CONSÉQUENCES DE LA GUERRE DE
raie qu’a laissée dans le monde la guerre de 1812, guerre imprudemment engagée, faiblement conduite, rarement heureuse, très-coûteuse, parfaitement stérile en résultats diplomatiques, et cependant utile en définitive au prestige des Etats-Unis, autant que féconde pour eux en leçons nécessaires. Leurs milices avaient été souvent battues, et parfois d’une façon honteuse; mais, grâce au général Jackson, le monde restait sous l’impression des choses merveilleuses qu’elles pouvaient accomplir, conduites par Un chef entraînant et audacieux. Leur trop petite marine avait été peu à peu chassée presque entièrement de l’Océan par des forces supérieures; mais, avant de céder au nombre, elle avait enlevé plus de dix-sept cents navires à la première nation maritime du monde. Leur dette s’était considérablement accrue: mais ils avaient appris ce que coûte le gouvernement à bon marché et ce que vaut la politique quaker. C’est de la guerre de 1812 que datent le respect de l’Angleterre pour les Etats-Unis et ce que Jefferson appelait tristement a la manie navale de ses compatriotes ', » double bienfait dont les Etats-Unis n’ont d’ailleurs aucun gré à savoir à l’administration qui le leur a valu sans le vouloir et sans le prévoir !
Le redoublement de haine contre la Grande-Bretagne que la guerre avait donné 'à Jefferson ne l’avait nullement réconcilié avec la tyrannie de Napoléon. Les abus du régime impérial soulevaient dans son âme une indignation généreuse qui s’exhalait en termes fort char-
1 Jefferson au général Duanc, 18 décembre 1818.— Works of Jefferson, t. VI, p. 211.
HAINE DE /EFKEK.NON POUR NAPOLEON. 361 fiés, dont la sincère exagération nous fait sourire aujourd'hui, mais qui n’en sont pas moins un signe frappant de l'horreur que Napoléon inspirait alors à ceux des amis de la liberté (pii avaient le moins souffert de ses gigantesques folies, et qui semblaient le plus faits pour être touchés par la grandeur de son génie et de sa destinée. Après l’abdication de Fontainebleau, Jefferson écrivait à M. Short : « Vous parlez de votre retour possible en France, maintenant que Bonaparte est renversé. Je ne m’en étonne pas. La France, délivrée de ce monstre, doit être redevenue le pays le plus agréable du monde '. » La joie que lui causait a la chute de la bête* » n’était troublée que parla crainte que cette chute ne fût pas définitive. 11 s’attristait en voyant renaître les méfiances et les colères réciproques des royalistes et des libéraux; il s’inquiétait de l’amertume avec laquelle M. de La Fayette parlait déjà dans scs lettres a de l’illégalité d’une charte où la souveraineté du peuple étaitniée, des inconvenances, des insuffisances, des impossibilités de cette fabrication royale 1 * 3 ; » il lui rappelait et lui répétait doucement les sages conseils, malheureusement si peu écoutés, qu’il lui avait donnés en t78'J; il l’engageait à ne pas se montrer trop ambitieux en fait de liberté, ni trop exigeant envers les Bourbons; il insistait sur la nécessité de faire l'éducation libérale de laFrance : « Prenez garde, » disait-il, « lorsque la liberté, au
1 Jefferson à M. Short, 28 novembre 1814. — Works of Jefferson, t. VI, p. 402.
* Works of Jefferson, t. VI, p. 421.
3 La Fayette à Jefferson. 14 août 1814. — Mémoires «le La Fayette, t. V', p. 488.
S6Î HORREUR yt'K LE DESPOTISME DE NAPOLÉON lieu d'avoir pris racine dans les esprits et d’avoir grandi avec fa raison publique, est recouvrée par la violence ou par quelque cause accidentelle, elle ne produit, chez un peuple qui n’y es! point préparé, qu’une autre sorte île tyrannie, célle île la foule, du petit nombre ou d’un seul b » El à liupont de Nemours, le 28 février 1815 : « J’ai à vbus féliciter, et je le fais bien sincèrement, d’être revenu de Robespierre et de Bonaparte à voire situation ànté-révolutionnaire. Vous en êtes à peu près où vous en éliez au jeu de baume, le 20 juin 1789. Le roi vous aurait alors accordé par un pacte la liberté religieuse, la liberté de la presse, le jugement par jury, Vhabens corpus, et une législature représentative. A mes veux, ce sont là les éléments essentiels qui constituent le gouvernértienl libre... Et bien que la dernière capitulation du roi ne me paraisse pas aller tout à fait jusque-rà,... j’ai l’espoir que, par une pression constante et prudente, vos patriotes pourront obtenir de lui ce qui vous manque encore pour vous donner une mesure modérée de liberté et de sécürité. S’il tt’en était pas ainsi, jé craindrais beaucoup un retour à des mécontentements qui ramèneraient Bonaparte *. » Moins de trois mois après, Dupont de Nemours, dégoûté de l’indifférence avec laquelle là France avait laissé partir les Bourbons elreveblr Bonaparte, et l'aligné, coin nie il le disait lui-même, « de passer en un jour d’une main à l’autre comme une courtisane, » arrivait aux États-Unis,
1 Jufl'erson à La Fayette, 14 février 1815. — HforJb; of Jefferson, t. VI, p. 42Ï.
* Works of Jefferson, t. VI, p. 4'28.
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où Jefferson l’accueillait |»ar ces affligeantes paroles : « Vous désespérez de voire pays, et moi j’en désespère comme vous; le despotisme est maintenant fixé sur lui d’une façon permanente » Tous ceux qui ont déses- |*ré de la France ont toujours fini par avoir tort. Trentedeux ans de bon et libre gouvernement ont infirmé le triste arrêt prononcé sur elle par l’un de ses plus optimistes amis. Jetl'erson n'attendit pas d’ailleurs pour reprendre espoir que des jours heureux fussent revenus pour la France : il fut sévère pour elle au milieu des humiliantes épreuves que lui attira le gouvernement des cent-jours; niais il comprit dès lors qu’elle se relèverait par la liberté: « Je souffre pour la France, » écrivait-il à M. Gallatin le IG octobre 1815, « et pourtant on ne peut nier que, par les afflictions dont elle a si gratuitement et si méchamment accablé les autres ;>euples, elle n’ait mérité de dures représailles; car c’est une mauvaise excuse que de rejeter ces énormités sur l’homme qui l’y a poussée, et qui a été l’auteur de plus de malheurs et de souffrances dans le monde qu’aucune autre créature humaine avant lui. Après avoir détruit les libertés de son pays, il a épuisé toutes ses ressources physiques et morales pour satisfaire sa folle ambition et son esprit dominateur et tyrannique. Ses souffrances ne peuvent être trop grandes; mais je déplore celles des Français,... et je ne puis m'empêcher d’espérer qu’ils finiront par établir pour eux-mêmes un gouvernement de liberté sage et tempérée. Tant de science ne
1 Jefferson à Dupont de Nemours, 15 niai 1H15. — IKorfei of Jeffenui i, t. VI, p. 157.