HOSPITALITE
1er do leur personne dans le salon. Le plus grand nombre se bornail à errer daus le jardin el dans la maison, cherchant une occasion de se trouver sur le passage de Jefferson. L’occasion se faisait-elle trop attendre, les impatients honteux enlr' ouvraient doucement la porte de son cabinet pour jeter sursa personne un regard furtif; les effrontés enfonçaient un carreau de la fenêtre pour le dévisager plus à leur aise. Jefferson était d’humeur facile, et il supportait en général ces brutales invasions avec une parfaite dignité. Cependant il ne pouvait toujours dissimuler l’expression de sou déplaisir, l'n soir qu’il était assis avec les siens sur son perron, deux cabriolets s’arrêtèrent devant la porte • un homme descendit de la première voiture, alla droit à Jefferson, et lui déclara sans plus de façons qu’il venait réclamer pour lui-même et pour scs amis le privilège qu’avait tout citoyen américain de présenter ses hommages au président et de visiter sa demeure. Le conliant inconnu s’attendait à être invité à passer la nuit; il n’obtint, pour toute -réponse, que ces paroles :
« J’ignorais, Monsieur, l’existence du privilège auquel vous faites allusion, » et il dut se retirer sans avoir pu prolonger l’entretien. La leçon était assurément bien légitime, cl elle nous est racontée par un témoin digue, de foi Un spirituel panégyriste de Jefferson a cru cependant devoir, dans l’intérêt de sou héros, révoquer en doute la possibilité du fait, tant ce petit acte d’indépeudance parait aujourd'hui, de l’autre côté de l’Océan, attentatoire à la majesté du peuple souverain.
* M. Tucker dans sa Vie de Jefferson, t. II, p? 544.
DE JEFFERSON
Plutôt que d’avoir à multiplier de telles exécutions,, Jefferson fuyait de temps en temps Monticello, et allait s’abriter à Poplar-Forest, domaine plus retiré où it s'élait construit une maison pour pouvoir échapper pendant quelques mois de l’année à la nécessité de donner sa personne en spectacle aux indifférents et sa fortune en pâture aux commensaux trop nombreux que lui valait sa gloire : a Si Dieu me prête vie, » disait-il un jour tristement à son petit-fils, M. Thomas Jefferson Randolph, « je réduirai ma famille à la mendicité; mes hôtes dévoreront mon patrimoine *. » El en effet il avait quelquefois à héberger simultanément jusqu’à cinquante personnes, presque toutes trèsfriandes de ses vins d’Europe et de sa cuisine à la française , le seul luxe qu’il se permit , luxe très-rare d’ailleurs à celte époque aux Etats-Unis, et dont les adversaires du grand yallomane avaient même fait un sujet de reproche et de plaisanterie : « Il n’y a pas à compter, » disait Patrick Henry, « sur les gens qui abjurent leur manger natal *. #
Jefferson était bien loin cependant de s’étre tout à fait affranchi des manières de sa race. Il avait conservé une certaine réserve un peu roide dans l’accueil, qui trompait à première vue sur son humeur; mais il se détendait et s’animait vite, et au bout de quelques instants d’entretien, il avait dans la conversation le plus aimable abandon. Ses amis politiques lui reprochaient même d’être un peu trop communicatif et de se livrer
i Kamiall, t. III, p. 676.
* Handall, t. III, p. 608.