‹ Thomas JeffersonChapitre 136 sur 212 · DE L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

DE L'OPPOSITION

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la présidence , et elle devait s’attendre encore à de nouvelles défaites : « Notre majorité dans la chambre des représentants est de deux contre un, » écrivait Jefferson à M. Barlow au mois de mai 1802; « dans le sénat, elle est de dix-huit contre quinze. A la prochaine élection, elle sera de deux contre un dans le sénat, et il n’est pas à souhaiter dans l’intérêt public qu’elle devienne plus considérable... Nous serons bientôt si forts que nous nous diviserons '. »

Quel usage le président allait-il faire de toute cette force? Quelles grandes innovations allait-il introduire dans la pratique du gouvernement américain, pour justifier le nom de révolution qu'il donnait à son avènement au pouvoir? Laissons-le répondre lui-même à cette question : « Je sens, » écrivait-il au docteur \V. Jones, « combien je resterais encore loin d’accomplir toutes les réformes que la raison pourrait suggérer et que l’expérience pourrait approuver, quand même je serais libre de faire ce qui me semblerait le meilleur; mais lorsqu’on voit combien il est difficile de mettre en mouvement la grande machine de la société et de changer sa marche, combien il est impossible d’élever brusquement tout un peuple jusqu'aux hautes sphères du droit idéal, on sent la sagesse de la maxime de Solon : Ne point tenter pour les nations plus de bien qu’elles n’en peuvent supporter. Tout se réduira donc probablement à réformer le gaspillage des deniers publics et à éloigner ainsi les vautours qui en font leur proie *. »

* Jefferson à Barlow, 3 mai 1802. — Works of Jefferson, t. IV, p. 437.

1 31 mira 1801 . — Works of Jefferson, i. IV, p. 39*2.

t'KOUHAMMK

Faire des économies, tel était dont: à peu près tout le programme de Jefferson, programme fort modeste en apparence, mais en réalité fort dangereux pour le pays. L’œuvre des fédéralistes n'était pas ii beaucoup près tombée dans le même discrédit que leurs personnes; elle survivait à leur influence, et Jefferson ne se sentait ni en état ni en disposition de l'attaquer de front. Il ne pouvait ni renverser les institutions créées par ses prédécesseurs, ni inventer une autre politique exté-, rieure que cette politique de neutralité qu'ils avaient adoptée ; mais il pouvait amoindrir le gouvernement qu’ils lui avaient transmis, et laisser perdre aux États- Unis les moyens de faire respecter leur neutralité et de protéger leurs intérêts. Tout le mal qu’il lui fut permis de faire, il le fit, pour obéir aux principes démocratiques, pour courtiser la faveur des contribuables et pour nuire à ses ennemis. La prépondérance du pouvoir exécutif lui paraissait menaçante pour la souveraineté populaire ; il voulut « le désarmer en lui enlevant la plus grande partie de son patronage par la suppression de toutes les charges inutiles1. » L’armée et la marine étaient encore commandées pardesofticiers dévoués à la politique de Washington et de ses amis; il y avait toujours là un groupe hostile dont la moindre complication à l’extérieur pouvait grossir l’importance : Jefferson voulut, par un système combiné de paix et d’économie à tout prix, « plonger le fédéralisme dans un abîme où il fut condamné à périr

1 Jefferson Vtu général Kosciousko, 2 avril 1802. — IVorhs of Jil frrson, t. IV, p. 430.

I)K JEFKKKSON.

sans espoir de résurrection » Il était avec raison pénétre de la nécessité de maintenir une parfaite harmonie d’esprit entre la nation et ses chefs -, il savait qu’il n’v a pour le pouvoir que deux moyens d’atteindre ce résultat, agir sur le pays ou subir son action, user énergiquement de tous les moyens légitimes d’intluence dont le gouvernement peut disposer, multiplier les institutions et les fonctions qui lui donnent prise sur l’opinion, ou bien accepter le joug du public. Jefferson repoussait la première de ces politiques comme peu républicaine et peu sûre; il en était donc réduit à prendre le sentiment populaire pour boussole, à gouverner comine il aurait pu le faire s’il n’rfvait été ni plus prévoyant ni mieux renseigné que le premier contribuable venu.

Au moment où, sur la recommandation du président, le congrès décidait la suppression des taxes intérieures et la réduction de l’armée et de la flotte, le gouvernement américain savait (pie l’événement en prévision duquel Washington avait voulu doter son pays d’une bonne Hotte et d'une bonne armée était sur le point de se réaliser *, que la France se préparait à prendre possession de la Louisiane en vertu d’un traité secret conclu à Madrid le 1" octobre 1800, et que de ce changement de voisins, si indifférent en apparence, pouvait naître a une tourmente » assez violente pour bouleverser toute la politique extérieure des États-Unis. On apprit bientôt que l'intendant espagnol de la Louisiane

* Jefferson à Levi Lincoln, 25 octobre 1802. — Works of Jefferson, t. IV, p. 451.

* Voyez Wrifinj» of Washington, t, XI, p. 351.

r.l ACQl'lSITÎON DE LA LOUISIANE

avait brusquement suspendu le droit d’entrepôt à l’embouchure du Mississipi, garanti à l’Union américaine par le cabinet de l’Escurial. A tort ou à raison, le public attribua cette décision à l’influence du gouvernement français, et y vil l’indice que la suppression définitive du droit d’entrepôt entrait dans les vues du premier consul. Les populations de l’Ouest, qui regardaient le maintien de ce droit comme la condition même de leur prospérité, manifestèrent la plus vive irritation. Jefferson prit aussitôt dans ses conversations un ton hostile à la France : « Le président est, dit-on, fort intrépide de langage, » écrivait Hamilton le ^décembre t8f>2; « nous verrons comment on s’y prendra pour faire la guerre sans taxes. Iæ joli projet de substituer l’économie à l’impôt ne fait plus ici l’affaire. Une guerre serait un terrible commentaire sur l’abandon des revenus intérieurs. Et pourtant comment conserver sa popularité auprès des populations de l'Ouest , si l’on sacrifie timidement leurs intérêts' î »

Jefferson ne voulait pas lancer à la légère son pays dans les hasards de la guerre, et il avait raison ; mais il désirait attirer l’attention du premier consul sur l’importance que les États-Unis attachaient à ne pas changer de voisins, sur les dangers que leur inimitié pouvait susciter à la France ; il prétendait amener le général Bonaparte, sinon à renoncer complètement a la Louisiane, du moins à vendre aux États-Unis la Nouvelle-Orléans et les Florides, dont la possession pouvait seule assurer aux populations de l’Ouest la libre navi-

1 Hamilton au général C. C, Pinckncy. — Works of Hamilton, X. VI. p. 551.

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