PAR LES ÉTATS-UNIS
a faire passer sous les yeux du premier consul plusieurs mémoires de nature à l’éclairer sur le peu de profit que la France tirerait de ses nouvelles possessions dans le golfe du Mexique et sur la difficulté de les défendre à la fois contre les Américains et contre les Anglais. Les rêves coloniaux de Bonaparte s’étaient brusquement évanouis, et il s’était décidé, contrairement à toutes les prévisions de Jefferson, à céder immédiatement aux États-Inis la Louisiane entière. Moins de vingt jours après l’arrivée de M. Monroe, le traité fut conclu '. Malgré l’insuffisance de leurs pouvoirs, les négociateurs américains n’hésitèrent pas, on le comprend, à accorder 80 millions de francs* en échange d’un empire dont la superficie' dépassait un million de milles carrés.
En vain les fédéralistes firent remarquerque Jefferson n’avait pas mérité ce merveilleux triomphe de sa diplomatie : il en recueillit toute la gloire. En vain ils lui reprochèrent de s’être laissé entraîner à pousser trop loin ce succès involontaire, d’avoir, en acceptant de la fortune des présents trop étendus, fait entrer dans les limites de la confédération un territoire que la force des choses amènerait un jour à se séparer des États atlantiques, après les avoir dépeuplés à son profit. Le public, ivre de joie, se préoccupa fort peu de cesloin-
' 30 Avril 1803.
* Sur les 80 millions, prix de l'acquisition fie la Louisiane par les États-Unis, 60 seulement furent versos dans le trésor français ; les 20 autres furent employés il indemniser le commerce américain des captures illégalement faite* par la marine française dan* la dernière guerre.
ACQUISITION DK LA LOUISIANE laines prévisions; elles firent plus d’impression sur l’esprit de Jefferson, mais sans l’attrister davantage: « Si jamais,» écrivait-il, « les nations nouvelles qui vont se former sur Im bords du Mississipi trouvent intérêt à se détacher du tronc, si jamais leur bonheur exige assez impérieusement une telle opération pour quelles s’v résignent, pourquoi les États atlantiques la craindraientils? Et surtout pourquoi nous, leurs habitants actuels, prendrions-nous parti dans une semblable question? Les futurs habitants des États maritimes et des États intérieurs seront également nos fils, des filsélablis dans des quartiers divers, mais voisins. Nous croyons que leur bonheur est dans leur union. Les événements peuvent prouver le contraire, cl s’ils trouvent intérêt à se séparer, pourquoi prendrions-nous parti pour nos descendants orientaux contre nos descendants occidentaux? C'est la querelle du frère aîné et du frère cadet. Que Dieu les bénisse tous deux; qu’il maintienne leur union si cela leur est bon, mais qu’il les sépare si cela leur est meilleur1! »
Jefferson ne se croyait évidemment pas obligé d’étendre aux Français de la Louisiane celte paternelle indulgence pour les besoins et les penchants divers des divers membres de la famille américaine; en dépit de l’élasticité tant vantée du lien fédéral, les créoles durent renoncer à leurs usages traditionnels. Avant de devenir citoyens des États-Unis, ils furent condamnés à passer sous le laminoir anglo-saxon, et à perdre ainsi
1 Jefferson à Brcckenridge, 18 août 1803. — H’orJts of Jefferson, t. V, p. 50.