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Extraits i>k la correspondance ne citoyen Gkket (1793).
Mémoire pour servir d'instruction au citoyen Genet, adjudant général colonel, allant en Amérique en qualité de ministre plénipotentiaire de la Républiique franfaise près le congres des Etats-Unis.
Du 1793, l'an 1 de la République.
Le civisme avec lequel le citoyen Genet a rempli les différentes missions qui lui ont été confiées, et son dévouement connu pour la cause de la liberté et de l'égalité, ont déterminé le conseil exécutif à le nommer ministre plénipotentiaire de la République française prés le congrès des États- Unis de l’Amérique septentrionale. Cette marque de contiance est d’autant plus Uatteuse pour le citoyen Genet, que la nation française attache un grand prix aux liens qui l’unissent au peuple américain; que l’Assemblée nationale a manifesté, le 2 juin 1791, l£ désir de les resserrer de plus en plus, et que le corps législatif a chargé expressément le pouvoir exécutif de négocier avec les États-Unis un nouveau traité de commerce qui puisse multiplier entre les deux nations des relations également avantageuses à l’une et à l’autre. Pénétré de la grandeur et de l’importance de cette négociation, le conseil exécutif prescrit au citoyen Genet de s’attacher à fortifier les Américains dans les principes qui les ont engagés à s'unir ;i la France et de leur faire sentir qu’ils n’ont point d’allié plus naturel et plus disposé à les traiter en frères, que ces sentiments sont gravés dans le cœur de tous les Français éclairés sur les véritables intérêts de leur patrie, et que si les deux ^ nations n’en ont point encore recueilli le fruit, c’est par la faute du gouvernement que nous venons de renverser; c’est par la trahison liberticide du cabinet de Versailles. Ce fait est dévoilé aujourd’hui. Le>conseil exécutif s’est fait représenter les instructions données aux prédécesseurs du citoyen Genet en Amérique. IL y a vu avec indignation que, dans le temps même où le bon peuple d’Amérique nous exprimait sa reconnaissance de la manière la plus touchante, et nous donnait
lotîtes sortes de témoignages de son amitié, Vergennes et Monlmorin pensaient qu’il convenait à la Fiance que les États-Unis ne prissent point la consistance politique dont ils étaient susceptibles , parce qu’ils acquerraient hientdt une force dont ils seraient probablement (entés d'abuser; en conséquence ils enjoignaient l’un et l'autre au ministre de. Louis XVI, près du congrès, de tenir la conduite la plus passive, et de ne parler que des vœux personnels de ce prince pour la prospérité des États-Unis. Le même machiavélisme avait dirigé les opérations de la guerre pour l'indépendance; la même duplicité avait présidé aux négociations de la paix. Les députés du congrès avaient témoigné le désir que le cabinet de Versailles favorisât la conquête des deux Florides, du Canada et de la Nouvelle-Ecosse. Mais Louis et ses ministres s’y refusèrent constamment , regardant la possession de ces contrées par l’Espagne et par l’Angleterre comme un principe utile d’inquiétude et de vigilance pour les Américains. Après la paix, cette jalousie inconséquente fut convertie en dédain. Le peuple, pour lequel on prétendait avoir pris les armes, est devenu un objet ue mépris pour la cour. On a négligé de correspondre avec lui, et par cette conduite criminelle, on a donné aux puissances, dont nous devions écarter l’influence en Amérique, des armes pour y combattre et détruire la nêtre.
C’est ainsi que les administrateurs de l’ancien régime travaillaient sourdement et de longue main à étouffer la liberté, nprès avoir été forcés par le cri général de la nation à favoriser son développement dans le nouveau monde ; c’est ainsi qu’ils refroidissaient le zèle, qu’ils relâchaient l’union de deux peuples. C’est ainsi que, par leur infâme politique, ils dégoûtaient les Américains de l'alliance de la France, et les rapprochaient même de l’Angleterre.
Les républicains qui ont remplacé ces vils suppétsdu despotisme s'empressent de tracer au citoyen Genet une roule diamétralement opposée aux sentiers tortueux dans lesquels on a fait ramper ses prédécesseurs. Le conseil exécutif, lidèle à ses devoirs, autorise le citoyen Gchet à déclarer avec franchise et loyauté aux ministres du congrès, que ceux de la République française rejetant loin d eux tout ce qui tient à l’ancienne diplomatie, au régime liscal, à la police réglementaire et à toutes ces entraves de la prospérité et de la
richesse des nations, ont applaudi aux ouvertures qui ont été faites au citoyen Tentant, tant par le général Washington que par M. Jefferson sur les moyens de renouveler et de consolider nos liaisons commerciales, en les fondant sur des principes d’une éternelle vérité ; que le conseil exécutif est disposé à entamer une négociation sur ces hases telles qu’elles sont rapportées dans la lettre ci-jointe du citoyen Ternant, et qu’il ne serait même pas éloigné de donner à ce traité une latitude plus étendue en le convertissant en un pacte national, dans lequel les deux peuples confondraient leurs intérêts commerciaux avec leurs intéièts politiques, établiraient un concert intime pour favoriser, sous tous les rapports, l’extension de l'empire de la liberté, garantir la souveraineté des peuples, et punir les puissances qui tiennent encore à un système colonial et commercial exclusif, en déclarant que les vaisseaux de ces puissances ne seront point reçus dans les ports des deux nations contractantes. Ce pacte, que le peuple français soutiendrait avec toute l’énergie qui le caractérise et dont il a déjà donne tant de preuves, conduirait rapidement à affranchir l’Amérique espagnole, à ouvrir aux habitants du Kentucky la navigation du Mississipi, à délivrer nos anciens frères de la Louisiane du joug tyraniquc de l’F.spagne, et à réunir peut-être à la constellation américaine la belle étoile du Canada. Quelque vaste que soit ce projet, il sera facile à exécuter, si les Américains le veulent, et c’cst à les convaincre que le citoyen Genetdoit donner tous scs soins. Car, indépendamment des avantages que l’humanité en général retirerait des succès de celte négociation, nous avons dans ce moment-ci un intérêt particulier à nous mettre en mesure d’agir eflicacement contre l’Angleterre et l’Espagne, si comme tout l’annonce, ces puissances nous attaquent eu haine de nos principes. Les ministres anglais, au lieu de s’associer à la gloire de la France, au lieu de considérer que notre liberté, que celle des peuples dont nous avons brisé les fers, assure à jamais celle de leur patrie, se laissent influencer par nos ennemis, par ceux de la liberté des peuples, et sc liguent avec tous les tyrans qui conspirent contre la cause que nous défendons. Les préparatifs militaires qui sc font dans la Grande-Bretagne deviennent de jour en jour plus sérieux; ils ont une grande connexion avec ceux de l’Espagne. L’intimité qui règne entre les ministres de cette dernière puissance et ceux de
Saint-James le prouve,, et dans cet état de choses nous devons mettre tout en œuvre pour ranimer le zèle des Américains, qui sont aussi intéressés que nous à faire avorter les desseins liberticides de George III, dont il est possible qu’ils soient l’objet. Leur salut dépend encore du nôtre, et si nous succombions ils tomberaient tôt ou tard sous la verge de fer de la Grande-Bretagne. Le conseil exécutif a lieu de croire que ces raisonnements, joints aux grands avantages commerciaux que nous sommes disposés à accorder aux États-Unis, détermineront leur gouvernement à adhérer à tout ce que le citoyen Genet lui proposera de notre part.
