UNE DESCENTE EN ANGLETERRE
parviendrait jamais à la réduire. Ses colonies n 'étaient tpie des branches presque parasites dont elle pouvait se passer et «qu’on lui arracherait sans arrêter la circulation nécessaire à sa vie. » On ne devait songer qu’à les ravager, qu’à y attirer par de fortes diversions les (lottes de la métropole, afin de la dégarnir elle-même et de faciliter une descente en Angleterre. On trouverait l’Angleterre beaucoup moins forte que « ses dehors imposants » ne donnaient à le supposer; « sa constitution était devenue, trop régulière pour des temps d 'alarmes; le nombre des ressorts quelle avait à faire mouvoir avant de faire usage de ses ressources était trop grand;... ses généraux étaient peu autorisés et n’oseraient rien prendre sur eux; ses finances seraient immédiatement désorganisées... Attaquée dans les parties qui lui donnent la vie, elle serait sans force et sans vertu 1 — « Malgré
l'autorité de milord Bolingbrohe », répondait avec un ferme bon sens M. de Cboiseul, « il y aurait beaucoup d’objections à faire et d'éclaircissements à demander sur ce que contient votre dépêche du 24 août. D’ailleurs, il faut convenir que les idées sur l’Amérique, soit militaires, soit politiques, sont infiniment changées depuis trente ans*. »
Tantôt c’était M.Francès qui, dans la prévision d’une guerre prochaine entre la France et l’Angleterre, et dans la crainte que « si l’on n’offrait aux Américains de grands appâts, leur cupidité ne leur fit préférer les avantages momentanés des prises qu’ils pourraient
1 M. Durand au duc de Choiseul.— Londres, le 24 août 1766. — Documents historiques , n°II.
* Leduc de Choiseul à M. Durand.— Compïègne, 15 septembre 1766. — Documents historiques, n° II.
fiO PLANS UK DIVERS AtîENTS SUR LA FAÇON faire sur nous à leur indépen dance, rassemblait les matériaux nécessaires à la préparation d’un traité de commerce de nature à leur offrir, au moment d’une rupture, un intérêt assez puissant pour les détacher tout d’un coup de la métropole et avancer un événement quidevaitarriver tôt ou tard1. »
En 1769, c’était M. du Châtelet qui proposait à la France et à l’Espagne le sacrifice de l’ancien régime colonial et la libre admission des produits américains dans les colonies des deux couronnes comme le moyen le plus puissant de seconder la révolution qui menaçait la Grande-Bretagne’; M. de Choiseul prenait feu pour l’idée de l’ambassadeur; il la développait avec verve devant le conseil ; il la soumettait à l’examen des chambres de commerce; il la communiquait au gouvernement espagnol. Mais celui-ci refusait de l’approuver, « ne voulant pas, » disait le marquis de Grimaldi, « augmenter la puissance et la prospérité d'un voisin déjà trop redoutable et (pii, s’il se séparait de la métro[>ole, prendrait le gouvernement républicain, gouvernement dangereux par la sagesse, par la suite, par la solidité des mesures qu’il prendrait pour l’exécution des projets de complètes assez naturels à lui supposer*! » — « Je dois vous avouer, » écrivait M. de Choiseul à M. du Châtelet en lui envoyant la réponse de la cour de Madrid, « que les objections des ministres espagnols me paraissent
1 Du 15 juillet 1708, »u comte du Châtelet. — Document» historiques , n° II.
* I,e comte du Châtelet au duc de Choiseul. — Londres, le 28 janvier 1709. — Dontmentx historiques, n° II.
* Le marquis d’Oasun au duc de Choiseul. — Madrid, le 20 février 1769. — Documents historiques, n° II.
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I)E SECONDER DA HÉVOU TION AMÉRICAINE, assez raisonnables1. » Et ce projet dont le gouvernement français s’était si légèrement engoué, fut aussi légèrement abandonné’.
