‹ Thomas JeffersonChapitre 22 sur 212 · L’INDÉPENDANCE PRÉVUE EN 1760. U · texte numérisé non relu

L’INDÉPENDANCE PRÉVUE EN 1760. U

à elles-mêmes, elles font ce que fil Carthage, ce que fera un jour l’Amérique *, » ainsi parlait Turgot, en 1730. Les treize colonies anglaises de l’Amérique du Nord comptaient alors environ un million deux cent soixante mille âmes ; leur population doublait tous les vingtcinq ans, et John Adams pouvait déjà s’écrier dans son patriotique orgueil : « Si nous parvenons à éloigner du Canada ces turbulents Gaulois, notre territoire sera dans un siècle plus peuplé que l’Angleterre elle-même. Alors l’Europe entière sera impuissante à nous subjuguer*. »

Les revers essuyés en Amérique par les armes anglaises au début de la guerre de Sept ans, loin d’ébranler la confiance des colons dans leurs ressources, leur inspirèrent une profonde humeur contre le gouvernement qui en tirait si mal parti : « Moi et quelques autres, » raconte John Adams, « nous allâmes alors jusqu'à souhaiter de n’avoir plus rien à faire avec la Grande- Bretagne, tant nous croyions fermement que, sans les secours et les entraves de l’Angleterre, nous aurions été en état de nous défendre contre les Français et les Indiens. Mais ce n’était encore là que la pensée fugitive d’un petit nombre d’individus, rari nanles in gurgite vasto. Moi-même, après la conquête du Canada, je redevins fier de porter le nom d’Anglais, et jele serais toujours resté sans la trahison du roi et du parlement *. »

i Biographie Michaud, art. Turgot, t. XLVll, p. 03.

* John Adams à Nathan Webb. — 12 octobre 1755. — Life and Works of John Adams , t. I, p. 23, t IX, p. 591, 597.

* John Adams à George Alexander Otis. — 9 février 1821. — Works o f John Adams, t. X, p. 394. Voyez encore p. 373.

4î r.A PROBABILITE D’UNE SÉPARATION DISCUTÉE

John Adams disait vrai. Les Américains étaient déjà des sujets très-exigeants, très-irritables, très-décidés à être bien gouvernés;ce n’étaient point encore des opposants remuants et systématiques, lis avaient levé contre la France, babillé et soldé 25,000 hommes; ils pouvaient disposer de 30,000 matelots1. Ils sentaient leur force et prétendaient jouir paisiblement de leurs droits et de leur prospérité. Là se bornait leur ambition. Se borneraitelle toujours là? C’élaitcequese demandaient déjà certains esprits en Angleterre, et un pamphlet anonyme attribué à Burke* paraissait à Londres en 1760, où l'auteur cherchait à prouver que, pour conlenir le développement d’une grandeur devenue menaçante pour l’empire britannique, il était d’une lionne politique de rendre le Canada à Louis XV, et de replacer les provinces américaines en présence d’ennemis qui leur fissent sentir le besoin de la protection et la nécessité de la dépendance. Dans la négociation entamée à Paris, en 1761, le duc de Choiseul savait habilement se prévaloir de ccs inquiétudes : « Je m’étonne » disait-il à Stanley, le représentant de l’Angleterre, «je m’étonne que votre grand Pitt attache tant d’importance à l'acquisition du Canada, territoire trop peu peuplé pour devenir jamais dangereux pour vous, et qui, entre nos mains, servirait à garder vos colonies dans une dépendance dont elles ne manqueront pas de s’affranchir le jour où le Canada sera cédé*. »

1 M. Durand au duc de Choiseul. — Londres, le 11 août et le l«r décembre 1767. — Document» historique» , n* II. — Voyez Works o f Franklin, t. IV, p. 157.

* Voyez Works of Franklin, t. IV, p. 1.

5 Baucroft’s Uistory of the United States, t. IV, p. 399.

A LA FIN DE LA GUERRE DE SEPT ANS. 43 Si Turgot, Burke et le duc de Choiseul avaient vu de plus près la situation des colonies anglaises de l’Amérique du Nord, ils auraient peut-être moins bien prévu. Elles étaient encore en effet bien loin de former une nation ; et Franklin qui avait tenté, mais en vain, en 17 St ', d’établir entre elles un concert permanent pour la défense de leurs intérêts communs, pouvait dire avec sincérité, en répondant au pamphlet de Burke, et en insistant pour que l'Angleterre conservât le Canada: u On dit que le développement de leur force peut les rendre dangereuses, et les amener à se déclarer indépendantes. Ce sont là des inquiétudes chimériques. Les côtes du continent américain sont déjà partagées en quatorze gouvernements divers, nombre qui se doublera bientôt si nos établissements s’étendent à l’intérieur. Et ce n’est pas seulement la diversité des gouvernements qui sépare ces provinces ; elles sont essentiellement diverses d’institutions, de lois, d’intérêts, de religions, de mœurs. Et telle est la jalousie qu’elles s’inspirent les unes aux autres qu’elles n’ont jamais pu établir d’union entre elles. Si elles n’ont pu s’entendre pour s’unir dans leur défense contre les Français et les Indiens qui harcèlent sans cesse leurs établissements, brûlent leurs villages et massacrent leurs habitants, comment pourrait-on raisonnablement craindre qu’elles s’unissent contre leur propre nation qu’elles aiment toutes bien plus qu’elles ne s’aiment les unes les autres? Tant de causes s’opposent à une semblable union que je n’hésite point à la déclarer non-seulement improbable, triais

1 Voyez Documents historiques, n* I.

PRÉVISIONS DE M. DURAND, impossible, je dis impossible, sans la tyrannie et l’oppression lapins provocante. Tant que le gouvernement sera doux et juste, qu’il y aura sécurité pour les droits civils et religieux, les Américains seront des sujets respectueux et soumis. Les vagues ne s'élèvent que lorsque lèvent souffle »

Sept ans plus tard, après avoir élé témoin de la résistance unanime des Américains aux premières tentatives d’usurpation du Parlement, M. Durand, ministre de France à Londres, remarquait encore la môme absence de cohésion entre les colonies’; mais malgré l’explosion d’enthousiasme monarchique qui avait suivi la révocation de l’acte du timbre, il ne concluait plus de la division des colonies que leur union et leur indépendance fussent des chimères, et profitant des conversations de Franklin 5 pour réfuter son pamphlet, il écrivaità M. de

1 The interest of Great Britain considered, teith regard to her colonies and the acquisitions of Canada and Guadeloupe. - London, 1700. — Pamphlet anonyme tic Franklin. Works of Franklin, t. IV, p. 41.

1 M. Durand au duc de Choiseul, — Londres 11 août 17C7. — Documents historiques, n* II.

* FrAnklin à Will. Franklin. Londres 28 août 1767. Works of Franklin, t. VII, p. 357. — M. Durand au duc de Choiseul. Londres 11 août, 1767. Documents historiques, n* II. — Dans une lettre à lord Kamcs du 11 avril 1767, Franklin lui-mémc, combattant la prétention persistante du Parlement h étendre sa souveraineté sur des colonies qui n’y étaient pas représentées, et examinant la possibilité d’amener une union intime entre l'Angleterre et l’Amérique, au moyen d’une représentation donnée à celle-ci dans *la Chambre des communes , écrivait déjà : « J’ai passé une si grande partie de ma vie en Angleterre, et j’y ai formé tant de relations d'amitié que je l'aime et que je fais des vœux sincères pour sa prospérité ; je désire donc voir s’établir une union que je regarde comme la condition de cette prospérité. Quant à l’Amérique, «les avantages d’une telle

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