PAR LES ÉTATS-UNIS
toute trace de leur caractère originel. Sous le gouvernement du grand apôtre des libertés locales, ils devinrent les victimes de la passion pour l’uniformité. Lorsqu'ils prétendirent résister à l’introduction de la langue anglaise dans l’administration de la justice à la Nouvelle- Orléans, lorsqu’ils voulurent profiler de leur majorité dans les assemblées du nouveau territoire pour se donner une législation civile enharmonie avec leurs mœurs, leurs décrets furent violemment annulés, et JefTerson, mécontent de leurdisposition à garder une physionomie propre au milieu de leurs futurs confédérés, écrivit ces caractéristiques et dures paroles : « Il nous faudra envoyer là, pour y changer la majorité, trente mille volontaires nés et recrutés chez nous. Cela augmentera assez la population pour nous permettre de transformer le lerriloire en État, en État américain, non en État français. Cela ne dorera point sans doute la pilule aux Français; mais apparemment, en faisant cette acquisition, nous avons eu en vue notre bien autant que le leur1.»
Rien ne contenait plus l’élan naturel de la race américaine. La défaite du parti fédéraliste et l’abandon de la Louisiane par le premier consul avaient fait tomber les dernières digues qui pussent opposer quelque résistance au débordement de ses passions et de scs forces. Elle était désormais livrée sans défense à toutes les tentations de son esprit envahissant et démocratique. Le gouvernement de l’Union ne semblait préoccupé que
1 JefTerson à Jobn Dickinson, 13 janvier 1807. — Worluof Jefferson, t.V, p. 30.
PROGRES Di: RADICALISME
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de devancer ses désirs, cl de s’enlever à lui-même tout moyen de les combattre. Les pouvoirs locaux allaient s’amoindrissant comme le pouvoir central. En 1801, l’État de New-York modifiait sa constitution pour diminuer les prérogatives du gouverneur. En 180-2, le Maryland amendait la sienne pour substituer au suffrage restreint, qui était encore de droit commun aux États- Unis, le suffrage universel. En 1803, le territoire de l’Ohio, admis au rang d’Étatel au privilège de se donner des lois, rejetait le système, alors généralement adopté en Amérique, des nominations à vie dans l’ordre judiciaire, pour le remplacer par celui des élections à terme. Dans tous les États où les ministres du culte avaient encore un traitement public et assuré qui les mettait à l’abri des caprices de la foule, en leur permettant de vivre sans dépendredes contributions volontaires de leurs paroissiens, des sectaires ardents et nombreux se coalisaient avec les libres penseurs démocrates, afin d’amener une séparation absoluedel’Églisc et de l’État, destinée à les atlaiblir également l’un et l’autre '. Soumettre les gouvernants au joug des gouvernés, lesjuges
1 La constitution des Etats-Unis, en refusant au congrès le droit de faire des loii* « concernant l’établissement ou l’interdiction d'une religion quelconque » (art. l#r des amendements k la constitution}, n'avait nullement préjugé la question des rapports entre l’église et l’Etat dans les diverses parties de l’Union* Cette disposition de la loi fondamentale n'avait d’autre but que de déclarer la législature nationale incompétente en matière religieuse, et de réserver toutes les questions de cette nature a la libre appréciation des législatures locales. Dans le Sud, celles-ci se prononcèrent pour le système des contributions volontaires. Dans le Nord au contraire, elles maintinrent pendant plusieurs années le système des taxes ecclésiastiques.
aux étàTs-unis.
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à celui <les justiciables, les pasteurs à celui des troupeaux, supprimer toutes les situations indépendantes des masses, telle était la tendance qui se manifestait de plus en plus dans les diverses parties de l'Union à la grande joie de Jefferson. Et pourtant il avait été longtemps d’avis que, plus on prétendait restreindre l’intervention du pouvoir central dans le gouvernement des affaires intérieures, plus il importait de constituer fortement les pouvoirs locaux et de les mettre entre les mains des chefs naturels de la nation. A son retour de Paris, il avait même tracé le plan d'une réforme générale dans les constitutions des États particuliers en sens inverse de celle qui devait commencera s'accomplir sous sa présidence : « Voici les changements que je conseillerais, » écrivait-il à il. Stuart le23décembre 1791 : a Rendre plusdésirablelepostede dé pu té aux assemblées locales en diminuant le nombre des représentants et en augmentant la durée de leur maudat... Rendre plus séduisantes pour les gens d’esprit les fouctions exécutives, en pinçant les gouvernements dans une moins grande dépendance des législatures... Rendre l’ordre judiciaire respectable par tous les moyens possibles, l’inamovibilité, l’importance des traitements, le petit nombre des titulaires '. » Les esprits avaient marché dans la voie opposée, et Jefl'erson les avait suivis. Il n’avait fait rn cela que céder à la pente naturelle de ses idées et de sa situation. Le principe de la souveraineté populaire conduit bien vile à nier la légitimité des fonctions indépendantes: l’exercice du pouvoir suprême amène
1 Works of Jefferson, t. 1 1 p. 315.