Un peu plus lard, c’était l’auteur d’un mémoire sur l’opposition faite par la population française de la Louisiane à la cession de cette colonie à l’Espagne qui indiquait un moyen infaillible, selon lui , de faire cesser le mécontentement des nouveaux sujets de Charles IV, « d’allécher la confiance des colonies anglaises» et de les armer contre leur gouvernement. « Etablissez, » disait-il, « la liberté à la Louisiane. Ouvrez la Nouvelle- Orléans à toutes les nations et à toutes les religions. »
Enlin c'élait M. Abeille, secrétaire général du commerce, qui, poussant beaucoup plus loin cette pensée, demandait ratfrancbissement complet des colonies françaises, dans un mémoire que le premier commis des Affaires étrangères résumait ainsi, enle mettant sous les yeux de M, de Choiseul 3 : « II sera très-diflicile et peutêtre impossible de défendre et de conserver les colonies. — II est d'ailleurs habituellement onéreux pour la France d’avoir des colonies. On doit viser à diminuer les forces artificielles des Anglais et à débarrasser la France des fardeaux qui arrêtent l’action de scs forces naturelles. — Les colonies anglaises augmentent les forces de l’Angleterre. Les colonies de la France l’allai-
1 Le duc de Choiseul au comte du Châtelet. — Versailles, le 14 mars 1707.
* Le duc de Choiseul au comte du Chdtelet, Versailles, le 6 février 1765. — Le inurquis d'Ossun au duc de Choiseul, Madrid, le 20 février 1769. — Le duc de Choiseul au comte du Châtelet, Versailles, le 21 février 1769. — Documents historiques , n° II.
* Note de l’abbé Delaville, premier commis au ministère des affaires étrangères. — 31 décembre 1769.
62 CHUTE DU DUC DE CHOÎSEUL (Dre. 1770). Missent. Le double intérêt de l:i Fiance serait donc de se débarrasser de ses colonies et d’occasionner une rupture totale et durable enlre les colonies anglaises et leur métropole. — Il est un moyen qui produira ce double elTel, c’est d’accorder aux colonies françaises une indépendance complète quant à leur administration intérieure et à leur commerce, en soi te qu’elles ne tiennent plus à la France que par un lien de féodalité et d'intérêts, à l’instar des villes banscatiques relativement a l’Empire. Il serait aisé ensuite d’aigrir le ressentiment des colonies anglaises contre leur métropole par l’indépendance des nôtres. Nos colonies cesseraient de peser sur nous, et elles pèseraient énormément sur l’Angleterre. Si l’on attend que li s Anglais nous les enlèvent par les armes, elles deviendront une addition de forces pour eux, et par leurs productions, et par les facilités qu’elles donneront pour relarder l'affranchissement des colonies anglaises. — Le mémoire conclut à une descente en Angleterre. »
Si AL de Choiseul était resté aux affaires, que seraient devenus tous ces plans qu’il accueillait avec tant de complaisance et qu’il oubliait si aisément? Quelles séductions aurait-il cherché à offrir aux colonies anglaises pour les engager dans une alliance avec la France et l’Espagne ? Dans quelle mesure aurait-il appuyé leur révolte ? Jusqu’où aurait-il pu entraîner Louis XV et Charles IV dans celte voie? C’est ce que j’ignore. Un fait semble bien avéïé, c’est que tous ces projets de guerre et d’intervention tombèrent avec lui (décembre 1770), et qu'ils ne furent repris que cinq ans après par M. de Vergeunes. Je crois que cette longue
ETAT 1VESPRIT DE FRANKI.IN. 63
immobilité du gouvernement français fut, à tout prendre, heureuse pour l'Amérique. Les esprits y avaient marché beaucoup moins vile qu’en France, et il leur fallait encore plusieurs années pour regagner l’avance que M. de Choiseul et ses amis avaient sur eux. La correspondance de Franklin, alors agent de la Pensylvanie, de la Géorgie et du New-Jersey, à Londres, en fournit la preuve. Il était très-flalté des attentions empressées dont il était l’objet de la part des diplomates français : peut-être même voyait-il dans ses rapports avec eux une ressource pour l’avenir, et il se serait bien gardé de la briser en décourageant, par une réserve exagérée, leurs curieuses investigations sur les affaires américaines; mais leur zèle pour la cause dont il était le représentant excitait encore en lui une secrète méfiance, et il était bien décidé à ne s’engager qu’à la dernière extrémité dans une négociation sérieuse avec les ennemis traditionnels de sa race.
Le plus intime de ses confidents était sou fils naturel William Franklin. Il se plaisait à lui raconter toutes les circonstances qui pouvaient ou indiquer la bonne position qu’il acquérait dans le monde, ou augmenter son importance et satisfaire leur commune ambition. Nommé en 1702 gouverneur royal du New-Jersey, grâce à l’in- , fluence de son père, William était tory par métier et par instinct. Mais ce n’était pas alors un grand crime aux yeux de Franklin, et rien n’était venu troubler une intimité domestique que les dissentiments politiques détruisirent à la lougue, lorsque le 28 août 1707, il écrivait à son (ils : « M. llurand est très-curieux de connaître les affaires d’Amérique. Il prétend avoir pour moi une