SUR T.ES DROITS DES NEUTRES
incomplètes Le gouvernement des États-Unis laissa donc tomber sans les renouveler les dispositions maritimes du traité de Jny qui expirèrent ainsi en 1803. Oès 1804» Jefferson avait appris par expérience combien il est dangereux et chimérique de supprimer le droit écrit dans les relations internationales, et il avait senti la nécessité de sacrifier bien des points de doctrine au besoin de replacer la Grande-Bretagne sous l’empire d'un traité; mais, tout en rentrant dans une voie plus sensée, il n’avait pu dégager assez complètement son esprit de son erreur première pour ne pas conserver une prétention absolue qui rendait le succès de ses négociations impossible. De tous les droits que s’arrogeait lu Grande-Bretagne, celui de rechercher et de saisir ses déserteurs à bord des navires marchands américains était à la fois le plus contestable, le plus vexatoire et le plus nécessaire au soutien de sa marine. Elle ne pouvait ni l’exercer sans empiéter sur la juridiction des États-Unis, et sans porter atteinte par de fréquentes méprises à la liberté individuelle de leurs citoyens, ni l’abandonner sans courir le risque de perdre par la désertion une grande partie de ses équipages. Les États-Unis étaient donc fondés à réclamer contre cet abus; mais l'Angleterre avait un si grand intérêt à le maintenir que le gouvernement américain ne pouvait raisonnablement s’attendre à ce qu’elle le supprimât, à moins d’y être contrainte j>ar une focce supérieure. Cette force supérieure, le gouvernement américain ne l’avait pas,
' Works of Jefferson, t. tV, p. 108-412, 413-415.
:t08 JEFFERSON CHERCHE VN MOYEN PACIFIQt'E
il ne pouvait l’avoir de longtemps; il ne faisait même rien pour l’acquérir, et, dans la situation où étaient alors les affaires dn monde, le bon vouloir des États- Unis importait infiniment moins à l’Angleterre que la conservation de son personnel naval. Faire du règlement de celte question de la presse la condition smc qt ta non d’un traité avec la Grande-Bretagne, c’était rendre ce traité impossible.
Tel fut le vice radical des instructions données le B janvier 1804 à M. Monroe, ministre des États-Unis à Londres '. Pendant que cet agent poursuivait une chimère, l’amiraulé anglaise, affranchie de toute règle diplomatique et enhardie par la faiblesse de la marine américaine, reprenait arrogamment ses habitudes de tyrannie : elle ressuscitait le régime de 1756 dans toute sa rigueur, elle multipliait les blocus fictifs, elle faisait de plus en plus de la recherche simulée de ses déserteurs un moyen de recrutement. En moins de trois ans, les croiseurs britanniques firent, par leurs captures irrégulières, subir aux sociétés d’assurance maritime du seul port de Philadelphie une perte de plus de cinq millions, et enlevèrent à bord de navires marchands américains plus de trois mille matelots *. Jefferson se trouva en 1800, vis-à-vis de l’Angleterre, dans une situation analogue à celle où s’était trouvé Washington en 1791, avec cette différence toutefois que l’exaspération des esprits à l’intérienr était moins grande, que le public poussait moins ardemment le pouvoir dans la
i .Imm'ran State Papers, 1. III, p.81.
• .'Imm'ran State Papers, i. II, p. 742-74S, 776.
UK HÉPKLMEK «/INJUSTICE UES BELLIGÉRANTS. 309 voie des représailles, et que la bonne politique lui était beaucoup plus facile. Mais Jefferson et Madison étaient depuis fort longtemps sous l’empire d’une idée routinière et fausse qui devait les entraîner à provoquer la guerre sans la vouloir. Us croyaient que le gouvernement des États-Unis tenait en sa main les destinées industrielles de l’Angleterre, et que sans tirer l’épée, par de simples règlements de douane, il pouvait tarir les sources de richesse des maîtres de l’Océan, tenir leur puissance en échec et les forcer à démordre de leurs prétentions. Trompés par le souvenir des ligues redoutables qui, de 1707 à 1774, s’étaient formées dans leur patrie contre la consommation des marchandises anglaises et l’exportation des produits américains, ils se figuraient que les héroïques moyens de résistance pacifique auxquels les colonies avaient eu recours contre la métropole, avant d’arborer le drapeau de l’indépendance, étaient encore à l’usage des États-Unis devenus une nation. Ils oubliaient que. même à l'époque de la révolution, le commerce américain n’avait pas aisément consenti à cesser ses échanges avec l'Angleterre et à s’anéantir lui-même pour défendre les droits du pays. L’esprit d'abnégation et de résignation que l’enthousiasme pour la cause des libertés publiques, combiné avec des habitudes de fidélité envers la couronne, avait à peine suffi à inspirer aux négociants américains, le faible gouvernement desÉlats-l'nis ne pouvait prétendre à le leur imposer; il était hors d’état de contraindre le grand peuple dont les intérêts lui étaient confiés à rester longtemps le témoin passif de sa propre ruine, et à subir les privations de la guerre sans en rechercher les
310 JEFFERSON CHERCHE A SE RAPPROCHER nobles émotions. Briser les liens commerciaux entre les deux pays, c’était les conduire fatalement à une rupture; fermer le marché américain à l’Angleterre, c’était lui enlever tout motif d’attacher du prix au maintien de la paix, c’était la provoquer à user de sa force pour reconquérir par les armes la paix commerciale avec les États-Unis.
