‹ Thomas JeffersonChapitre 5 sur 212 · MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE

nie sans jamais cesser d’être son ami, était alors le confident le plus familier de ses joies et de ses peines. Jefferson lui écrivait de longues lettres où il lui racontait tout ce qui lui venait à l’esprit dans ce langage à la fois burlesque et pédant qu’affectionnent les écoliers, parlant avec une gaieté plus impertinente que licencieuse de ses amies de Williamsburg, auxquelles il n'hésitait pointa faire demander des jarretières brodées à son intention ou des nouvelles de leurs adorateurs, médisant d’un ton fort peu révérencieux «lu diable et de Job, de ses maîtres et de l’étude, déjà esprit fort par besoin de montrer sa verve, mais se souvenant encore des pieuses leçons de sa mère dans les moments où quelque souci passager le mettait d’humeur grave et sentencieuse; car il avait des soucis, comme tous ceux qui aiment sans savoir si leur amour est agréé.

Au sortir du collège, à l'âge de vingt ans, il recherchait une jeune tille du nom de Rebecca Burwell, mais que, pour dérouter les indiscrets et se donner le plaisir du mystère, il appelait dans sa correspondance avec John Page tantôt Belinda, tantôt, en renversant l’ordre des lettres ASvtXsS, tantôt encore, en traduisant en latin un assez mauvais jeu de mot, Campanaindic ( Bell in day.) Belinda était sansdoutc assez coquette, car Jefferson avait son portrait, ce qui ne l’empêcha pas d’être éconduit. A en juger par ses propres récits, il avait du reste pour ce cher portrait des soins plus passionnés que délicats. Un soir il l’avait placé à côté de son lit; en se réveillant, il trouva tout sens dessus dessous dans sa chambre : « S’il y a en ce monde telle chose qu’un diable, il

AANIAEB.

doit avoir été ici la nuit dernière et avoir trempé dans tout ceci. 1 » Et en effet les rats avaient mangé son portefeuille, emporté ses belles jarretières de soie, et dévoré une demi-douzaine de ses plus charmants menuets ; la pluie avait envahi son petit appartement, une mare s’était formée autour de sa montre qui en « avait perdu la parole ’, » et pour comble de calamité, le portrait de Belinda flottait dans l’eau. Dans son empressement à le faire sécher, il le déchira : « C.’est là, m’écriai-je, le dernier coup que Satan me réservait. Il savait qu’en tout autre point j’étais invulnérable, et il était décidé à tenter ce dernier et fatal expédient : MuUis forlunw vulneribus perc tissus, huie uni me imparem saisi et penitus sucrubui ! J’allais verser des larmes amères, mais je me suis dit que cela était indigne d’un homme et surtout d’un homme qui se souvient tcüv ivrwv, xi atv &f' f,aïv, xi 8’ oùx lo fyjtïv. Bien que la peinture soit effacée, il y a dans mon âme une image si vivante de sa personne que je crains bien de penser a elle trop souvent pour la paix de mon esprit, trop souvent pour venir cet hiver à bout du vieux Coke*. Eh! vraiment, Page, que le diable l’emporte, ce vieux Coke ! Jamais en ma vie je n’ai été aussi fatigué d’un vieil ennuyeux scélérat. Eh quoi! ne s’attache-t-il pas assez d’inquiétude à ces quelques instants que nous passons sur la terre sans que nous

* Jefferson à John Page, — 25 décembre 1762 — Life of Jefferson, by George Tucker, t. I, p. 24.

1 Ibid., p. 25.

* Célèbre jurisconsulte anglais du temps d'Elisabeth, auteur des Institut?* du droit d' AngleteiTe,

s JEFFERSON ECONDUIT

allions nous charger de mille autres ennuis! Ou, comme le disait le père Job (qui, par parenthèse, commençait à gémir un peu sous l’affliction) : « Mes jours ne sont-ils pas en petit nombre ? Qu’il me donne donc du relâcbe, qu’il s’éloigne de moi, et que je respire un peu avant que j’aille, pour n’en plus revenir, dans le pays des ténèbres et de l’ombre de la mort ! » Mais les vieilles gens disent qu’il faut lire pour acquérir de la science, et acquérir de la science pour être heureux et admiré. Pur jargon/ Y a-t-il en ce monde telle chose que le bonheur? Et quant à l’admiration, je suis sûr que celui qui se poudre le plus, qui se parfume le plus, qui se charge le plus de broderies et dit le plus de sottises est le plus admiré »

Malgré sa passion, le jeune sceptique allait parfois jusqu’à faire profession de ne pas plus croire à l’amour qu’au bonheur et à l'admiration. « Faisons ensemble le tour de l’Europe, mon cher Page; cela nous prendra au moins deux ans, et si à notre retour nous ne sommes pas tous deux guéris de l’amour, c’est que le diable s’en mêlera’. •» Toute cette belle philosophie ne l’empêchait pas d’être fort tourmenté, d’envier le sort de Page, dont « le cœur était alors libre,1 * 3 » de jurer que « si Relinda refusait ses services, il ne les offrirait jamais à d’autres, * » et de préparer de jolis projets de déclaration « bien émouvants, » qui, malgré de nombreuses répétitions. « n’aboutissaient au milieu du bal

1 Life of Jefferson, byTuckcr, t. I, p. 2t>.

> Ibid., t. I, p. 29.

