leur tour ils abusèrent de cet avantage. Jefferson fut touché au vif par leurs cruelles représailles , et lui qui était plus que personne responsable des habitudes brutales et presque féroces contractées par la presse américaine sous la présidence de Washington et de John Adams, il en mesura enfin la dangereuse portée; il comprit qu’elles finiraient par dégoûter des affaires publiques

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les cœurs Hors et les esprits élevés : « Le cercle des hommes qui sonlà la hauteur des premières situations n’est pas déjà trop étendu ; il sera encore restreint par la retraite volontaire de ceux qui sont plus sensibles aux outrages que confiants dans la justice de l’opinion. J’ai connu et je connais des hommes éminemment propres au maniement des affaires publiques qui ne sauraient tenir contre le choc brutal de ces héros des halles. Je puis affirmer, pour l’avoir bien connu, que nous aurions perdu les services du plus grand homme de notre pays, s’il avait été assailli avec la licence éhontée qui est de mise aujourd'hui. La torture à laquelle le mettaient de rares et faibles attaques suffit à prouver que, s’il avait été exposé à celles dont les bandes fédéralistes se montrent capables, il aurait rejeté le gouvernail dans un accès d'indignation *. »

En même temps que le respect d’autrui s’affaiblissait, l’usage de se rendre justice soi-même prenait droit de cité aux États-Unis. Les duels politiques, les voies de fait se multipliaient; on commençait à se rendre au congrès un assommoir à la main ou des pistolets dans les poches. Tantôt c’était M. Lyon qui, dans la chambre des représentants, répondait à une impertinence de M. Griswold en lui crachant au visage; tantôt c’était M. Griswold qui, après huit jours de réflexion, abattait M. Lyon à ses pieds et l’envoyait rouler au milieu de ses collègues. Tantôt encore c’était une troupe d’officiers qui tombaient à bras raccourci sur un rédacteur de l’Awrora pour l’engager à ne plus médire de la mi-

i Jefferson au juge Sullivan, 31 mai 1805. — Works of Jefferson,

t. IT, p. 578.

PECOUR AUEMENT

lice, ou bien c’était un jeune orateur plein de talent et d’avenir, M. John Randolph, qui, en plein congrès, parlait de l’état major de l’armée comme o d’un tas de gueux, » et qui le lendemain se voyait arraché de sa loge et jeté à la porte du théâtre, déplorables excès qui semblent avoir passé dans les mœurs amécaines, mais qui étaient restés presque sans précédents jusqu’à l’avénement de John Adams.

Depuis que Washington avait renoncé au pouvoir, aucun frein ne modérait (tins la fureur des partis. Sa retraite avait eu |>our conséquence immédiate le déchaînement des mauvaises passions. Cette retraite n’avait pas néanmoins tourné à l’avantage des républicains aussi promptement que Jefferson l’avait prédit. Le viceprésident n’avait pas réussi à gagner. John Adams, et il avait perdu beaucoup de ses soldats. Dans son découragement, il écrivait au colonel Burr le 17 juin 1797 : a J’avais toujours espéré que, lorsque la popularité du dernier président serait retirée de la balance, les penchants libéraux du peuple suffiraient à rétablir, entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, l’équilibre un instant détruit par le poids supérieur de cette popularité; j’avais toujours cru que les instincts honnêtes du peuple résisteraient à l’ingrate prédilection du pouvoir pour la Grande-Bretagne. Malheureusement la politique extérieure du dernier gouvernement nous avait déjà aliéné la franco; elle avait suscité en France une réaction contre nous, et cette réaction a sur l’esprit de nos concitoyens des effets qui suppléent à ceux que produisait autrefois la popularité de Washington. Ces effets se sont manifestés d’une façon .bien sensible dans

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plusieurs élections, et c’est ce qui explique pourquoi la majorité républicaine se trouve affaiblie dans le congrès. Quand sera-t-elle renforcée? Cela dépend des événements, et il est si impossible de les calculer que je regarde l'avenir de nos institutions comme tout à fait problématique1. »

Les événements vinrent porter un coup terrible au parti républicain; il resta néanmoins maître de l’avenir. En blessant l’honneur national des États-Unis, le Directoire paralysa [>our un temps la faction française en Amérique; mais en voulant trop exploiter cette bonne fortune, les fédéralistes en perdirent tout le profit, et l’accident qui avait paru devoir retarder le cours naturel des choses l’accéléra.

