LE CONGRÈS LÈVE L'EMBARGO
blicain, mais qui, en sa qualité d’habitant du district maritime de Salem, portait peu de bienveillance à la ruineuse chimère de Jefferson, confirma, non sans malice, le témoignage de son compatriote. Le congrès fut frappé de terreur, et la majorité républicaine se débanda ; ses chefs firent de vains efforts pour la rallier : elle n’entendait plus que la voix du fantôme évoqué par John Quincy Adams et par Story. Le 3 février 1809, Jefferson apprit tout à coup que les aveugles sectaires qui, treize mois auparavant, avaient à sa demande voté l’embargo d’urgence, sans examen, en séance secrète, venaient avec une égale précipitation de le sacrifier à un mouvement d’effroi. A peine remis de leur trouble, mais déjà confus de l’avoir éprouvé, les républicains se réunirent dès le surlendemain pour aviser au\ moyens de réparer la honte d’une telle déroute, et ils décidèrent que le congrès reviendrait au moins partiellement sur son vole. Le régime de l’embargo ne disparut que pour être remplacé par celui du non intercourse; les ports furent rouverts, mais tous rapports soit avec la France, soit avec la Grande-Bretagne, restèrent interdits au commerce américain.
Malgré l’empressement que la majorité mit à faire amende honorable, Jefferson ne put dissimuler le dépit que lui avait causé la marque de faiblesse et d’inconstance donnée par son parti : a Je pensais, » écrivait-il le 7 février t809 à M. Thomas Mann Bandolph, o je pensais que le congrès avait fermement arrêté de maintenir l’embargo jusqu’au mois de juin et de le remplacer alors par la guerre. Une révolution d’opinion aussi soudaine qu’inexplicable s’est produite la semaine der-
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nière, principalement parmi les membres «le la Nouvelle-Angleterre et «lu New-York. Saisis tout à coup «l’une sorte «le (erreur panique, ils ont «léciilé que l'embargo serait levé le 4 mars, et à une telle majorité qu’un instant nous avons eu toute raison «le croire qu’on ne pourrait les amener à le remplacer ni par la guerre ni par le non-intcrcourse,— et cela au moment où nous venions «l’acquérir la conviction que la junte d'Ess«ix, trompée dans son attente, désespérait d’entraîner le peuple du Nord, soit à une séparation, soit à une résistance armée H » Quoi qu'il en fût, Jefferson était trop optimiste pour pleurer longtemps sa mesure favorite ; dès le 2 mars 1809, écrivant à M. Dupont de Nemours, il trouvait à la condamnation de l’embargo d'excellentes raisons, et pour toute oraison funèbre de cette bizarre combinaison politique, il prononçait sur elle ces quelques paroles qui en sont la plu^sanglante satire : « Nous uvonssupprimé l’embargo, parce que le sacrifice annuel de nos exportations pour une valeur de 50 millions représente le triple de ce que nous coûterait la guerre, sans compter qu’avec la guerre nous gagnerions quelque chose, tout en perdant moins qu’aujourd’hui... Du reste ce sont là des affaires <|ue je laisse à régler à mon ami, M. Madison. D’ici à peu de jours, je me retire dans ma famille, au milieu de mes livres et de mes fermes. Ayant moi-même gagné le port, je jetterai sur mes amis qui luttent encore avec l’orage un regard d’anxiété sans doute, mais pas d’envie. Jamais prisonnier délivré de scs chaînes n’éprouvera le soulagement que je ressens
* Works of Jefferson, t, V, p. 424.
JEFFERSON ET L'EMPEREUR ALEXANDRE. 3Î7 en secouant le joug du pouvoir. La nature m'avait destiné aux tranquilles recherches de la science, dont elle avait fait mes suprêmes délices ; mais les énormités du temps où j’ai vécu m’ont contraint à m’engager dans la résistance qu’on leur opposait, età m’aventurer sur l’océan tumultueuxdes passions politiques. Je rends grâces à Dieu d’avoir pu échapper à leui fureur, exempt de blâme, et emportant avec moi les témoignages les plus consolants de l’approbation publique ’. » Au pioment même où il écrivait ces mots, le sénat lui donnait une preuve bien pénible de la fragilité des plus grandes influences dans les États démocratiques.
