‹ Thomas JeffersonChapitre 146 sur 212 · DÉFECTION DE JOHN RANDOLPH · texte numérisé non relu

DÉFECTION DE JOHN RANDOLPH

ne pouvoir être dépossédés. Le cabinet de Jefferson, chargé d’examiner leurs réclamations, proposa an congrès de les indemniser de la perte que leur ferait supporter l’éviction, en leur accordant 5 millions de dollars. C’était leur rendre dix fois plusque les spéculateurs primitifs n'avaient payé. Une telle prodigalité parut monstrueuse à John tlundolph, et il la combattit de la façon la plus offensante pour le cabinet. On cessait d’étre honnête homme aux yeux de ce desjiotique tribun dès qu’on ne se rangeait pas à son avis. Il n’hésita donc pas à déclarer en pleine assemblée que tous ceux qui défendaient la transaction proposée étaient ou intéressés dans l’affaire, ou gagnés par les intéressés. Bien que la majorité républicaine commençât à se lasser des allures dictatoriales et de l’extravagante insolence de son leader, John Randolph fit néanmoins assez d'impression sur la chambre |>our amener le rejet du bill. L’administration ne lui pardonna pas cette incartade. Un des amis de M. Randolph ayant fait entendre à Jefferson qu'il serait aisé d’apprivoiser l’intraitable démagogue en le nommant ministre à Londres, n’obtint du président qu’un refus péremptoire. Outré de se voir si peu compté par des hommes qu’il avait l’habitude de traiter en clients, M. Randolph n’attendit que l'ouverture de la session de f8(X> pour entrer en guerre ouverte avec le gouvernement. Il n’entraina guère avec lui qu’une demi-douzaine de volants, et la chambre se remit beaucoup plus aisément qu’il ne l’avait prévu t|e l’émoi causé par sa défection. Cette défection n’en causa pas moins dans l’état-major républicain un vide difficile à combler. La majorité res-

MÉDIOCRITÉ DU CONGRÈS, fée Adèle à Jefferson était moins éclairée que nombreuse; elle avait grand besoin d’èlre conduite, et elle ne renfermait personne qui pût prendre la place de M. Randolph.

Chaque progrès de l’esprit démocratique était marqué par un abaissement du niveau intellectuel au sein de la représentation nationale. Les hommes vraiment supérieurs prenaient la vie publique en dégoût. La masse populaire se passait très-volontiers de leur concours; elle s’arrangeait fort bien de n 'être représentée que par ses égaux. Aussi la médiocrité devenait-elle de plus en plus un titre à sa faveur, et Jefferson, qui rendait sans cesse hommage au bon esprit- et au bon vouloir dn congrès, sentait lui-môme à chaque pas combien les chambres étaient au-dessous de leur mission. Ah mois d’avril 1806, c’élail au sénat qu’il aurait voulu faire rentrer un homme d’esprit de ses amis, M. W. C. Nicholas, qui se montrait peu soucieux de sortir de la retraite : « La majorité du sénat a bonne intention, » lui écrivait-il ; o mais les fédéralistes Tracy et Bayard sont trop Ans pour elle, et ils agissent beaucoup sur les délibérations... Sept fédéralistes votant toujours en phalange, réunis à quelques républicains, les uns mécontents, les autres équivoques, les autres capricieux, ont assez souvent formé une majorité pour nous créer de vrais embarras, si bien que j’ai peur de leur soumettre, à la session prochaine, le traité, quel qu’il soit, que nous pourrons conclure avec l’Angleterre ou avec l’Espagne '. » Au mois de février 1807, c’était dans la

1 Jefferson à \V. C. Nicholas, 13 avril 1806. — H'orit» ofjefferron, t. V, p. 4.

«Xi MÉDIOCRITÉ Dl: CONGRES,

chambre des représentants que le président sentait et regrettait l’absence du même M. Nicliolas : « Jamais il n'a été plus urgent de faire ap|>el à votre patriotisme. Sauf les fédéralistes, qui seront vingt-sept, et la petite bande des schismatiques, qui sera réduite a trois ou quatre (mais tous des langues), la chambre des représentants est l’assemblée la mieux disposée qui se puisse voir. Malheureusement il ne s’y trouve personne dont le talent et la position réunis aient assez de poids pour en faire un chef. En conséquence, personne ne se charge de faire les affaires publiques, et elles no se font pas1 ! » Aussi faiblement composé, le congrès no pouvait ni exercer sur le pouvoir un contrôle efficace, ni lui être d’un sûr appui. Habituellement soumise jusqu’à la servilité aux moindresdésirs du président, la majorité manquait parfois tout à coup à son appel; elle pouvait se prêter sans examen aux actes les moins rai' souuables et les plus vexaloires de l’administration, et s’associer sans mauvais vouloir systématique aux plus perfides manœuvres des opposants, toujours prompte à rentrer dans l’obéissance, mais toujours impuissante à eltacer l’atteinte portée par ses caprices à l’autorité morale du chef de l’État.

La nation était comme le congrès ; comme lui, elle était à la fois très-allachéc à son gouvernement et trèsexjtosée à se laisser surprendre. Ce fut ainsi qu’il put suffire au hardi flibustier que les États-Unis avaient eu pour vice -président, le colonel Burr, d'affirmer que l’administration l’encourageait secrètement à diriger

* JefTerêon À W. C. Xiehola«, 25 février 1807. — Works ofjrffrrton, t. V, p. 48.

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