‹ Thomas JeffersonChapitre 57 sur 212 · CONSEILS DE · texte numérisé non relu

CONSEILS DE

par (les secours et tics encouragements secrets de nature à alimenter leur persévérance, puis, lorsque la force des Anglais commencerait à s’épuiser, par une vigoureuse intervention. Elle ne pouvait prendre la conservation de la paix pour base de sa |>olitique; l’attitude la plus passive ne la mettrait pas à l’abri des soupçons et des surprises de la Grande-Bretagne. La prudence voulait donc qu’elle préparât les moyens de soutenir la guerre avec succès. Le plus essentiel de ces moyens était de s’assurer des colpnics et de faire au besoin cause commune avec elles

M. de Vcrgennes n’était pas, à beaucoup près, aussi affirmatif sur tous ces i>oints, et dans ses communications au roi , il affectait de se montrer encore moins décidé qu’il ne l’était. Il ne cachait assurément pas le plaisir que lui causait la guerre civile dans laquelle l’empire britannique usait alors ses forces; mais il se demandait avec quelque perplexité d’esprit si la France et l'Espagne devaient souhaiter l’assujettissement ou l’indépendance de l’Amérique. Dans l’un et l’autre cas, il croyait les colonies des deux couronnes menacées par les envahissements de la race anglaise. Toujours disposé à s’attendre, de la part de nos voisins, aux agressions les plus contraires à la foi publique, il était, au fond, d’avis que le droit et l’intérêt de la France étaient de profiter de leurs querelles intestines pour fondre sur eux et leur porter un coup décisif ; mais connaissant la scrupuleuse irrésolution du roi et

1 Réflexions sur la situation actuelle des colonies anglaises et sur la conduite qu’il convient à la France de tenir h leur égard. — Documents historiques, n# V.

M. DE VEKGENNES. 101

son amour pour la paix, il n’osait insister auprès de lui pour l’adoption d'une offensive aussi vigoureuse, et il se contentait de lui recommander ce qu’il appelait une a prévoyance circonspecte, mais active. » Travailler au maintien de la paix sans y croire; s’armer sans provoquer les soupçons; encourager les insurgeais par des faveurs secrètes et des espérances vagues , sans pactiser avec eux; fomenter sourdement la guerre civile et entretenir adroitement la sécurité du ministère anglais, sans manquer à la dignité ni à l’équité ; telle était la combinaison louche et boiteuse que M. de Vergenncs proposait au conseil par ménagement pour les embarras d'esprit et de conscience du roi M. Turgot combattait cette petite politique par les considérations les plus profondes, les plus honnêtes etles plus sages. Ni l'assujettissement de l’Amérique, ni son indépendance ne devaient, selon lui, avoir pour conséquence nécessaire la conquête des colonies françaises. Momentanément subjuguée, l’Amérique resterait pour l’Angleterre une cause de ruine et d’embarras qui paralyserait son action au dehors; émancipée, elle ne deviendrait dangereuse que pour les puissances qui, s’obstinant à résister au cours naturel des choses, refuseraient à leurs colonies la liberté commerciale et politique à laquelle elles avaient droit, et qui persisteraient à les regarder comme des provinces conquises, au lieu de les traiter comme des États amis, protégés, mais indépendants. Un accommodement prompt entre l’Amérique et l’Angleterre, qui rendrait disponibles les forces

1 Mars 1776. — Considérations.— Documents historiqxies, n • V.

lui CONSEILS DE M. TUKGOT.

réunies contre les imunjenls, et qui obligerait le ministère anglais à donner de glorieuses distractions à l’imagination populaire, était la seule hypothèse dont la réalisation put menacer les deux couronnes d'un danger prochain. Mais c’était uu danger trop purement hypothétique pour autoriser ime guerre offensive qui serait aussi désastreuse pour les finances du royaume que contraire aux principes moraux du roi, et incompatible avec les réformes nécessaires à la prospérité de l’Étal et au soulagement des peuples. La prudence voulait sans doute que la France fût armée contre une surprise. Kilo devait remplir ses magasins, réparer ses vaisseaux, exercer ses soldats, observer les mouvements de ses voisins, Elle pouvait même établir utilement des correspondances dans les colonies anglaises, pourvu qu’elle évitât d’y avoir un agent qui parût autorisé. Elle pouvait laisser aux Américains pleine liberté do faire leurs achats dans ses ports, et de se procurer par la voie du commerce les munitions, même l’argent dont ils avaient besoin. Son rôle était la neutralité. Holuser de vendre aux Américains serait en sortir. Mais ce serait en sortir aussi que de leur fournir des secours secrets en argent, cl celte démarche, qu’il serait difficile de cacher, exciterait de la part des Anglais de justes plaintes