« La France prétend lever tribut en Amérique! » Telle fut la nouvelle qui, au mois d’avril 1798, répandit soudain la consternation parmi les alliés du Directoire et l’indignation contre eux dans les masses*. « Des millions pour nous défendre, pas un centime pour acheter la paix ! » Tel fut le cri public qui partout imposa silence à l’opposition. Les imaginations s’échauffèrent : on se re-

0 1 Works of Jefferson, t. IV, p. 1«5.

* Ce bruit s’appuyait sur certaines dépêches des commissaires américains à Paris, publiées par le gouvernement des Etats- Unis. Envoyés en France pour rétablir l’amitié entre les deux pays, ces commissaires n’avaient pu, écrivaient-ils, obtenir d’être reçus par le Directoire, et des agents subalternes leur avaient signifié en son nom que de grandes largesses pourraient seules apaiser sa colère contre l'Amérique. Si l'Amérique voulait se concilier la faveur de la France, elle devait, au dire de ces agents, imiter l'exemple donné par les puissances européennes qui cherchaient à rentrer en grâce k Paris , promettre une gratification d’un million au Directoire et un prêt de vingtcinq millions à la république!

KEÀCTION VIOLENTE

présenta l'indépendance menacée, le sol national envahi, l’Amérique asservie à des maîtres sanguinaires et corrompus; on vit dans tout partisan de la paix un agent de la France, dans tout citoyen français un espion jacobin; on fil appel à la vigueur du gouvernement, on proclama le besoin d'une dictature. Au milieu de cette effervescence populaire où l’effroi se mêlait à l’enthousiasme, le vertige s’empara des fédéralistes : ils se crurent tout possible et tout permis ; ils se persuadèrent que le moment était venu d’écraser les ennemis du pouvoir et de mettre fin aux cabales des factions : «Nos foudres de guerre, » écrivait Jefferson, «ne parlent plus quo de septembriser, de déporter, d’emprunier au gouvernement français sa façon de châtier les séditieux ’. » John Adams ne fit rien pour modérer ces dangereux emportements. Tout entier au plaisir de répandre les flots de sa chaleureuse parole sur les députations qui, de tous les coins de l’Amérique, venaient lui apporter des témoignages de sympathie et des offres de concours, il sortit de lu réserve que commandaient et sa situation et sa politique. Trop honnête pour ne pas souhaiter sincèrement le maintien de la paix avec la France et le rétablissement du calme à » l’intérieur, il fut en même temps trop dominé par sa vanité pour contenir de belliqueux mouvements d’éloquence qui exaltèrent de plus en plus le sentiment public. Hamilton s’alarma : « Ce n’est pas notre métier, » écrivait-il à l’un des membres du cabinet, « c’est encore bien moins celui du gouvernement d’engendrer un

* Jefferson à Madison, *20 avril 1798. — Work* of Jefferson, t. VI, p. 238.

EX FAVEUK DES FEDERALISTES. U1

esprit irrégulier et violent'. » Jefferson manifesta plus de surprise que d’inquiétude : « Le souffle qui enflamme la population des villes est en vérité merveilleux, » s’écriait-il; » elles vomissent des adresses sans fin offrant vie et fortune... On peut pardonner des déclarations indiscrètes et des expressions passionnées à une multitude qui cède à l’impulsion du moment, mais on ne peut s’attendre à ce qu’une nation étrangère reste aussi insensible aux réponses du président, plus fanfaronnes encore que les adresses... Et ce n’est pas contre la France seule, c’est contre ses propres concitoyens qu’il dirige ses menaces. N’a-t-il pas dit l’autre jour que « l’intervention de l’autorité deviendrait nécessaire pour dissiper les illusions dangereuses et déjouer les interprétations malveillantes qui égarent tant de citoyens, » faisant ainsi allusion aux lettres des députés à leurs constituants?... Moi qui ai horreur des mystères, des insinuations et des demi-confldences, je me vois dans l’impossibilité d’écrire librement, tant les infidélités de la poste rendent dangereuse toute correspondance sincère. Je ne sais ce qui me mortifie le plus, de n’oser écrire ce que je pense ou de voir mon pays supporter un tel état de choses... Il aurait été impossible au politique le plus clairvoyant de prévoir, il y a sept ans, que le peuple de ce grand pays put jamais s’abandonner à un effroi aussi fantastique et prendre assez peur de lui-méme et de son propre pouvoir pour se livrer spontanément à ceux qui veulent l’entraîner à une forme #

1 Uamiltonà Wolcott, ô juin 171*8.-— Work# of Hnrnilton, l, VI, p. 294.

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