Cependant, comme il serait possible que les rapports qui ont été faits au congrès sur la situation de nos affaires intérieures, sur celle de notre marine et de nos finances, et surtout les orages dont nous sommes menacés, fissent suivre à ses ministres, dans la négociation que le citoyen Genet leur proposera d’entamer avec nous, une marche chancelante et timide, le conseil exécutif le charge, en attendant que le gouvernement américain se soit déterminé à faire cause commune avec nous, de prendre toutes les mesures que sa position comportera pour faire germer dans la Louisiane et dans les autres provinces de l’Amérique voisines des États-Unis, les principes de la liberté et de l'indépendance. Les Kentuckois
3ui brûlent depuis longtemps du désir légitime de jouir e la libre navigation du Mississipi, qui leur appartient de droit naturel et de droit positif, seconderont probablement scs efforts sans compromettre le congrès. Le conseil exécutif autorise en conséquence le citoyen Genet à entretenir des agents dans le Kentucky, à en envoyer également dans la Louisiane, et à faire les dépenses qu’il jugera convenables pour faciliter l’exécution de ce projet, le conseil exécutif s’en rapportant sur cet objet à sa prudence et à sa loyauté.
Le citoyen Genet prêtera le secours de ses bons offices à tous les citoyens français qui auront recours à lui cl dont la conduite sera irréprochable. Mais le conseil exécutif entend que cette protection ne contrarie dans aucun cas les lois du pays et qu’elle ne s’étende pas sur des émigrés, sur des gens sans aveu ou bannis de leur patrie, ou sur des citoyens qui tiendraient une conduite répréhensible.
Le citoyen Genet évitera autant qu’il le pourra ces ridicules disputes qui ont tant occupé l’ancienne diplomatie. Ce-
',u DOCUMENTS HISTORIQUES.
pendant, comme il ne doit )>as non plus souffrir que les représentants des autres puissances' prétendent enlever a la France (Jçvenue libre la préséance dont elle jouissait sous son ancien régime, le conseil exécutif informe le citoyen Genet, pour son instruction, de la conduite qu’il prescrira à tous les ministres de la République française de tenir, s’il s’élevait dos disputes touchant le cérémonial entre eux et les représentants des autres puissances.
I.’intention du conseil est que les ministres de la nation déclarent hautement que le peuple français voit dans tous les peuples des frères et des égaux, et qu’il désire écarter toute idée de suprématie et de préséance, mais que si quelque Fiat, méconnaissant la générosité de ses principes, préiendait à quelque distinction particulière, et se mettait en mesure de les ontenir par des démarches directes ou indirectes, les ministres du peuple français réclameraient alors toutes les prérogatives dont a joui dans tous les temps la puissance française, la nation voulant que, dans ce cas, ses ministres les défendent, bien assurés qu’elle saurait les faire respecter.
Quant au cérémonial relatif à la première audience du citoyen Genet, à la remise de ses lettres de créance et à ses communications avec le gouvernement américain, il se conformera à celui que le congrès aura établi pour tout le corps diplomatique. Il n’y a. à cet égard, que les exceptions* qui offensent ; les lois générales ne blessent personne.
Tels sont les objets politiques conliés au zèle du citoyen Genet. Il lui sera donné des instructions particulières par le conseil exécutif sur les affaires consulaires générales dont il sera chargé, sur les négociations relatives à la liquidation de la dette des États-Unis, sur les approvisionnements des colonies, sur ceux dont les départements de la marine et de la guerre ont besoin et sur les négociations que le citoyen Ternant a été chargé d’entamer avec les États-Unis pour les engager à nous fournir des grains, des farines et des salaisons en déduction de leur dette.
Ce sera avec le ministre des affaires étrangères que le citoyen Genet correspondra sur ces differents objets, et c’est de lui qu’il recevra tous les ordres de la nation. Ses rapports avec les autres ministères n’aurnut trait qu’aux détails d’administration relatifs à leurs départements respectifs et il aura soin d’en donner une connaissance succincte au ministre des
doc: u m e n ts h isïOHiy des.
affaires étrangères, afin que celui-ci ail toujours sous les yeux l’ensemble des opérations que suivent chez les étrangers les agents français.
^Extrait des registres des délibérations du conseil exécutif provisoire.
Du 17 janvier 1793 (l’an II).
Sur le rapport du ministre des affaires étrangères, le conseil arrête deux nouvelles instructions qu’il convient de donner par supplément au citoyen Genet, ministre plénipotentiaire de la République française près des Elats Unis.
la première a pour objet: 1° les bases du nouveau traité de commerce et d’alliance que le citoyen Genet est autorisé à négocier avec le congrèsel dont une desinstructions sera d’accorder la liberté du commerce dans nos lies aux habitants des Etats-Unis, à condition que ces Etats en garantissent lapossession à la République française; — 2° la remise qui sera faite au citoyen Genet d'un certain nombre de lettres de marque en blanc, qu'il est autorisé à délivrer aux armateurs français et américains dans Ig. cas d’une guerre maritime; — 3“ la remise pareille d’un certain nombre de brevets d’officiers en blanc jusqu’au grade de capitaine inclusivement, qu’il pourra donner aux chefs indiens pour les déterminer, s’il y a lieu et s’il est possible, à prendre les armes contre les ennemis de la République.
