‹ Thomas JeffersonChapitre 138 sur 212 · ACQUISITION DE LA LOUISIANE · texte numérisé non relu

ACQUISITION DE LA LOUISIANE

par là en effet et par là seulement que les produits des trois huitièmes de notre territoire peuvent s’écouler.... En nous fermant cette porte, la France fait acte d'hostilité contre nous. L’Espagne pouvait la garder encore pendant de longues années. Son humeur pacifique cl sa faiblesse devaient l’amener à nous accorder successivement des facilités de nature à empêcher son occupation de nous être trop à charge; peut-être même se serait-il produit avant peu des circonstances en présence desquelles une cession aux États-Unis serait devenue pour elle l’occasion d’un marché fort profitable. Mais lorsqu’il s’agit des Français, la question change de face. Eux, ils sont d’une humeur impétueuse et d’un caractère énergique et turbulent ; nous, malgré nos goûts tranquilles, malgré notre amour pour la paix et pour la poursuite de la richesse, nous sommes aussi arrogants, aussi dédaigneux de la richesse acquise au prix de l’honneur, aussi énergiques, aussi entreprenants qu’aucune autre nation du monde. Établir un point de contact et de froissement perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer entre eux des rapports aussf irritants, c’est rendre impossible l’amitié de la France et de l’Amérique. La France et l’Amérique seraient également aveugles, si elles se faisaient illusion à cet égard. Et quanta nous, il nous faudrait être bit n imprévoyants pour ne pas prendre tout de suite certains arrangements en vue de celte hypothèse. Le jour où la France s’em| arera de la Louisiane, elle prononcera la sentence qui la renfermera pour toujours dans la ligne tracée le long de scs côtes parle niveau des basses mers; élit; scellera l’union de deux peuples qui, réunis, peuvent

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cire maîtres exclusifs de l'Océan; elle nous contraindra à nous marier avec la llotte et la nation anglaise. »

Tels étaient les sentiments inspirés au chef des yallomanes par les projets du général Bonaparte. A Paris, beaucoup de bons esprits regrettaient de voir le premier consul se lancer dans celte chimérique et périlleuse aventure; mais on se gardait bien de contrarier la penjée- du maître en cherchant à l’éclairer. Aussi M. Livingston ne comptait-il plus que sur quelque nouvelle fantaisie européenne de Bonaparte pour lui faire oublier sa fantaisie américaine : « 11 n’y a jamais eu de gouvernement, » écrivait-il au secrétaire d’Étal Madison, « avec lequel il ait été aussi impossible de négocier une affaire qu’avec celui-ci. Il n’y a ni peuple, ni législature, ni conseillers. Un seul homme est tout. Il demande rarement un avis, et n’en accepte jamais sans le demander. Ses ministres sont de purs commis; sa législature et ses conseillers ne sont que des personnages de parade. Bien que le sentiment de presque tous les hommes sérieux qui l'entourent soit contraire à cette folle expédition, personne n'ose le lui dire. Dir reste, sans l’inquiétude que celte affaire inspire chez nous, elle ne m’en donnerait aucune, car je suis persuadé que tout se terminera par l’abandon du pays et par la cession de la capitale aux États-Unis. A elles seules, les colonies insulaires de la France exigent plus de sacrifices qu elle ne peut en faire. Et d’ailleurs l’insolence extrême de ce gouvernement ne permettra pas à la paix de durer longtemps*. »

1 Livingston au secrétaire d’État, le l«r septembre 1802 — ^4 inencan State Papers, t. II, p. 525.

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De son côté Jefferson avait perdu presque toute confiance dans l’efflcacité des négociations; mais pour son pays comme pour lui-même, il croyait utile de gagner du temps. Au fond, il s’attendait a une solution violente; mais il « désirait la renvoyer au jour où la population établie sur les bords du Mississipi, devenue plus compacte, pourrait faire son affaire elle-même et épargner ainsi au gouvernement américain la nécessité d’aventurer une armée dans des contrées lointaines et malsaines1,» et au parti républicain la honte d avoir a reconnaître la vanité de ses déclamations sur les avantages du désarmement et sur l’inutilité des impôts. Quoi qu’il en fût, pour fermer la bouche à l’opposition, pour faire prendre patience aux habitants de l’Ouest, il fallait, « par un acte apparent’,» par une démarche solennelle, leur donner lieu de croire que le chef de l’État s’employait activement à défendre le grand intérêt national confié à sa garde. Un ambassadeur extraordinaire, M. Monroe, fut donc envoyé à grand bruit en France, avec la mission d’y négocier, de concert avec M. Livingston, l’acquisition de la Nouvelle-Orléans et des Florides. Il eut la singulière bonne fortune d’arriver à Paris à la veille de la rupture de la paix d’Amiens. M. Livingston avait déjà fort habilement profité de l’altitude menaçante prise par la Grande-Bretagne à l’égard de la France pour se faire écouter aux Tuileries. Par l’intermédiaire de Joseph Bonaparte, il avait réussi

1 Works of Jefferson, t. IV, p.483, 535.

S Jefferson h Monroe. 13 janvier 1803.— Works of Jefferson, 1. IV, p. 451.

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