‹ Thomas JeffersonChapitre 127 sur 212 · CHUTE DU PARTI FÉDÉRALISTE. Î · texte numérisé non relu

CHUTE DU PARTI FÉDÉRALISTE. Î

trente-cinq tours de scrutin donnèrent successivement le même résultat. Pendant sept jours, la chambre resta en permanence, présentant le plus sombre aspect : les fédéralistes, inquiets sur la sagesse de leur conduite, mais s’obstinant à poursuivre leur folle entreprise; les républicains, prêts à prendre les armes pour s’opposer à une usurpation; le public, d’abord étonné et consterné, puis bientôt indigné. De guerre lasse, les partisans de Burr se rendirent enfln, niais trop lard pour effacer la mauvaise impression produite par leur résistance au vœu national. Au trente-sixième tour de scrutin, trois d’entre eux s’abstinrent, et Jefferson fut nommé président'.

Le parti fédéraliste était tombé pour ne plus se relever. Ni l'habileté de ses adversaires, ni ses propres fautes, ni l’épuisement de ses forces après le rude assaut qu’il avait soutenu, ni la division de ses chefs après la retraite du grand homme autour duquel il s’était groupé, ne suffisent à expliquer cette défaite définitive. Une cause plus profonde de faiblesse condamnait ce parti à périr. 11 n’était pas en sympathie avec la nation ; les esprits n’allaient pas naturellement à lui. Son autorité n'avait été acceptée que par un effort de raison, sous l’empire de la nécessité et sur la recommandation de Washington. Pour fonder le gounement de l'Union, pour traverser la crise produite par la Révolution française, la démocratie américaine avait senti le besoin de remettre ses intérêts entre les mains des hommes les plus dignes et les plus capables de la conduire; mais le gouvernement fondé,

1 17 février 1801 .

INSTINCTS lit LA DÉMOCRATIE AMERICAINE, le danger passé, Washington mort, elle avait cédé a ses penchants : elle avait remplacé ses sages conseillers par des amis plus complaisants et plus agréables ; elle avait donné l’empire à ses llalteurs et à ses favoiis. Les fédéralistes la choquaient par leur supériorité d’esprit un peu exigeante, par leur sentiment presque européen de la dignité du pouvoir et de l’honneur de 1 État, par leur passion de l’ordre et de la règle, par ce qu’on pourrait appeler leur besoin du superllu dans le bon gouvernement. La démocratie américaine avait des goûts moins élevés et moins délicats; 1 à-peu-près suffisait à son grossier bon sens, et elle se sentait à la fois gênée et humiliée par ce luxe de préocciqtalion du bien public. Hamiiton lui-même reconnaissait que « l’erreur de son parti avait été de trop compter sur la rectilude et l'utilité de sa politique, de trop négliger la faveur populaire1; j> mais il confessait en même temps sou peu d’aplilude pour le rôle de courtisan des niasses: « Chaque jour me prouve de plus en plus que ce inonde américain n’étuit pas fait pour moi. Singulière destinée que la mienne! Personne aux États-Unis na plus sacrifié pour la constitution actuelle, et cela malgré les plus tristes présages sur son sort. Je travaille encore à étayer le frêle et pauvre édifice, et, pour toute récompense, je ne recueille que les murmures de ses amis et les malédictions de ses ennemis. Qu’ai-je de mieux à faire que de me retirer de la scène’? »

i Hamiiton à Bayard, avril 1802 -Workt of HamUlon. t. VI,

i Hamiiton à Gouverneur Morft», Tl février 180$. H orks of

JJamiïton , t. VI, p. 580.

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Hamilton se sentait plus aitligé qu’étonné par le triomphe du parti démocratique. A ses yeux, le jeu naturel des institutions américaines devait presque inévitablement amener au pouvoir ceux qui promettaient de le mettre au service des passions de la multitude. 11 n’avait jamais cru au succès de la grande expérience tentée par son pays d’adoption. La république démocratique n’avait nulle part encore été essayée sur une aussi vaste échelle. Il lui paraissait également impossible que les divers peuples de cet immense empire pussent marcher simultanément d’accord dans les voies de la raison, et qu’en l’absence de tout pouvoir permanent, de toute autorité indépendante de la fantaisie populaire, le gouvernement pût faire son métier, et conserver assez de force de résistance contre ses maîtres pour les défendre de leurs mauvais penchants, pour les empêcher de se quereller, de se diviser, de se combattre, pour mettre l’Amérique du Nord à l’abri du tléau qui est devenu le mal chronique des républiques de l’Amérique du Sud, la guerre sociale au sein des provinces et la guerre civile entre elles. Le danger n’était évidemment pas aussi grand ni le mal aussi prochain que le croyait Hamilton; ses tristes présages sur le sort de la constitution américaine ne se sont point réalisés. La république démocratique de l’Amérique du Nord a trouvé précisément un élément de stabilité dans cette division du pays en États distincts et dans cette étendue gigantesque de son territoire, qui avaient tant alarmé certains de ses fondateurs.

Hamilton avait-il néanmoins tout à fait tort de douter de la durée de son œuvre? L’avenir le dira. Jefferson

*60 I.A «EVOLUTION DE 1801 ET SES SUITES. Ini-même portail parfois un regard inquiet sur l’avenir. Lui qui se vantait d’avoir, sinon fait, du moins voulu cette révolution pacifique de 1801 qui avait donné libre carrière aux instincts du pays, il se plaignait un jour à M. Correa de Serra, ministre de Portugal aux États-Unis, de la puissance irrésistible du flot démocratique qu'aucune digue ne contenait plus. Son malicieux interlocuteur lui répondit : « Quel dommage que vous n'ayez pas bouché le trou par lequel vous êtes passé ! »

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