Les prohibitions douanières votées par le congrès pendant la session de 1 8<*6 furent le premier acheminement au système d 'embargo et de tion-inlercourte dont la guerre de 1812 fut la conséquence naturelle. Au moment où le congrès faisait ainsi acte d’hostilité contre la Grande-Bretagne, quels étaient ses préparatifs militaires? Il fixait à 9251e nombre des matelots dont le président pouvait disposer pour la défense du pays. A peine avait-il fait ce grand effort patriotique, que la mort de M. Pitt et l'avénement de M. fox au ministère vinrent amener tout à coup un nouveau revirement dans les plans et les sympathies diplomatiques de Jefferson. M Fox s’était toujours montré favorable aux États-Unis. Le président crut pouvoir aisément obtenir de lui les concessions et les réparations que le gouvernement américain avait en vain demandées à ses prédécesseurs. Dans celte conUance, il envoya donc solennellement M. William Pinkney à Londres avec la mission d’y reprendre, de concert avec M. Monroe, les négociations entamées en 1804; il prodigua ses caresses à la nouvelle administration, la faisant conjurer de ne point tenir à offense les mesures comminatoires adoptées par le congrès, mesures dirigées, disait-il, non contre la nation anglaise, mais contre M. Pitt. La na-
DK l.A GRANUE-HKKï'AGNE (18u6;. 311
lion anglaise était l’amie naturelle des Étuts-t’nis ; « sa prépondérance sur l’Océan leur valait mieux que celle de la France, » et ils ne voulaient plus compter pour obtenir justice que sur la loyauté et le bon sens AI. Fox liés que le congrès fut réuni, les prplijhiliQps douanières volées à la lin de la session précédente furent en cüet suspendues; mais le véritable obstacle au succès de la négociation n'était point écarté. Kn vertu de leurs instructions, (çs commissaires des États-Unis ne devaient accepter aucun traité (pii ne contint pas, de la part de la (irapdc-Itrctagne, l’abandon formel du droit de rechercher ses déserteurs à bord des navires américains. MAI- pinkney et Monroe s’aperçurent bien vite qu’ils p’avaient aucune chance de faire prévaloir une telle prétention. Le gouvernement anglais se montrait tout prêt à promettre la plus grande modération dans l’exercice du droit de visite, il faisait même entendre qu’il pourrait être amené âne pas en user; mais il refusait nettement de le sacrifier en principe : sur toqs les autres points en litige, il était d’ailleurs disposé aux plus larges concessions. Eu dépit de leurs inslructions, les (feux agents américains jugèrent qu’il serait insensé de perdre le bénéfice de ces dispositions bienveillantes en s’acharnant à régler la question de la presse. f|s consentirent donc à la passer sous silence dans la convention qu’ils négociaient, et ils signèrent un traité qui, touten prenant pour hase celui de M. Jay, était à bien des égards encore plus avantageux pour les
* Jefferson a Mourut;. — Work» of Jefferson, t. V, ü. 9-13.
312 INSULTE FAITE AU PAVILLON DES ÉTATS-UNIS États-Unis. Jefferson refusa de le ratifier. Sur ces entrefaites, les amis de M. Pitt reprirent le pouvoir en Angleterre, et l’excellente occasion qu’avait eue le président de rétablir des relations amicales entre les deux pays fut perdue sans retour. De part et d’autre, les ménagements cessèrent, le mauvais vouloir s’accrut, la mauvaise foi devint apparente. Un matelot américain se trouvait-il à la convenance d’un croiseur anglais , il était aussitôt regardé et saisi comme déserteur. Un déserteur anglais se réfugiait-il aux États-Unis , il était aussitôt converti en citoyen américain. Les gouvernements locaux lui accordaient des lettres de naturalisation ou de faux certificats d’origine ; les agents du gouvernement central l’admettaient avec affectation dans la marine militaire, et lorsque ses anciens officiers descendaient à terre, il pouvait se donner le plaisir de les narguer sous la protection de son nouvel uniforme. Les déserteurs enrôlés à bord de la frégate des États-Unis la Chesapeake, alors en armement à Washington, avaient en particulier donné lieu à des plaintes graves de la part du commandant de l’escadre anglaise mouillée sur les côtes de la Virginie. Il y avait dans les deux marines une vive irritation qui devait faire craindre quelque violent éclat; mais le gouvernement américain conservait, au milieu môme de ses bravades, de telles habitudes de laisseraller qu’il ne prévit point le conflit et ne fit rien pour en sortir à son honneur.
Le 22 juin 1K07, la Chesapeake, sous les ordres du commodore Barron, quittait le mouillage de Hampton-Roads pour aller remplacer dans la Méditerranée la frégate la Constitution. La plus imprévoyante sécurité et le plus