Pour la seconde de ces instructions, le conseil autorise le citoyen Genet ; 1" à faire toute délégation qu'il jugera convenable pour le montant des sommes dues par les Etats-Unis à la République, dans le cas où le gouvernement de ces États ne pourrait point trouver des remboursements assez prompts; 2° à spécifier en dollars américains ou en numéraire français les traites qu’il pourra diriger sur la trésorerie nationale en vertu de la délibération précédente.
Le conseil a pareillement adopté la rédaction qui lui a été proposée d’une lettre adressée à Washington, président des Etats-Unis, relativement à la mission extraordinaire du citoyeji Genet. s
Le ministre des affaires étrangères au citoyen Ce net. (S* 3.)
A Paris, le 21 février 1793 (l’an II de la République).
...Un nouveau decret de la Convention nationale offre aüx Américains tous les avantages qu’ils pouvaient désirer. Nonseulement leur commerce avec la France sera entièrement libre, mais nous leur ouvrons de plus les ports de toutes nos colonies, et nous les invitons à partager les bénéGccs de notre navigation. En faisant valoir près des chefs des Etats-Unis cette nouvelle preuve des sentiments de fraternité que la nation française a voués pour toujours au peuple américain, vous observerez qu’elle a lieu de s'attendre à une parfaite réciprocité et qu’elle compte fermement, sinon sur la reconnaissance, du moins sur l’équité du gouvernement des Etats- Unis. Pour rendre plus efficaces vos représentations sur cet objet, vous aurez soin de diriger l’opinion par des publications anonymes, et vous tirerez tout le parti qui sera en votre pouvoir de la première sensation qu aura produite le décret de la Convention nationale. Les gazettesde Boston et de Baltimore seront les plus propres à répandre ces sortes de publications, pour écarter de vous le soupçon de lesavoirrédigéos vous-même. Mais plus vous vous efforcerez d’influer indirectement sur les sentiments du public, plus vos démarches officielles près du président et du sénat doivent être secrètes, pour ne pas alarmer nos ennemis et leur donner le temps de cabaler contre nous. Votre mission exige de vous la plusgrandc activité, mais pourêtrcefticaceelledoilêtre cachée. Lecaractère froid des Américains nes’échaufle que par degrés, et les voies indirectes nous seront pour le moins aussi utiles que les démarches officielles. Au reste, vous pourrez avoir une confiance entière dans les sentiments du présidentet de MM. Jefferson, Butler et Madison, dont l’influence et les aflections nous sont également favorables. Vous aurez besoin d’un bon correspondant à Hoston pour diriger les sentiments des habitants de la Nouvelle-Angleterre. Quant aux états du Sud, nous sommes à peu près sûrs de leurs bonnes dispositions.
La gucuc avec l’Espagne parait inévitable. Il est donc essentiel de préparer de bonne heure toutes les voies pour
] 'émancipation de la Louisiane. Vos instructions ne vous laissent rien à désirer à ce sujet.
P. S. Je vous prie de nous envoyer régulièrement les deux meilleures gazettes fédéralistes et anlilédéralistes. Vous en porterez l'abonnement sur l’état de vos dépenses extraordinaires pour le compte du département.
Le ministre des affaires étrangères au citoyen Gen et. (S° <V.)
Paris, le 10 mars 1793 (l'an II de la République).
J’apprends, citoyen, que le 18 février les commissaires des États-Unis ont été formellement présentés au roi d’Espagne. C’est un commencement de succès, qui parait annoncer de la part de ce prince des dispositions de se rapprocher du {roupie américain. — Quoique la légation anglaise paraisse être alarmée de ce rapprochement, nous n’avons pas lieu nous-mêmes de nous en réjouir, d’après les dispositions que nousconnaissons àM. Short, scs relations avec M. Gouverneur Morris, et la réserve que M. Carmichael a témoignée depuis
3uc1que temps à notre ministre à Madrid. Il est sans doute ifficile à croire que, dans la cause pour laquelle nous combattons, nous ayons encore Contre nous les Américains libres. Mais l’impatience de ceux-ci d’obtenir enfin la navigation du Mississipi, et d’accroître par ce moyen la population et les richesses des terres occidentales, pourrait' leur faire sacrifier toute autre considération. D'ailleurs la cour d’Espagne, ouvertement en guerre avec nous, trouverait qu’il est de son intérêt de vaincre sa longue répugnance d’admettre les Américains dans le Mississipi, afin de les détacher de notre alliance et de les entraîner graduellement dans le complot des têtes couronnées. Il est donc de la plus grande importance, citoyen, d’user de tous les moyens qui sont entre vos mains, pour empêcher une coalition qui nuirait infiniment à nos approvisionnements de toute espèce, outre qu’elle souillerait les Américains eux-mêmes d’une tache ineffaçable.
Pour arrêter les négociations qui ne tarderont pas à être entamées à Madrid, vous avez un raisonnement bien simple à faire; c’est que même dans le cas d’une liberté illimitée de
DOC l’ MF. XTS HISTORIQUES.
navigation sur le M issi ssi pi , la clef île ce fleuve n'en serait pas moins entre les mains de l'Espagne, qui ne manquerait pas de prétexte de la refermer au moment où elle n aurait plus besoin des secours des États-Unis; — que l'Espagne n'a évidemment attendu que le moment de sa rupture avec la France, pour se montrer plus facile, mais que sa répugnance pour la liberté du commerce n’en est pas moins forte par la nature même de sa situation et du système qu’elle a invariablement suivi ; — que la coalition récente entre l’Espagne et l'Angleterre met les Américains libres entièrement dans la dépendance de deux cours ambitieuses, dont le territoire les borne au sud etau nord, et qui pourront tdt ou tard se partager les dépouilles des Etats-Unis; — que depuis la rupture entre la France et l’Espagne, l’alliance de la Itépuhlique française est devenue bien plus intéressante qu'auparavantpour les Américains, parce que, par la dissolution du pacte de famille, la France n’a désormais aucun motif de resserrer leur territoire, et qu’elle a non-seulement toutes les dispositions, mais tous les moyens de venger en Europe, les insultes que les Etats-Unis pourraient éprouver de la part de l’Espagne; — enfin, que pour s’assurer sans retour de la navigation du ^ Mississipi, les Etats-Unis ont un moyen bien simple et dont le succès est immanquable, c’est de faciliter une révolution dans la Louisiane, c'est d'y envoyer les hommes libres du Kentucky, et de donner aux peuplades uni avoisinent le Mississipi cette énergie dont ils sauront Lien se prévaloir dans la suite pour chasser une poignée de tyrans. Mailles de la Nouvelle-Orléans, les Louisianais ne craindront ni la flotte anglaise, ni les attaques du gouverneur de la Havane; et ils feront une diversion efficace en laveur de nos armes, en faisant trembler le roi d'Espagne pour le Nouveau-Mexique, où les principes révolutionnaires gagnant de proche en pioche tiniiont par émanciper toute l’Amérique espagnole.
