‹ Thomas JeffersonChapitre 182 sur 212 · L’AVENIR DES INSTITUTIONS LIBRES · texte numérisé non relu

L’AVENIR DES INSTITUTIONS LIBRES

peut être perdue, tant de lumières répandues sur eux

ne peuvent manquer de produire enfin quelque bien '. »

Et comme John Adams trouvait dans nos malheurs la confirmation des sombres pronostics qu’il avait autrefois communiqués à Richard Price sur l’issue de la Révolution française, Jefferson lui écrivait : «Vos prophéties se sont trouvées plus vraies que les miennes ; mais bien qu’elles se soient réalisées jusqu’ici, je ne crois pas que cela exclue la possibilité d’un meilleur résultat final. L’idée du gouvernement représentatif a pris racine en Europe. Ses maîtres le sentent et cherchent à se sauver en offrant à leurs peuples des institutions représentatives, institutions illusoires au début, mais qui deviendront avec le temps réelles et puissantes. La France elle-même atteindra malgré tout le gouvernement représentatif. Vous remarquerez qiuil est en germe dans toutes les constitutions qui ont été demandées ou offertes, — dans celle qui a été demandée par le sénat, dans celle qui a été offerte par Ronaparle, dans celle qui a été octroyée par Louis XVIII. —L’idée a donc pris racine, et elle s’établira, quand même des rivières de sang devraient encore couler entre les Français et leur but *. »

Cette courageuse confiance dans le succès des institutions libres devait recevoir encore une douloureuse atteinte. L’Amérique elle-même devint l’occasion des amers soucis qui contribuèrent à empoisonner les dernières années de Jefferson, vieux, malade et ruiné. Tant

1 Works of Jefferson, t. VI, p. 4M.

* 11 janvier 1810.— Works of Jefferson, t. VI, p. Ô2?>.

L'AVENIR DES ÉTATS-UNIS. 3fif>

qu’il avait été activement mêlé aux affaires intérieures de l’Union, il avait travaillé et réussi à donner aux passions populaires d'autres mobiles, aux factions d’autres raisons d’être que ces rivalités d’Élats à États qui sont la pierre d’achoppement des républiques fédératives. 11 n’avait assurément pas supprimé l’opposition de sentiments et d’intérêts entre le Nord et le Sud, il ne s’était même pas toujours interdit de l’exploiter au profit de ses vues ; mais, en prenant pour principal levier de sa politique des idées communes à toute une classe d’esprits indistinctement répandue dans tous les États, il avait habitué les partis à se faire les représentants, non d’une région géographique, mais d’un principe ou d’un intérêt général, et à se combattre sans ébranler l’Union. Cela avait même été son œuvre vraiment originale. Il vit cette œuvre mise à néant par les débats célèbres sur l’esclavage auxquels donna lieu l’admission du Missouri dans l’Union, débats malheureux, qui, en faisant des questions de prépondérance entre le Nord et le Sud la grande affaire et le vrai point de division des partis, ont replacé la confédération américaine dans la dangereuse ornière d’où elle n’est plus sortie. Le vieux patriote poussa un cri éloquent de colère et d’ef- . froi: « Je m’étais faituneloi,» écrivait-il le 4 3 avril I820à

M. Short, «de ne plus écrire sur la politique, dé n’en plus parler, de n’y plus penser, d’ignorer absolument les affaires publiques. J’avais en conséquence cessé déliré les journaux; mais la question du Missouri est venue me réveiller et me remplir d’alarme. Les vieilles divi- " sions entre fédéralistes et républicains n’avaient rien de menaçant, parce qu elles existaient au sein de chaque

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État, parce qn’ellcs établissaient entre les diverses sections de l’Union des lieus de fraternité et de parti; mais la coïncidence d’une ligne de démarcation morale et l>olitique avec une ligne géographique, c’est là une idée qui, une fois conçue, ne pourra plus, j’en ai bien peur, s’etracer jamais de l’esprit. On la verra reparaître à chaque occasion, renouveler l’irritation, allumer entln des haines si mortelles que la séparation deviendra préférable à d’éternelles discordes. J’ai été de ceux qui ont eu la foi la plus ferme dans la longue durée de notre Union ; je commence à en douter beaucoup... Ma seule consolation est de penser que je ne vivrai pas assez longtemps pour assister à ce spectacle. Je n’envie pas à la génération présente la gloire d’avoir jeté au vent le fruit des sacrifices faits par ses pères, ni celle d’avoir donné un résultat désespérant à l’expérience qui devait décider si l’homme est capable de se gouverner luimême. Cette trahison envers les espérances de l’humanité signalera son temps à l’histoire comme le revers de la médaille de ses prédécesseurs *. »

L’image du démembrement qui venait d’apparaître si réelle aux yeux de Jefferson ne put cependant chasser de son esprit le spectre de la centralisation et de l’oligarchie qu’il avait depuis si longtemps coutume d’invoquer pour les besoins de sa cause. Mettre ses amis politiques en garde contre les dangers auxquels l’inamovibilité de la magistrature fédérale exposait les institutions démocratiques, leur signaler les membres de la haute cour comme des ennemis intérieurs sans cesse

1 Works of Jefferson, t. VII, p. 158.

JEFFERSON RESTE PROFONDEMENT RAPIfAE. :16T occupés à tuilier sourdement les pouvoirs locaux, c’éf ai l une ancienne habitude, devenue à la longue la manie d’un vieillard oisif et actif. Plqs Jefferson s’éloignait des affaires, plus son radicalisme prenait un caractère absolu. Au milieu des champs, il remontait aux premiers principes de sa politique, et . il en déduisait les conséquences extrêmes avec une rigueqr logique qui alarmait ses plus enthousiastes admirateurs. Malgré le désir impatient qq’éprouvaient ses amis virginiens d’introduire quelques réformes dans la constitution de leur État, ils se décidèrent à qe pas les opérer de son vivant par la crainte de subir outre mesure l’influence des doctrines radicales que l'illustre solitaire de Monticello développait tout bas à l’oreille de tout venant*. En dépitdeleur ferveur démocratique, les grands planteurs virginiens restaient tiers d’avoir été autrefois des aristocrates, et de pouvoir montrer encore dans l’organisation administrative de leur État quelques traces de l’ancien régime. Comment n’auraient-ils pas été un peu surpris d’apprendre que les traditions n’ont rien de respectable, que la durée des institutions doit être limitée à celle de la génération qui les a conçues, et qu’en conséquence, toute société humaine doit faire table rase du passé tous les dix-neuf ans ’? » E( Jefferson n’en restait pas là; il avançait hardiment que les meilleurs impôts sont ceux qui, « en pesant exclusivement sur les riches, tiennent lieu de foi

* Life of Jefferson, by Tucker, t. II, p. 433,

* Jefferson à Samuel Kerchival, 12 juillet 1816. — Works of Jefferson, t. VII, p. 15, 16.

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