AVEC SON CABINET
du cabinet. Il peut arriver au président de les consulter successivement et séparément, à mesure qu’ils se présentent chez lui; mais lorsque la question est vraiment de premier ordre, le conseil se réunit, on discute mûrement, puis l’on vote, et dans ce vole le président ne compte sa voix que pour une, de façon que, dans toutes les questions importantes, le pouvoir exécutif est en réalité exercé par un directoire auquel le président pourrait sans aucun doute imposer son autorité, mais auquel, pendant la première administration, comme pendant la mienne, il est sans exemple qu’il l’ait jamais imposée '. »
Washington n’aurait pas, je crois, reconnu son gouvernement à ce singulier portrait : il n’aurait pas admis que, pendant son administration, le pouvoir exécutif eût été aux mains d’un directoire. Chef responsable de l’État, il n’avait parlagé avec personne l’autorilé suprême; son cabinet n’avait eu à ses yeux d’autre caractère que celui d’un conseil, conseil fort écouté, mais jamais souverain. Parmi les grands hommes de son ordre, Washington est peut-être celui qui, dans la guerre comme dans la politique, a le plus consulté ses lieutenants avant de se déterminer à l’action, et qui, une fois déterminé, s’est le moins soucié de l’opinion d’autrui et des obstacles. Il n’avait l’esprit ni trèsprompt ni très-inventif; il avait besoin d’un conseil qui lui suggérât des idées entre lesquelles il pût choisir, et c’était après avoir lentement pesé toutes les raisons invoquées en faveur des divers avis qu’il arrêtait le sien
Works of Jefferson^ t. V, p. 91.
ROLE DK MADISON
avec une sûreté de jugement et une force de volonté incomparables. L’on pourrait au besoin trouver dans les mémoires de Jefferson la preuve que cet avis décisif de Washington n’était pas toujours et nécessairement celui de la majorité; mais qu’importe? H était décisif, et cela suffit pour faire ressortir l’interversion des rôles que Jefferson avait laissé s’établir entre le pouvoir et ses conseillers.
C’est surtout dans le cours de sa seconde administration que cette interversion des rôles devient sensible. Ce n’est plus le cabinet qui soumet ses idées au président, c’est le président qui soumet ses idées au cabinet, ou plutôt au secrétaire d’Ktat Madison, dont l’inlluence tend évidemment à devenir prépondérante dans le gouvernement. Par caractère, Madison n’était pourtant pas un meneur : l'instinct du commandement lui manquait; mais, par sa situation comme par les qualités de son esprit, il avait prise sur son chef naturel. Il était l’héritier présomptifdeJefferson, et àce titre ilavailquelquedroit de peser sur la conduite des affaires qu’il devait être bientôt chargé de mener seul à bonne fin. Jefferson lui reconnaissait très- volontiers ce droit. Loin de se montrer jaloux de ce ministre que l’opinion désignait déjà comme sou successeur, il semblait plutôt pressé de lui céder la place. Il était rassasié de la présidence. Le pouvoir effectif qu’elle donnait s’était fort amoindri entre ses mains, et ne pouvait plus suffire à racheter, pour un cœur un peu fier, la servitude qu’elle imposait. Lui-même l’a dit, « il était las d une charge où il ne pouvait faire plus de bien que tant d’autres qui la convoitaient, et où il n’y avait plus rien a gagner pour