LES AMÉRICAINS REBELLES
Le congrès restait cependant plongé dans l’apathie lorsqu'on apprit enfin1 que, pour toute réponse à la pétition de ses sujets américains, le roi les avait traités de rebelles dans sa proclamation du 23 août 1775. L’indignation publique éclata et le congrès eu ressentit cette fois le contre-coup. 11 hésitait depuis quinze jours à autoriser le New-Hampshire, dont le gouverneur était en fuite depuis quatre mois, à se donner un gouvernement. Il se décida, le 3 novembre 1773, a faire ce grand pas dans la voie de l’indépendance, et le lendemain la Caroline du Sud reçut à son tour la permission de pourvoir au remplacement des autorités royales*. Dickinson sentit que la prépondérance lui échappait, et pour empêcher l’assemblée de marcher trop vite dans une voie qui lui paraissait pleine de périls, il usu de l’empire qu’il exerçait encore sur la législature de la Pensylvanie pour lui faire voter des instructions à l’usage de ses délégués dans le congrès, en vertu desquelles ceux-ci devaient rejeter toute proposition tendant à une séparation*; coup de partie assez habile qui retarda certainement de plusieurs mois la déclaration de l’indépendance, mais qui n’entrava pas sérieusement la marche des esprits. La législature du New-Jersey imita celle de la Pensylvanie; mais, dans les provinces du centre elles-mêmes, les instructions rédigées par Dickinson devinrent le sujet de débats animés dans les journaux k. L’attaque fut plus vive que la défense. La marée changeait évidemment ; le flot ces-
t l®r novembre 1775. — 8 Autubiography. Works of John Adams, t. III, p, 18-22. — a U novembre 1775. American Archives, t. III, p. 1408. — 4 American Archives, I. III, p. 1 108-1410.
93 LE COMITÉ DE CORRESPONDANCE SECRÈTE, sait d’étre contraire à John Adams età ses amis. Uu acte décisif du congrès vint bientôt en donner la preuve. Depuis trois mois, le parti de l’action faisait de vains efforts pour amener l’assemblée à entrer en négociation avec les puissances étrangères. Le 29 novembre 1775, elle vota la création d’un comité secret a chargé de corresi>ondre avec des amis en Angleterre, en Irlande, et dans d’autres parties du monde ; »et Dickinson lui-même consentit à prendre place dans ce petit conseil, dont la vraie mission, si mal déguisée sous un titre timide, était de clierclierdes alliés parmi les ennemis delaGrandoBretagne*.
M. de Vergennes n’avait pas attendu ce vote du congrès pour se décider à faire connaître aux Américains les sympathies de la France. Il était de ceuxqui pressentaient depuis longtemps la révolte des colonies anglaises et le parti que la France pourrait en tirer un jour contre la Grande-Bretagne ; mais il entrevoyait aussi les dangers de la contagion révolutionnaire *, et il n’avait d’ailleurs
1 Le comité de correspondance secrète se composait de cinq membres : Ilarrison, Franklin, Johnson, Dickinson et Jav.
* « Les principes de modération et de justice qui animent si constamment les conseils du roi, et qui dirigent toutes ses résolutions, doivent rassurer Sa Majesté Britannique contre les inquiétudes que des esprits passionnés et ennemis de la tranquillité publique voudraient lui faire concevoir de nos vues. Loin de chercher à profiter de l’embarras où l’Angleterre se trouve a l'occasion des affaires de l’Amérique, nous désirerions plutôt pouvoir l’aider a s’en dégager. L’esprit de révolte, en quelque endroit1 qu’il éclate, est toujours d’un dangereux exemple; il en est des maladies morales comme des maladies physiques : les unes et les autres peuvent devenir contagieuses. Cotte considération doit nous engager à prévenir que l’esprit d’indépendance qui fait une explosion si terrible dans l’Amérique septentrionale ne puisse se communiquer aux
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nul goût à rien hasarder sur la foi de prévisions éloignées et incertaines Aussi, môme après le combat de Lexington, aurait-il continué à rester un observateur tranquille des événements, attendant d’eux la lumière pour se conduire, si, comme la plupart des diplomates français de son temps, il n’avait eu l’esprit hanté par le souvenir de la surprise dont la France avait été la victime en 1755*. Il crut un instant avoir très-sérieusement lieu de craindre que l’Angleterre ne ruminât le projet de mettre fin à sa querelle avec les colonies en se ruant sur la France, et en détournant sur nos îles l'ardeur militaire des Américains, dont l’humeur violente et soupçonneuse paraissait toujours facile à soulever contre nos vues supposées sur le Canada *. Pour prévenir ce danger, M. de Vergennes autorisa l’ambas-
points qui nous intéressent dans cet hémisphère. » — Lecomte de Vergennes au comte de Guines, ambassadeur du roi h Londres. Versailles, le 23 juin 1775.
' « N'anticipons pas les événements et contentons-nous de les apprendre lorsqu'ils arrivent.» — Le comte de Vergennes k M. Garnier, chargé d'affaires & Londres. Versailles, le 12 mai 1775). — « Observateur tranquille, j’aime mieux suivre le cours des événements que chercher à les prédire. »— Le comte de Vergennes au comte de Guines. Versailles, le 9 juillet 1775.
* « La surprise qui nous fut faite en 1755 est un de ces événements dont l'horreur nourrit le souvenir, même lorsque le ressentiment ne subsiste plus. C’est pour nous prémunir contre une pareille perfidie que je vous ai exhorté, Monsieur, h vous créer des moyens dans le parti de l’opposition. Il est si intéressé à pénétrer toutes les vues de la Cour et h les faire échouer que c’est de lui sans contredit qu’on doit tirer les meilleures informations. » — Le comte de Vergennes au comte de Guines. Versailles, le 10 juillet 1775.
* Le comte de Guines au comte de Vergennes, Londres, 1© 28 juillet 1775.— Le comte de Vergennes au comte de Guines, le 7 août 1775. — Documents historiques t n. IV.