AMÉRICAINS SUR LEURS DROITS
Pour faire reconnaître ces droits, il fallait les définir nettement. C’était une œuvre fort difficile. Il y avait en effet une grande confusion dans les idées des Américains à cet égard, et leurs maximes constitutionnelles variaient beaucoup suivant les besoins de la discussion et la nature des esprits. Tantôt ils distinguaient entre les impôts ayant exclusivement pour objet la protection du commerce, et les impôts ayant pour but avoué ou non la création d’un revenu, accordant au Parlement le droit d’établir les premiers, mais réservant aux seules assemblées provinciales le droit de voter les seconds; c’était la théorie que John Dickinson avait développée en 1767 dans les Lettres d'un fermier Pensylvanien, et qui avait longtemps prévalu en Amérique. Tantôt supprimant toute distinction, ils reconnaissaient en principe la suprématie du Parlement sur les colonies, mais sans admettre qu’elles pussent être taxées par un corps où elles n’étaient pas représentées; James Otis avait soutenu celte ttièse dans un pamphlet publié en 1764. Tantôt enfin ils niaient complètement la suprématie du Parlement , et ne reconnaissaient qu’à l’autorité combinée du roi et des législatures provinciales le droit de faire des lois obligatoires pour l’Amérique. Mais quelques hardis esprits allaient seuls jusque-là, au grand regret de Franklin, qui, dès 1768*, en était venu à regarder comme dangereuse toute théorie moins radicale, et toute expression qui pouvait y porter atteinte : « Ne vous servez plus de termes comme ceux-ci : l'autorité supérieure du
i Franklin à William Franklin. Londres, 13 mars 1768. — Works of Franklin, t. VIL p. 391.
70 DOCTRINE DE PRANKLlN ÉT.
Parlement, la subordination de nos assemblées au Parlement, et d’autres semblables qui n’ont aucun sens si nos assemblées ont réellement, de concert avec le roi,
l’aUtoritc législative Les lords et les communes me
semblant avoir depuis longtemps empiété sur les droits de leur souverain et du nôtre. D’après nos constitutions, il est avec les parlements de ses plantations le seul législateur de ses sujets américains* En fait, l’empire
britannique n’est pas un seul État. 11 en embrasse plusieurs, et bien que le Parlement de la Grande-Bretagne se soit arrogé le pouvoir de taxer les colonies, il n’en a pas plus le droit que de taxer le Hanovre. Nous avons lo même roi, nous n’aVons pas les mêmes législatures*. n
a C’était la seule doctrine orthodoxe, la seule soutenable *, » nous dit Jefferson dans scs mémoires. Doctrine encore trop hardie pour le temps, lorsqu’on 1774, peu de jours après le jeûne solennel qui avait si fortement électrisé la population virgiuienne, et six mois avant le combat de Lexington, il la développait dans un projet d’instruction pour les délégués de la Virginie au congrès général, dont lui et ses amis avaient provoqué la convocatoin. Retenu loin deVVilliamsburg par une maladie, Jefferson avait été réduit à envoyer cette pièce au président de l’assemblée électorale en le priant de communiquer le projet à ses collègues. Mais ceux
* Franklin à Samuel Cooper. Londres, 8 juin 1770, — Works of Franklin, t. VII. p. 476, 477.
* Franklin II M. Dübourg. Londres, 2 octobre 1770. — Works of Franklin, t. VII, p. 487.
» Aulobiographjr.— W'orls of Jefferson, t. I, p. 8.
DE JËFËERSON. Il
même qui en ajiprécièreht le mérite intrinsèque la trouvèrent hors de mesüre et de saison. Elle n’eut même pas les honneurs d’hne lecture en séance publia que, et Jefferson convint plus tard « cpie le satit qu'il avait proposé était en effet trop grand alors pour la masse des citoyens '. »
Publié néanmoins sous le titre de Vue sommaire des droits de l’Amérique anglaise, son écrit fit sensation. Dans son pays, ce pamphlet fut son premier litre à la renommée; en Angleterre, il lui valut l’honneur d’être mis sur une liste de proscription où figuraient les noms de John Hancock, des deux Adams, de Peylon Randolph et de Patrick Henry *. Jefferson avait pourtant quelque droit de ne se point regarder comme un factieux. Son programme de 1774 contenait en effet cette phrase : « Ce n’est ni notre intérêt ni notre souhait de nous séparer \ •
Depuis la clôture du port de Boston et l’abrogation de la charte du Massachusetts,, de telles propositions rencontraient dans la Nouvelle-Angleterre des contradicteurs secrets tous les jours plus nombreux et plus ardents. L’opportunité d’une rupture y était parmi les
* Autobiograpliy, note C. — Ù'orJs of Jefferson, t. t, p. 124.
* Autobiography. — Works of Jefferson, t. I, p. 0.
8 Atnmcan Archives. — Fourth Séries, t. I, p. G90-699. — Les résolutions adoptées le 18 juillet 1774, par l'assemblée générale du comté de Fairfax, sur la présentation d’ün comité dont Washington était le président, exprimaient les mêmes sentiments en termes presque identiques : « C'est à la fois notre souhait le plus ardent, notre penchant et notre intérêt de conserver le lien tjui nous unit au gouvernement anglais et de rester sous sa dépendance; mais bien que nous* soyons ses sujets, nous userohs de tous les moyens que le ciel a mis à notre disposition pour éviter de devenir ses esclaves. — Writings of Washington , t. II, p. 490.