« Ibid., i. I, p. 30.

* Ibid., t. I, p. 30.

EX SATISFAIT. i

qu'à quelques phrases en désordre 1 . » Avec le temps, il se remet cependant un peu : viennent alors avec la jeune fille des explications moins confuses, où il se montre étrangement préoccupé de ne pas déranger ses projets de voyage en Europe, de ne pas s’engager visà-vis du tuteur de Belinda, de concilier ses démarches secrètes avec les convenances, et d'étouffer certains scrupules assez honnêtes qui lui viennent à l’esprit sur ce qu’il n’a point « fait son siège dans les règles 1 : » — « Je n’ai posé aucune question qui exigeât une réponse catégorique : mais j’ai fait entendre à AoviXtfi que de telles questions lui seraient un jour adressées... Elle doit avoir la certitude que je lui ferai des propositions, et si elle a l’intention de les accepter, elle négligera celles des autres. Mon sort dépend des résolutions présentes d’ASviXsê. Par elle je tomberai, ou je resterai debout’. » Il « tomba, » sans que nous sachions bien pourquoi ni comment ; mais le cas était déjà depuis longtemps prévu, et il était à l’avance parfaitement décidé à ne pas prendre trop tristement ses infortunes : «Sicile consent, je serai heureux; sinon il me faudra

faire effort pour l’étre autant que possible Le seul

moyen de fortifier nos âmes contre le malheur, c’est de nous imposer une résignation parfaite à la volonté divine, c’est de regarder tout ce qui arrive comme devant arriver, et de nous dire que par notre inquiétude nous ne pouvons détourner le coup qui va nous atteindre, mais que nous pouvons ajouter à sa force

1 Life of Jeffrrso», t. I, p. 3î.

» Ibid., I. I, p. 30.

» Ibid , t. I, p. 35.

10 OPTIMISME SYSTÉMATIQUE ET CURIOSITE après qu’il nous a frappés De semblables considé-

rations peuvent nous rendre capables de supporter avec un passable degré de patiepee le fardeau de la vie, et de marcher avec une résignation pieuse et inébranlable, jusqu’à ce qu’arrivés au ternie de notre voyage, nous remettions notre dépôt entre les mains de celui qui nous l’a confié, et que nous recevions de lui la

récompense proportionnée à notre mérite Si cette

lettre venait à tomber entre les mains de l’tine de nos joyeuses connaissances, ton correspondant et ses solennels principes exciteraient probablement beaucoup de rire et de raillerie ; mais je crois pouvoir me hasarder à te l’envoyer »

Singulier mélange de libertinage d’esprit et de dévotion! Je comprends que Jefferson se sentît un peu embarrassé de ses « solennels principes. » Dans sa bouche, ces saintes formules ressemblaient un peu trop à uue recette contre la tristesse et l'inquiétude. Il était optimiste par tempérament et par système, et cinquantetrois ans après avoir oublié mademoiselle Rebecca Burwell, il avait le même parti pris de vivre satisfait et confiant. sans éprouver le même besoin de faire appel aux sentiments religieux pour s’affermir dans son dessein : « Vous me demandez si je voudrais recommencer mes soixante-dix ou plutôt mes soixante-treize ans? A quoi je réponds sans hésiter : Oui. Je trouve comme vous qu’à tout prendre ce inonde dans lequel nous vivons est bon, qu’il a été organisé dans un sentiment de bienveillance, et que nous y recevons en partage

* 15 juillet 1763. — Life of Jefferson, t. I, p. 31.

ENCYCLOPÉDIQUE DE JEFFERSON. Il

plus de plaisir que de douleur. Il y a bien (qui pourrait le nier?) des esprits mélancoliques et hypocondriaques, tristes habitants de corps malades, toujours dégoûtés du présent et désespérant de l’avenir, (pii vivent sans cesse dans l’attente du mal, parce qu’il peut arriver. Je rappelle à ces gens-là toutes les douleurs causées par des maux qui ne se sont jamais réalisés. Mon tempérament est sanguin et confiant. Je dirige ma barque l’espoir en tète, laissant derrière moi la crainte. Mes espérances me trompent quelquefois, mais pas plus souvent que les tristes présages des mélancoliques '. »

Cette confiance impétueuse dans l’avenir, qui inspire le mépris du danger parce qu’elle empêche de le prévoir, mais qu’il ne faut point confondre avec le courage bien qu’elle en tienne parfois lieu, ce fut souvent le secret de la force et des fautes de Jefferson. La jeune ardeur qui l’animait encore dans ses vieux jours lui faisait aborder à vingt ans l’étude du droit, des mathématiques, de la physique, de l’histoire naturelle, de la philosophie, des arts et des lettres, avec cette curiosité encyclopédique qui est assez ambitieuse pour vouloir franchir les limites imposées par Dieu à la science humaine, et qui est trop impatiente pour les atteindre. Son goût naturel pour les plaisirs et les témérités de l’esprit trouva de bonne heure un aliment dans les leçons du docteur Small, savant professeur écossais de l’université de Williamsburg, et dans les conversations de Fauquier *, gouverneur de la Virginie, à qui le

1 Jefferson à John Adams, 8 avril 1816. — Works of Jefferson, t. VI, p. 575.

* Voyez Jefferson à M. Girardin, 15 janvier 1815. — Works,

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