Vous ne cacherez pas aux chefs du gouvernement américain combien des négociations entamées avec l’Espagne dans un moment aussi critique deviendraient oflensantes pour la République française, surtout après les nouvelles faveurs gratuitement accordées au commerce des Etats-Unis par la Convention nationale.
. Pour rendre ces représentations plus efficaces, entourezvous, citoyen, de tous les hommes qui aiment réellement la
liberté, de ces whigs courageux qui ont culbuté le despotisme anglais.cn 1771. Efforcez-vous de rallumer le feu qui les animait autrefois, et tandis que vous vous appliquerez à convaincre par des raisonnements les tètes froides du président et du sénat, donnez de l’enthousiasme à ceux qui en sont susceptibles. La République attend de votre patriotisme et de votre activ ité un des services les plus importants pour elle et le nouveau inonde.
La cour de Saint-James est parvenue, citoyen, à détacher de notre alliance celle d’Espagne. .Nous avons pris vainement toutes les mesures compatibles avec la dignité nationale pour éloigner cette rupture. Le citoyen llourgoinga reçu du conseil exécutif l’ordre de quitter Madrid, et un einliargo a été mis sur tous les bâtiments espagnols qui se trouvent dans nos ports.
Le citoyen Genet , ministre plénipotentiaire rie la République française près les Etats-Unis d’Amérique, au ministre des affaires étrangères. [N° I.)
Charleston, le 16 arrit 1793 (l'an U).
Citoyen ministre,
Vous serez surpris sans doute de recevoir une lettre de moi datée de Charleston et d’apprendre que c’est dans ce port que j’ai débarqué, lais vents m’ont contrarié pendant une grande partie de ma traversée; quinze jours se sont écoulés avant que la frégate V Embuscade ait pu s’élever à la hauteur du cap Finistère pour le doubler; nous avons été obligés d’aller chercher les vents alizés dans le sud des Açores, et après quarante-huit jours de route, nous nous sommes trouvés à la hauteur de la Caroline. J’ai reconnu Charleston et je n’ai pu résister au désir de voir celte ville si célèbre par toutes les cruautés que les Anglais y ont exercées. Je m’y suis rendu le R de ce mois au matin, après avoir reçu de la frégate les honneurs usités, l’nc foule immense, attirée par la curiosité et par le désir de savoir si la guerre était déclarée, m’attendait sur le rivage. Le consul Mangourit, qui était venu au-
devant de moi, me conduisit immédiatement chez le gouverneur, les sénateurs et les représentants du peuple. Cette première visite étonna beaucoup de gens qui étaient accoutumés à voir les ministres de l'ancien régime exiger avec orgueil que tous les magistrats d’une nation libre vinssent les premiers chez eux. Les aristocrates elles partisans de l’Angleterre, qui sont très-nombreux dans cette ville, n’ont pas manqué de condamner ma conduite ; mais les vrais amis de la liberté n’ont vu dans ma démarche que le désir d’établir promptement la fraternité qui doit régner entre nous et leurs concitoyens. J'ai eu lieu de m’applaudir de n’avoir suivi dans cette circonstance que l’impulsion de mon cœur : une confiance étroite s’est établie entre le gouverneur Mouline et moi, et ce vénérable vétéran, ami sincère de notre révolution, m’a rendu tous les bons offices qui ont été en son pouvoir ; il m’a permisde fairearmer sur-le-champ des corsaires en prenant quelques précautions, pour mettre à l’abri, encore pendant quelque temps, la neutralité des Etats-Unis. Il a fait sur-le-champ mettre en état de défense les forts qui couvrent la rade ; il a secondé avec zèle les opérations dont j’ai été chargé pour les approvisionnements de la marine, des armées et des colonies de la République, et il m’a fourni sur d’autres parties de mes instructions des informations utiles que je vais mettre à profit.
Mon projet était de passer par mer d’ici à Philadelphie, mais j’achèverai ma route par terre, malgré les difficultés de celte entreprise. Le général Washington est actuellement dans sa belle retraite à Mount-Vernon, en Virginie, où j’ai l’espérance de lui remettre sous peu de jours les lettres dont je suis porteur. Dans quinze jours je me flatte de pouvoir vous écrire de Philadelphie et de vous donner, citoyen ministre, ainsi qu’aux ministres de la guerre et de la marine, des détails satisfaisants sur les opérations qui ont été confiées à mes soins.
Les Anglais, à Charleston, sont furieux de mes premiers succès et de la nullité actuelle de leur navigation : malgré la générosité avec laquelle les marins de l 'Embuscade ont traité ceux des leurs qui sont tombés entre nos mains pendant notre traversée, ils en ont insulté plusieurs en les menaçant de mettre le feu à nos prises et d’empêcher la sortie des corsaires ; leur insolence aigrit les Américains, sert nos intérêts et les fera peut-être bientôt expulser de cet Etat.
J’ai fait relâcher deux prises faites par YEmbuscade depuis mon arrivée ici, l’une appartient à la ville impériale de Hambourg et l’autre à celle de Brème. L’équipage, qui est trèsbrave, très-patriotique, et plein de confiance dans mes sentiments, s’est soumis à ma décision, quoiqu’il lui ait paru difficile de distinguer une ville impériale d’une ville appartenant à l’empereur.
lyes corsaires que l’on arme ici, et dont un est déjà en mer, se nomment le Républicain, le Sans-Culotte, l’Anti-George et le Patriote Genet.