Après de longues délibérations, les conseils de M. de

Yergennes l’emportèrent sur ceux de M. Turgob La

1 G avril 177G. — Mémoire sur la manière doni la Franco et l’Espagne doivent envisager les suites de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies. — OEnvrrs de M. Turgot. t. VIH, p. 435-504. (Édition de 1G0U.)

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France et l’Espagne se décidèrent à faire passer des secours aux colons par riutcnnédiaire de négociants subventionnés, dont on laisserait les Américains deviner la mission sans jamais la leur avouer. Aucune assistance directe ne fut donc accordée alors aux insurgeais, et ce fut saus doute ce qui permit à M. de Vergcnnes de répondre avec une officielle indignation au négociateur anglais qui, en 1782, nous accusait devant le l)r Franklin d’avoir provoqué la guerre en encourageant les colons à la révolte : « Monsieur, l’indépendance américaine était déclarée bien longtemps avant que l’Amérique eût reçu le moyidre encouragement de la |>art de la France. Je mets le monde entier au défi de m’apporter la preuve du contraire. Voilà M. Franklin qui est assis à côté de vous; il connaît les faits, et il pourra me contredire si je ne dis pas la vérité ‘. »

La vérité que taisait M. de Vergcnnes, c’était que, le K) juin 1770, trois semaines avant la déclaration de l’indépendance, il avait remis un million à Beaumarchais pour faire des fournitures aux Américains sous la raison sociale de Rodrigue Horlalez et compagnie *. Ce jour-là môme l’opportunité de proclamer l’émancipation des colonies était sérieusement contestée dans le $ein du congrès. I.a marche des esprits s’était cependant fort accélérée depuis legrand triomphe remporté par John Adams au mois d’avril. L’indépendance ne paraissait plus un spectre de si cirroyalile mine. Le congrès provincial de la Caroline du Nord avait autorisé ses délégués au congrès continental à

.1 Works of Franklin, t. IX, p. 274.

1 li eau marchai1: et son temps , par M. de LoDjçnit», (. II, p. 111.

104 LE CONGKÉS CHARGE BN COM1ÏK DE REDIGEE t voter la séparation Le premier magistrat de la Caroline du Sud avait décidé devant le grand jury que le peuple ne devait plus obéissance à George III V L’assemblée de Rhode-lsland avait affranchi les habitants de la colonie de toute allégeance*. La convention de la Virginie avait expressément chargé son représentant à Philadelphie de proposer un acte d’émancipation ». La Pensylvanie elle-mêraè, revenant sur les instructions données à ses délégués, le 9 novembre 1775, les avait autorisés à voter une confédération, à conclure des traités avec les puissances étrangères, et avait déclaré s’en rapporter sur tous les autres points à leur habileté, il leur prudence, à leur intégrité». Le congrès continental avait recommandé, à toutes les colonies dont le gouvernement n’était pas encore organisé, de se donner une constitution », et Dickinson lui-môme avait patiemment écouté R.-H. Lee, lorsque, au nom de la Virginie, il avait proposé à l’assemblée de déclarer (jue « ces colonies unies sont et ont droit d’être des États libres et indépendants »

Pendant deux jours, la question fut vivement débattue '. L’obstiné champion de la prudence s’attaqua, non à la motion en elle-même, mais à son opportunité. 11 convint qu’une réconciliation avec la Grande-Bretagne était devenue impossible, et que le peuple commençait à en avoir le sentiment, même dans les provinces du centre; mais ce sentiment avait encore besoin de mûrir,

1 12' avril 1776. — * 23 avril 1776. — » 4 mai 1776. — » 15 mai 1776. — » 8 juin 1776. — « 10 mai 1776. — ’ 7 juin 1776.

* Le 8 et le 10 juin 1776.— Aulobiography. — Works of Jefferson, t. f, p. 12-18.

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