‹ Thomas JeffersonChapitre 165 sur 212 · MONTICELLO · texte numérisé non relu

MONTICELLO

pavillon au sommet du Monticello, colline élevée qui sc rattache aux derniers coiitre-forls des Alleghanys, et d’où le paysage s’étend à perte de vue de la Chaîne bleue à la baie de la Chesapeake, souvent transformé par le phénomène du mirage, dont les merveilleuses illusions viennent ajouter encore à la variété et à la grandeur réelle des aspects. L’imagination sans doute excitée par ce magique spectacle. Jefferson avait un instant révé do rivaliser dans la décoration de son parc avec ces bizarres féeries de la nature. Un temple grec, à usage de bain, surmonté d’un toit chinois et sans cesse animé par les sons d’une harpe éolienne, une grotte et une cascade artificielles gardées par une nymphe endormie, des vers anglais sur le piédestal de la statue, des sentences latines enchâssées dans les troncs des arbres, des bêtes sauvages dans le bois sacré, et pour leur servir de monarque un élan resté bien « farouche; » plus loin un petit temple gothique entouré des tombeaux de la famille, une pyramide de rochers élevée en mémoire d’un esclave favori, des arbres séculaires pour ajouter à la majesté du lieu, tels étaient en 1771 les ornements dont il parait par la pensée les jardins de Monticello ; telles étaient les ambitieuses visées qu’il consignait minutieusement dans son agenda de poche1. II se contenta d’agrandir peu à peu sa maison, qu’il finit par transformer, après avoir vu l’Europe, en une assez agréable villa, dont le prétentieux péristyle contrastait singulièrement avec la barbare nudité des habitations que l’on construisait à cette époque en Amérique.

1 Life of Thomae Jejferavn, by IUndall, t. I, p. 61.

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Jefferson avait autant de goût pour l’agriculture que pour l'architecture. En 1809, malgré les brèches déjà faites à sa fortune par les crises financières de la révolution, par la passion de bâtir, par le goût des chevaux et des livres, par l’incurie de ses intendants, la. nonchalance de ses nègrçs, l’insuffisance de ses traitements et l’action de l’embargo, il possédait encore de grands instruments de travail agricole: 10,000 acres de terre, 200 esclaves, 24 chevaux de travail, 10 mulels, 43 vaches, 76 bœufs, 98 moulons et 312 cochons, le tout représentant à peu près une valeur d’un million de francs*. La Maison rustique du xix" siècle nous apprend qu’il fut le premier à donner mathématiquement la formule des courbures diverses que l’on doit donner au versoir des charrues pour obtenir dans certaines conditions déterminées la plus grande économie de forces. N était très-savant en théorie agricole ; l’expérience ne lui manquait pas plus que la science, et il avait d’ailleurs beaucoup d’esprit d’observation. Très-exact à recueillir tous les faits qui lui passaient sous les yeux, très-méthodique, presque méticuleux dans la tenue de ses comptes, de ses tables météorologiques, de ses notes botaniques, il s'était créé uuecolleclion considérable de renseignements et de recettes agronomiques. Il marquait régulièrement trois fois par jour l’état de son thermomètre, et même au milieu des agitations politiques de sa jeunesse, aucun incident n’avait pu le faire manquer à cette coutume, pas même les débats du congrès sur la déclaration de l’indépendance. Le 4 juillet 1776,

i Randall, t. III, p. 326.— Tucker, t. Il, p. 826.

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le jour où elle fut définitivement adoptée, la température élait, à une heure de l’après-midi, de 76 degrés Fahrenheit, l’agenda de l’auteur de la déclaration en fait foi, non sans mentionner les dépenses de la matinée : 27 shellings pour achat de sept paires de gants de femme et 37 sous donnés à un pauvre L’imperturbable minutie avec laquelle il observait et enregistrait les plus petits faits économiques ou scientifiques lui avait permis de se douner à la fin de son administration un vif plaisir, celui de dresser de sa plus belle main un état complet du marché aux légumes de Washington pendant les huit années de sa présidence, état qui indique, pour trente-sept variétés de légumes, l’époque de leur première et de leur dernière apparition sur le marché de la capitale pendant la période qu’il embrasse *.

On est impropre aux affaires, grandes ou petites, lorsqu’on ne sait pas descendre aux détails; mais en soi le goût des détails n’est pas plus l’indice certain d’un esprit pratique que la régularité dans lesécritures n’est le signe infaillible d’une bonne administration. Malgré la variété des observations microscopiques auxquelles il s’était livré sur les phénomènes rustiques, malgré l’attention qu’il donnait aux moindres dépenses, Jefferson n’avait que peu d’aptitude aux affaires agricoles. Il était à la fois sujet aux fantaisies et aux idées fixes ; il manquait de discernement dans le choix de ses serviteurs, et l’excès de son optimisme l’entraînaitconstam-

i Randall, t. I, p. 179.

* Randall, t. I, p. 44-

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ment, en dépit de son grand-livre, à se faire illusion sur le résultat de ses travaux et sur l’état de sa fortune, de telle façon qu’il s’endettait toujours en se croyant toujours à la veille de payer ses dettes. Le métier de fermier était d’ailleurs particulièrement difficile dans le moment où il l’entreprit. Par suite de la rupture des rapports commerciaux entre les Etats-Unis et l’Angleterre, les produits américains ne trouvaient plus de débouchés; les cultivateurs les plus habiles et les plus assidus perdaient leur argent et leur peine. Comment Jefferson aurait-il réussi, lui qui n’avait qu’un talent d’amateur, et dont l’esprit était occupé de tant d’autres objets : la politique, ses lectures, ses correspondants, sa famille, ses visiteurs?

L’expression d’homme public n’est pas aux Etats- Unis une figure de langage. Le public y acquiert, sur ceux auxquels il lui a plu d’accorder ses plus liantes faveurs, un véritable droit de propriété, droit imprescriptible, et que la retraite elle-même ne saurait éteindre. Un chef politique tant soit peu renommé n’échappe en Amérique à l’état d’instrument populaire que pour passer à l’état de curiosité nationale, que le premier venu se croit autorisé à visiter et à montrer. Jefferson fut, de tous les présidents, celui qui eut le premier et le plus à souffrir de cette impertinente prétention. De tous les points de l’Union, les touristes affluaient chez lui, transformant parfois Monticello en un véritable caravansérail. Les uns étaient munis de lettres d’introduction, et ils comptaient trouver le dîner et le gîte; d’autres ne se recommandaient que de leur admiration pour mettre leurs chevaux à l’écurie et s’instal-

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