Deux frégates anglaises croisent, dit-on, sur les côtes de l’Etat de New-York et de la Pensylvanic. On prétend qu’elles m’attendaient.
Gbnbt.
P. S. lœ citoyen Mangouril, consul à Charleston, citoyen ministre, est un excellent patriote. Il a très-bien préparé le terrain, et je lui ai laissé toutes les instructions propres à diriger son xèle vers le but que le conseil s’est propose dans les différentes négociations dont il m’a chargé.
Le ministre plénipotentiaire de la République française prêt les États-Unis au ministre des affaires étrangères. (.Y" 2.)
Philadelphie, le 18 mai 1793 (l'an tl de la République français).
Citoyen ministre,
J’apprends à l’instant qu'un vaisseau, dont on ne m’avait pas annoncé le départ, va mettre à la voile. Je ne vous écrirai que peu de lignes par cette voie, mais ce peu de mots vous fera plaisir. Dans l’espace de plus de 300 lieues que je viens de parcourir, j’ai réchauffé et recueilli sans intermédiaire les sentiments fraternels du peuple américain pour le peuple français. J’ai détruit des préjugés qu’on lui avait inspirés avec art, et encouragé par ses vœux, éclairé sur ses véritables sentiments par ses nombreuses adresses de félicitations, soutenu enfin par sa voix imposante, j’ai remis hier la lettre de la Convention nationale, et ma lettre de créance au président des États-Unis qui avait quitté sa terre de Mount- Vernon peu de temps avant mon arrivée en Virginie. Je
suis maintenant en état d'agir officiellement, et de mettre la dernière main à des travaux importants que j’ai déjà entames avec succès, et qui se rapportent aux instructions que vous m’avez transmises dans vos dernières dépêches nos 1 -i.
Je joindrai âmes premiers rapports, citoyen ministre, des preuves bien satisfaisantes de l'amitié du peuple américain ]K)ur la République française, et vous pourrez apprécier la valeur des déclarations de neutralité que l’on s'est empressé défaire, quand vous connaîtrez la sensibilité et le dévouement de nos frères des Etats-Unis.
Mon voyage a été une succession de fètesciviques non interrompue, et mon entrée à Philadelphie un triomphe pour la liberté. Les .vrais Américains sont au comble de la joie.
Les bons fermiers américains qui m’ont reçu dans leurs bras et sous leur modeste toit m’ont otîert beaucoup de grains et de farines; j’ai entre mes mains des soumissions pour plus de 600,000 barils, mais les vaisseaux manquent. Ou en construit partout.
Notre frégate et nos corsaires font tous les jours de nouvelles prises, les vaisseaux marchands de nos ennemis n’osent
fias sortir des ports américains. Un nombre considérable de eurs matelots se trouvent condamnés à l’inaction.
GfcMiT.
P. S, .l’aurai demain, citoyen, ma première conférence ministérielle avec M. Jefferson, ministre des affaires étrangères. Ses principes, son ox(>érience, ses talents, son dévouement à la cause que nous défendons, m’inspirent la plus grande confiance et me font espérer que nous parviendrons au but glorieux auquel l’intérêt général de l’humanité doit nous faire désirer d'atteindre.
Le citoyen lienet, ministre plénipotentiaire de la République près les États-Unis, au citoyen Lebrun, ministre des affaires étrangères. ( V" 3.)
Philadelphie, le 31 mai 1793 (l'un II de lu République .
Litoyen ministre,
L’est parce que j’ai des volumes à vous écrire que relie lettre-ci sera extrêmement courte. L’Amérique tout entière
s’cst levoe pour reconnaître en moi le ministre de la ltépubliuuc française; la voix du peuple continue à neutraliser la déclaration de neutralité du président Washington. Je vis ici au milieu de Têtes perpétuelles; je reçois des adresses de toutes les parties du contient, je vois avec plaisir que ma manière de traiter plaît à nos frères des Etats-Unis, et je suis fondé à croire, citoyen ministre, que ma mission sera heureuse sous tous les rapports.
Je joins ici des gazettes américaines dans lesquelles j’ai marqué les articles qui me concernent. Je n’ai pas etl le temps de les faire traduire.
Le corsaire le! •ians-Culotte, que j’ai fait armer à Chai lésion, a mis huit gros vaisseaux anglais.
f.ENKT.
Le citoyen lîenet, ministre plénipotentiaire de la République prés les Etalf-Unis d’Amérii/ue, au citoyen Lebrun , ministre des affaires étrangères. (,V° 4.) •
Philadelphie, le 19 juin 1793 (l’un 11 de lu République'.
Citoyen ministre.
Je prolitc d’une occasion peu sûre pour vous prévenir, sous le voile du chiffre, que dans peu de jours je vous expédierai un aviso, chargé de mes dépêches, de mes rapports et de mémoires sur les négociations et les opérations que le conseil m’a confiées. Vous verrez, par ces détails, que malgré l'éclatante popularité dont je suis entouré, je rencontre des obstacles sans nombre. L’aristocratie avait jeté ici des racines profondes, et il est vraisemhlable que je n’aurais point été reconnu immédiatement, si je fusse arrivé directement à Philadelphie. L’on avait tout essayé pour amortir le premier mouvement de l’enthousiasme des Américains; la neutralité des Etats-Unis était proclamée, mais mon voyage dans les Etats du Sud a fait avorter ces desseins; j’ai eu le temps de rallier mes amis, de préparer de loin ma réception et de ne me présenter à mon poste qu’avec la certitude d’y être porté par le peuple. Tout a réussi au delà de mes espérances; les vrais républicains triomphent; mais le vieux Washington qui
5ii DOCUMENTS HISTOKIQUES.
diffère beaucoup de celui dont l’histoire a gravé le nom, ne me pardonne point mes succès, et l'empressement avec lequel toute la ville s’est précipitée chez moi au moment où une poignée de marchands anglais allaient le remercier de sa proclamation. Il entrave ma marche de mille manières, et me force à presser secrètement la convocation du congrès, dont la majorité, conduite par les premières têtes de l’Union américaine, sera décidément en notre faveur. En attendant, j’approvisionne les Antilles; j’excite les Canadiens à s’affranchir du joug de l’Angleterre; j’arme les Kenluckois, et je prépare par mer une expédition qui secondera leur descente dans la Nouvelle-Orléans. Noailles et Talon sont ici ; ils ont remis, avant mon arrivée, au président des Etats-Unis, des lettres du prétendu régent, que ce vieillard a eu la faiblesse d’ouvrir; mais depuis que le peuple m’a reconnu, ils n’osent plus se montrer; s’ils en valaientla peine, jeles ferais chasser.