Jefferson avait eu le mérite d’être l’un des premiers parmi ses concitoyens à découvrir les liens naturels qui, en dépit de la diversité des institutions et des mœurs, devaient rapprocher les Etats-Unis de la Russie, puissance dont ils n’avaient rien à redouter, puisqu’elle n’aspirait pas à devenir maîtresse de l’Océan, et dont ils avaient beaucoup à espérer pour la défense des droits des neutres en Europe, comme pour le maintien de 1’équilibre entre la France et la Grande-Bretagne, les deux nations dont la prépondérance absolue est le moins compatible avec la liberté des mers. Une correspondance personnelle, dont l’empereur Alexandre avait pris l’initiative avec une impériale coquetterie, s’était établie entre le mystique autocrate et le président philosophe. Jefferson crut que, pour rendre plus intime une entente aussi précieuse pour son pays, l’institution d’une mission américaine à Pétersbourg était nécessaire. Crai-
* Works of Jefferson, t.V, p.4U2,
3*8 ACCUEII. FAIT PAH LE SÉNAT A LA DERNIÈRE priant sans doute d’être contrarié dans l’exécution de son dessein par quelque opposition subalterne, il profita d’une vacance du congrès pour le réaliser, et, usant des pouvoirs provisoires que la constitution donne au président dans l’intervalle des sessions, il nomma secrètement M. Short, son ami, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en Russie ', comptant bien que le sénat, placé en présence d’un fait accompli, ratifierait cette nomination dès qu’elle lui serait soumise. C’était d’ailleurs la dernière faveur qu’il eût à demander à son parti avant de rentrer dans la vie privée, et elle ne pouvait lui être refusée sans le faire tomber dans un grand ridicule aux yeux de l’Europe; mais c’étaient là des considérations trop délicates pour toucher bien vivement les amis de Jefferson : il avait souvent répété après eux, pour leur être agréable, que l’Amérique ne devait pas étendre ses relationsdiplomatiques, et qu’elle pouvait même, sans grand inconvénient, rappeler par esprit d’économie les ministres qu’elle payait à l’étranger. Le parti démocratique resta fidèle à ces principes. Le 8 mars 1803, l’ex-président Jefferson dut écrire à JI. Short, qui avait déjà présenté ses lettres de créance à l'empereur Alexandre : « Je suis bien contrarié d’avoir à vous apprendre que le sénat a opposé son veto à votre nomination... Nous avions cru pouvoir compter que, si le sénat éprouvait quelque hésitation, il prendrait du temps, que nos amis dans celte assemblée nous adresseraient des questions, et nous donneraient l’occasion d’expliquer notre conduite et de réfuter les objections :
‘ *9 août 1808.
COMMUNICATION DK JEFFERSON. 349
mais, à notre grande surprise, et avec une précipitation sans exemple, ils ont rejeté d'emblée notre demande... L’accueil fait par eux à ma dernière communication officielle ne m’a pas été insensible *. »
Acte choquant d’ingratitude de la part des sénateurs démocrates ! Les amis de Jefferson n’avaient pas assurément à se plaindre de lui. 11 leur était toujours resté fidèle, et il avait si bien servi leurs intérêts qu’en se retirant, il les laissait en possession incontestée du pouvoir. 11 avait mieux fait les affaires de son parti que celles de son pays , non par suite d’une coupable préméditation, mais par une conséquence naturelle du principe dont il avait fait la règle de toute sa politique. Il croyait sincèrement que le premier devoir d’un gouvernement républicain est de complaire aux masses, « de s’incorporer avec la volonté du peuple’. » Le peuple désirait le gouvernement à bon marché : Jefferson le lui donna. Le gouvernement à bon marché était incompatible avec le système de la paix armée : Jefferson proclama que ce système était une absurdité vieillie, une barbare tradition de l’ancien monde ; il affirma « qu’après avoir déjà donné tant d’autres leçons utiles à l’Europe, l’Amérique était destinée à lui apprendre encore qu’il y a des moyens pacifiques de réprimer l’injustice * ; » il inventa l’embargo. Ce moyen économique et pacifique de réprimer l’injustice fit subir aux États-Unis une perte annuelle de 50 millions de dollars, et conduisit à une guerre qui augmenta de 63 millions
1 Works of Jefferson, t. V, p. 4iJ5.
* Work» of Jefferson, t. VII, p. 9.
* Works o f Jefferson, t. V, p. 115.