FANTAISIES DIPLOMATIQUES
s'écartait jamais de la ligne du parti. Il restait donc dans le système de l'alliance française et il y ramenait doucement le président toutes les fois que celui-ci montrait quelque velléité d’en sortir. Peudant Pété de 1805, se trouvant seulàMouticello, loin deses ministres, Jefferson eut une de ces tentations de se rapprocher de laGrande- Bretagne. Le gouvernement français lui avait récemment donné divers sujets d’humeur. Un différend grave s’était élevé entre l’Espagne et les États-Unis au sujet des limites de la Louisiane, que les Américains prétendaient reculer vers l’est jusqu’à absorber une partie de la Floride, et l’appui hautain donné parla diplomatie française à la résistance de l’Espagne contrariait vivemanl leur convoitise et blessait leur amour-propre. Le ministre de l’empereur à Washington avait en outre fort gratuitement offensé le gouvernement de l’Union en lui notifianld’un ton cavalier le désir que le général Moreau, exilé de France, ne reçût pas un accueil trop chaleureux en Amérique. Ce fut en apprenant cette impertinente démarche que le président éclata : « Le ton de ce gouvernement dans l’affaire espagnole était déjà bien fait pour exciter l’indignation, » écrivait-il ausecrétaired'État; « mais, dans l'espèce, il pouvait être nuisible de le relever. L’occasion actuelle me semble excellente pour lui faire comprendre que nous ne sommes pas de ces puissances qui reçoivent et exécutent des ordres... J’ai l’esprit très-frappé de la pensée que la France a contre nous des desseins hostiles et perfides, et qu’il est urgent de nous assurer quelque chose de plus qu’une amitié réciproque avec l’Angleterre. » Et il soumettait à Madison le plan d’un traité éventuel avec la Grarvie-Bre-
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UE JEFFERSON
tagnc par lequel celle puissance se serait engagée a garantir aux États-Unis l’acquisition de la Floride, dans le cas où, pour maintenir leur droit sur le territoire contesté, ils se décideraient à faire cause commune avec elle contre la France et l’Espagne : fantaisie diplomatique presque aussitôt oubliée que conçue, et qui, sous l’influence du secrétaire d'État, parut bientôt si peu républicaine au président, qu’ayant besoin d’expliquer six mois après les causes de sa rupture avec John Randolph, il mettait la pensée d’une ligue avec l’ Angleterre au nombre des hérésies les moins supportables de la faction dissidente \ Le cabinet avait adopté en effet une politique diamétralement contraire à celle que Jefferson lui avait proposée, et que John Randolph préconisait encore dans le congrès. 11 songeait non à conquérir la Floride, mais à l’acheter, non à braver Napoléon, mais à fournir indirectement des ressources à son trésor, non à s’allier avec l’Angleterre, mais à répondre par des représailles contreson industrie à ses entreprises sur la liberté des mers *.
Depuis 1793, les droits et les devoirs des États-Unis comme neutres, étaient le sujet de presque tous leurs démêlés avec l’Europe. L’Angleterre et la France, tout en professant sur cette grave matière -des principes opposés, suivaient trop souvent des conduites à peu près semblables et également spoliatrices. L’Angleterre
* Jèfferson k Madison, 25 août 1803. — Works of Jefferson, t. IV, p. 584-587.
* Jefferson à Duane, 22 mars 1800. — Works of Jefferson, t. IVf p. 591.
304 DÉMÊLES DES ETATS-UNIS AVEC L'EUROPE maintenait sa vieille jurisprudence maritime (pie la France déclarait contraire au droit des gens moderne, mais qu’elle appliquait fréquemment par représailles aux puissances qui violaient a ses yeux la loi naturelle en la laissant violer par la Grande-Bretagne. A vrai dire, l’Angleterre entendait supprimer tout commerce neutre qui ne se faisait pas à son profit, et la France entendait interdire l’état de neutralité. Washington avait entrepris de résister à la première de ces prétentions sans céder à la seconde, et il n'y avait réussi qu’en adoptant une politique opposée à celle du parti républicain. Voulant la paix, il s’était préparé à la guerre; il s’était attaché à se rendre redoutable et à ne se montrer ni insolent ni hostile. Des ambitieux et des fous, qui disaient aussi vouloir la paix, soutenaient déjà de son temps que, pour amener l’Angleterre à résipiscence, il fallait placer le pavillon américain sous la sauvegarde de principes absolus et l’industrie britannique sous le coup d une guerre de tarifs. Sentant fort bien que des prétentions inflexibles et des hostilités déguisées mèneraient inévitablement à une rupture ouverte, Washington s’était sagement refusé à se faire le champion d’aucune doctrine particulière en matière de droit maritime ; il n’avait accepté et invoqué d’autre règle que les traités, il ne s’était proposé d’autre but que de faire abandonner ou adoucir les pratiques les plus préjudiciables aux intérêts américains; il n’avait recommandé au congrès d'autres mesures comminatoires que des armements. Et lorsque la chambre des représentants avait failli rendre la guerre inévitable par le vote de propositions acerbes contre l’Angleterre, il avait brusquement