Iæs dernières nouvelles des îles de la fin d’avril sont trèsbonnes ; les renforts sont arrivés ; Sainte-Lucie mérite toujours le titre de fidèle; la Martinique et la Guadeloupe, revenues de leur erreur, sont déterminées à se défendre et ont déjà résisté à l’amiral Gardncr ; Saint-Domingue est plus calme depuis que les boute-feu ont été expulsés ; Tabago a été pris après la plus belle défense ; Saint-Pierre et Miquelon, dans le nord, ont eu le même sort, mais avec moins d’honneur. J’ai recueilli deux cents marins qui se sont échappés de cette colonie, et je vais échanger ceux que les Anglais ont conduits au Canada. V Embuscadeel nos corsaires, dont le nombre est augmenté du Vainqueur de la Bastille, de la Petite Démocrate et du Kietix- tt7iij, désolent le commerce de nos ennemis.
L’infâme défection de Dumouriez a fait la plus fâcheuse impression ; mais je parviens à faire sentir que la constance de nos troupes, malgré cette nouvelle perfidie et les revers qui en ont été la suite, doit inspirer à nos amis plus de confiance que les victoires les plus signalées ; les Américains qui ont été si souvent battus savent apprécier cette vérité.
Genet.
DOCUMENTS HISTORtQUKS.
Le ministre des affaires étrangères au citoyen Genet. (JV° 12.)
Paria, le 30 juillet 1793 (l'an II de la Républi'iw) .
La dépêche n° -i, que vous m’avez adressée le 19 juin, me confirme dans l'opinion que m’avaient donnée vos lettres précédentes, concernant la popularité dont vous croyez jouir aux États-Unis et concernant les moyens que vous avez employés pour la gagner.
En combinant les rapports que vous m’avez adressés avec les papiers publics des États-Unis, je vois que vous avez été reçu par un peuple franc et hospitalier avec toutes les démonstrations d’attachement dont vos prédécesseurs ont été comblés. Ces démonstrations ont été encore plus vives par la satisfaction qu’ont eue les Américains de voir dans le ministre de France le premier représentant de notre République. — Vous avez cru d’après cela qu'il dépendait de vous de diriger les opérations politiques de ce peuple et de l’engager en dépit de son gouvernement à faire avec nous cause commune.— D’après les déclarations flatteuses du gouverneur de Charleston, vous avez pris sur vous de faire armer des corsaires, d’ordonner des recrutements dans la ville de Charleston, défaire condamner des prises avant même d’être reconnu par le gouvernement américain et avant d'avoir reçu son agrément pour une mesure de cette importance, que dis-je, avec la certitude de sa désapprobation, parce que vous aviez sous les yeux la proclamation du président des Etats-Unis. J’ai remarqué que, pourjustitier cette conduite, vos amis ont publié à Philadelphie que vous n’aviez agi que d’après les ordres positifs du conseil exécutif de France, jamais le conseil n’a pu vous autorisera exercer chez une nation amie et alliée des pouvoirs proconsulaires, d’y agir sans l’avis positif du gouvernement et avant d’être reconnu par ses chefs. Vos instructions sont directement contraires à cette étrange interprétation ; il vous est prescrit de traiter avec le gouvernement et non avec une portion du peuple , d’être près du Congrès l’organe de la République française et non le chef d’un parti américain, de vous conformer scrupuleusement aux formes
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établies pour la communication entre les ministres étrangers et le gouvernement. 6
Quel serait en France le succès d’un agent étranger qui, au lieu de négocier avec les représentants du peuple et le conseil exécutif, s’aviserait de s’entourer d’un parti, de recevoir et de distribuer des adresses, de faire armer dans nos ports des corsaires contre des nations amies, enfin de s'occuper, comme vous l’annoncez dans votre dernière dépêche, de la convocation d’une assemblée nationale? — Je vous laissé à juger de la confiance qu’un pareil agent inspirerait au gouvernement, et vous eu ferez facilement l’application.
Nous ne devons, nous ne pouvons connaître en Amérique u autre autorité légale que celle du président et du Congres. C est là que réside sans exception la volonté générale du peupie. Librement élus par les citoyens, ils exercent conformément a leur constitution et suivant nos propres principes les pouvoirs qui leur sont délégués. 1
Après vous avoir exposé ces vérités incontestables, je vais répondre plus particulièrement à votre dépêche n» i.
Il parait, citoyen, que depuis votre arrivée a Charlcatou vous avez été entouré de gens peu instruits ou très-mal intentionnés. Celte dernière supposition me paraît plus probable quand je considère le grand intérêt qu’ont les Anglais el les tories de vous rendre très-impopulaire en donnant à votre mission un faux gelât, plus propre à inspirer la jalousie que la confiance. Ils vous oui fait accroire que, si vous étiez arrivé directement à Philadelphie, vous n’aunez pas été reconnu. Ils ne savent donc pas que, d’après la simple notification faite par votre prédécesseur, la Hépublique a été formellement reconnue par les Etats-Unis, mesure qui entraîne nécessaire*ment la reconnaissance du ministre envoyé par la République. Ils ignoraient sans doute que le gouvernement américain • dont les moyens pécuniaires sont extrêmement bornés, n’â (cs.-e de faire desavances très-considérables pour nous fournir des approvisionnements et qu’il a emprunté lui-même le montant de ces avances en Hollande; que jamais nous n’avons fait a ce gouvernement une demande infructueuse, et que nous y avons toujours trouvé les dispositions les plus amicales, jointes a celte politique sage et même timide qui convient à la situation et aux intérêts des Etats-Unis et qui caractérise particulièrement le général Washington, que, dans votre corrcspon-
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dance, vous paraissez avoir jugé beaucoup trop sévèrement. Je ne conçois pas, d’après cela, comment vous avez pu être porté à votre poste par le peuple, à moins que vous ne donniez ce nom respectab'c à une très— peti te portion du peuple qui vous a présenté des adresses, et je n’ai même trouvé dans la plupart de ces adresses que les vœux et les sentiments que le gouvernement des Etats-Unis nous a souvent fait exprimer.
Vous dites que Washington ne vous pardonne point vos succès et qu’il entrave votre marche de mille manières. Il vous est prescrit de traiter avec le gouvernement âmericain ; il n’y a que là que vous puissiez avoir de véritables succès ; tous les autres sont illusoires et contraires aux intérêts de vos commettants. Ebloui par une fausse popularité, vous avez éloigné de vous le seul homme qui doit être pour vous l’organe du peuple américain, et si votre marche se trouve entravée, vous devez vous en prendre à vous-même. Ce n'est pas par l'effervescence d’un zèle indiscret qu’on peut réussir près d’un peuple froid et calculateur ; ce n’est pas surtout en compromettant ses intérêts les plus chers, sa tranquillité intérieure et extérieure.
Je cherche en vain dans votre dépêche les traces d’une communication officielle avec les chefs du gouvernement; je n’y trouve que les élans d’un homme qui, dès son arrivée, se jette dans un parti pour combattre ce même gouvernement, et (pii, égaré par les fausses conlidences des malintentionnés qui l’entourent, creuse du ses propres mains l’abîme où il va se perdre.
Je passe sur plusieurs objets moins importants, entre autres sur les mesures que vous croyez avoir prises, au milieu des fêles dont vous avez rendu compte dans vos lettres précédentes, pour armer les Kcntuckois et les Canadiens qui se trouvent à plus de 200 lieues de votre résidence, où vous u’avicz encore séjourné que quatre semaines. Je ne conçois pas davantage comment vous avez pu préparer une expédition par mer contre la Nouvelle-Orléans. J’attends les développements de ces mesures importantesdans les mémoires que vous comptez m’adresser par un aviso. Mais je vous observe que vous ne pouvez, sans compromettre ouvertement la neutralité des Etats-Unis, préparer à Philadelphie un armement, contre la Nouvelle-Orléans, et que si cette mesure n’avait pas d’autres inconvénients plus fâcheux encore, elle aurait
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au moins celui de déplaire aux Etats-Unis par son irrégularité, et de vous rendre odieux aux chefs de leur gouvernement.
Je ne puis donc en aucune manière approuver les moyens que vous avez employés pour atteindre le but patriotique et louable que vous avez en vue. Ne vous faites plus illusion sur l’éclat d’une fausse popularité qui éloigne de vous les représentants du peuple, sans lesquels il vous sera impossible de conduire à une hn heureuse les négociations dont vous êtes chargé. Appliquez-vous à gagner la confiance du président et du congrès; écartez, autant qu’il dépendra de vous, les insinuations perfides de ceux qui voudraient vous égarer, et persuadez-vous surtout que c’est par la raison et non par l'enthousiasme que vous pourrez exercer votre influence sur un peuple qui. même en faisant la guerre à scs tyrans, n’a jamais cessé d’être froid.
ie citoyen Genet, ministre plénipotentiaire de la République française, près les Etats-Unis, au citoyen ministre des • affaires étrangères. (jV° 7.)
Philadelphie, le 31 juillet 1793 ( l'an 11 de la République française;.
Citoyen ministre,
la Concorde vous portera mes dépêches; elles révéleront ■au conseil le secret de mon silence, l’instruiront de ma position, l’informeront de l’état de mes négociations, lui rendront compte des branches multipliées d’administration qu’il m’a confiées, et lui prouveront que si j’ai peu fait, j’ai beaucoup agi. Si vous l’avez ignoré, c’est que mes succès n’ont point «égalé mon attente, c’est que j’ai toujours l’espérance de vaincre les obstacles qui entravaient mon zèle, et que me voyant soutenu par le peuple des Etats-Unis, j’ai cru qu’un gouvernement qui était son ouvrage se montrerait digne de sa confiance en obéissant à sa voix suprême. Je n’avais point prévu que les hommes auxquels il avait remis le soin de le gouverner trahiraient leur devoir, en multipliant devant nous les obstacles, les difficultés et les dégoûts. M. Jefferson
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est le seul dont j’aie à me loues. Il est en butte à In haine du président et de scs collègues, quoiqu’il ait la faiblesse de signer leurs opinions qu'il condamne. Au surplus, avant peu, nous serons vengés ; les représentants du peuple vont s’assembler, et c’est de leur sein que partiront les foudres qui terrasseront nos ennemis et électriseront positivement toute l’Amérique. En attendant ce moment désiré, je puis me consoler au moins des délais qu'ont essuyés nos grandes entreprises, en considérant que j’ai défendu tous nos droits avec fermeté , que je n’ai laissé prescrire contre aucun traité ; que j’ai préparé la révolution de la Nouvelle-Orléans et du Canada; que j’ai détruit par des armements particuliers (soutenus malgré les plusopmiàlres oppositions) le commerce maritime des Anglais sur ces côtes; que j’ai approvisionné nos îles et escadres, autant que me l'ont permis les faibles moyens que la trésorerie américaine a mis à ma disposition ; que j’ai fait avorter toutes les intrigues de nos colons; que j’ai recueilli et préservé d’une perte presque inévitable un convoi précieux et une escadre importante ; que je vais employer utilement ces forces qui seraient dangereuses i» Saint- Domingue ; qu’enfin, j’ai acquis l’estime et les voeux de tous les républicains américains en resserrant entre eux et nous les liens de la fraternité, et en arrêtant les monoerates dans leur marche ambitieuse. Je ne joindrai qu’une pièce à cette courte dépêche, citoyen ministre, c’est le récit Je ma réception diplomatique ; de la petite guerre que je soutiens contre le gouvernement fédéral relativement à l’exécution stricte de nos traités. Ce dernier tableau contrastera singulièrement avec le premier. Dans l’un vous verrez un peuple bon, sensible, reconnaissant, accourir de toutes parts au-devant de l’envoyé du peuple français, lui prouver par des cris d’allégresse, par des adresses de félicitations, par des écrits brûlants de patriotisme, que les vrais démocrates sentent parfaitement que leur sort est entièrement lié au nôtre, que leur instinct évident est de s’unir à nous pour abattre le monstre du despotisme qui a juré leur perte aussi bien que la nôtre. Dans l’autre, vous verrez des hommes livrés à l’Angleterre par un système financier dont son commerce est la base, attachés à la fortune et aux grandeurs, nuire autant qu’ils le peuvent à nos opérations en haine de nos principes. Ma position, comme vous le voyez, est difficile, mais mon cou-
rage n’eil alarmé de rien , et j’ose vous garantir que j’arriverai au but que vous m'avez montré. Ma véritable campagne politique va s’ouvrir avec la session du congrès, et c'est alors que vous pourrez juger votre agent.
Genf.t.
Le Ministre plénipotentiaire rie la république française prit les États- Tnis au ministre ries affaires étrangères. (N* II.)
New-York, le lû août 1793 l fan 11 de la République française;
Citoyen ministre ,
Les couleurs les plus sombres ne vous donneraient qu’une faible idée de l’état d’épuisement et malheureusement de division dans lequel j’ai trouvé l’escadre de la République; je travaille nuit et jour à la réorganiser, îi lui fournir tout ce qui lui manque, à faire réparer tous les vaisseaux qui la composent, à enlever du Jupiter pour l’envoyer à la barre de la Convention le traître ou imbécile Galbaud, enfin républicaniscr entièrement nos marins égarés et effarouchés, mais dans le fond bons citoyens et disposés à bien servir leur patrie, pourvu qu'on ne leur parle ni de Saint-Domingue, ni des commissaires, ni des hommes de couleur, ni des nègres. Cette escadre, citoyen ministre, serait plus nuisible qu’utile à Saint-Domingue. Cette colonie ne peut plus être défendue par les blancs, et si l’on veut la conserver, il faut que la révolution de couleur s’achève. Tous les commissaires paraissent l’avoir senti, et c’est sans doute ce qui les a déterminés h proscrire cette force nécessaire, et contraire au projet qu’ils ont vraisemblablement en vue. Leur tort est d’avoir supposé que ceux qui la montaient voulaient la livrer à nos ennemis; non, cette imputation est fausse; les faits prouvent le contraire; en venant reconnaître en moi exactement l’autorité de la République, en se soumettant à mes instructions; en mettant à l’abri un convoi dont la valeur est estimée à cent et quelques millions, nos marins ont prouvé que si leur philosophie avait des bornes, leur patriotisme n’en avait point. J'ai dû les accueillir, les en-
eourager , les attacher par des soins fraternels à la chose publique et méditer les moyens de r endre leur zèle utile dans cette partie du monde. Trois plans se sont présentés à mon esprit; le premier était de les renvoyer en France le plus promptement possible avec le convoi, le second de les détacher à Terre-Neuve pour détruire la pèche des Anglais, reprendre Saint-Pierre, brûler Halifax et sonder en remontant à Québec les dispositions des Canadiens que mes agents excitent à l’insurrection; le troisième de les envoyer à la Nouvelle- Orléans en prenant en passant les lies de Bahama qui recèlent toutes les dépouilles de notre commerce. L’exécution du premier plan m’a paru dangereuse dans un moment où toutes les escadres ennemies couvrent les atterrages d’Europe, et où les vents sont contraires à une prompte traversée; mais le second peut être entrepris immédiatement, elle troisième sera praticable en octobre, lorsque les ouragans seront cessés. Il ne s'agit plus que de parvenir à mettre nos forces moralement et physiquement sur un pied respeclablc ; et si j’ai le bonheur de réussir, la face de nos affaires en Amérique changera rapidement; les timides Américains prendront couleur, et nous aurons la satisfaction de concourir avec eux à l'affranchissement du nouveau monde. Les Kentuckoissont prêts, et au premier signal que je leur donnerai ils descendront le Mississipi. Dans tous les cas, quel que soit le succès de ces différentes entreprises, la seule présence de nos vaisseaux de guerre dans les ports des Etats-Unis empêchera l’ennemi de rien tenter contre nos colonies du Vent et Sous le Vent. Au nom de la liberté, citoyen ministre, engagez donc le conseil à seconder mes desseins* de tout son civisme. Laissez-raoi les forces que le hasard a mises entre mes mains; augmentez-les, améliorcz-les, s’il se peut, et soyez persuadé que j’en tirerai un grand parti , et que ma mission réclame vos vœux, si je puis tranquilliser le peuple américain sur le sort de ses côtes. Jusqu’à présent le Fayelliste Washington a annulé mes efforts par son système de neutralité, et mes négociations avec ses ministres ne présentent qu’une polémique très-ardente sur le sens de nos traités, et sur les insultes que les Anglais ne cessent de faire au pavillon des Etats-Unis au détriment de notre commerce; mais tous les jours l’opinion publique acquiert plus de forces, et le congrès dont je n’ai point voulu accélérer la convocation
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pendant la saison des travaux champêtres, parce que les aristocrates désoeuvrés s'y seraient portés les premiers, sera entièrement prononcé en faveur de la cause de la liberté.
I ai peuple de New-York m’a présenté à mon arrivée ici une adresse encore plus véhémente que toutes celles que j’ai reçues des antres villes; et ma réponse paraît avoir etillammé de plus en plus leur ardeur. Les Anglais sont furieux; leur ministre était venu ici quelques jours avant moi pour me dresser des embûches; et personne n’avait fait attention à lui. Ses amis cl ses adhérents dans le conseil, Rnox et Hamilton, alarmés de l’extrême popularité dont je jouis, répandent partout que je veux soulever les Américains contre le gouvernement, et que mécontent de sa conduite, j’ai formé le projet de faire un appel au peuple, et ce faible gouvernement, toujours effrayé de l’Angleterre , mérite cet appel, ainsi que vous le verrez par les pièces dont je vais charger la frégate; mais comme le fait est faux, je viens d’écrire au général Washington une lettre très-forte dans laquelle je le prie de rendre hommage à la vérité, en déclarant que je ne l’ai jamais menacé d’une pareille démarche ; j’attends sa réponse que je rendrai publique ainsi que ma lettre, et bientôt après je publierai également ma correspondance avec M. Jefferson, homme doué de bonnes qualités, mais assez faible pour signer ce qu’il ne pense point et défendre ofliciellempnt des mesures qu’il condamne dans ses conversations et des écrits anonymes.