RÉCIT BE JOHN ADAMS
marquables par un bonheur particulier d’expression. Bien qu’il. fût très-silencieux dans l’assemblée, il était si vif, si franc, si explicite, si décisif dans les comités et la conversation (Samuel Adams lui-même ne l’était pas davantage), qu’il s’empara bientôt de mon cœur, et lorsqu’il s’agit de composer le comité chargé de préparer la déclaration de l’indépendance, je lui donnai ma voix, et je Os tout ce qui était en mon pouvoir pour lui en procurer d’autres. Il obtint, je crois, une voix de plus que tous ses collègues, et fut ainsi placé à la Icte du comité. Je le suivais immédiatement, ce qui me donna la seconde place. Le comité se réunit, discuta le sujet, et nous chargea, M. Jefferson et moi, sans doute parce que nous étions les premiers sur la liste, de rédiger le projet. Le sous-comité se réunit. Jefferson m’engagea à préparer la première rédaction : « Je ne veux pas, » répondis-je.— « Vous devriez. — Oh ! non.— Pourquoi ne le voulez-vous pas? faites-le donc. — Je ne veux pas. — Et pourquoi ? — Oh ! j’ai bien des raisons. — Quelles peuvent être vos raisons? — Première raison, vous êtes un Yirginien, et c’est un Virginien qui doit paraître en tête de celte affaire. Seconde raison, je suis mal vu, suspect et impopulaire. Troisième raison, vous écrivez dix fois mieux que moi. — Eh bien ! » reprit Jefferson, « si vous êtes décidé, je ferai de mon mieux- — Fort bien, lorsque vous aurez terminé votre travail, nous l’examinerons en commun.
« C’est ce que nous fîmes en effet. A la lecture, je fus charmé de la fierté du ton et des beaux mouvements d’éloquence qui abondaient dans la pièce de M. Jefferson. Je fus surtout enchanté de son morceau contre l’es-
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clavage dos nègres; je savais bien que scs frères du Sud ne souffrirai ont pas que de semblables paroles obtinssent ia sanction du congrès', mais je me serais bien gardé de les combattre. 11 y avait quelques expressions dont je ne me serais pas servi, si j’avais tenu moi-même la plume, surtout celle de tyran appliquée au roi. Je trouvais cela trop personnel..., trop passionné, trop dans le ton de la gronderie pour un docu-
1 Jefferson prend soin de faire remarquer dans ses mémoires que « ses bons frères du Nord s'étaient aussi sentis un peu atteints par ses attaques contre l’esclavage : car, bien qu'ils ne fussenteux-mémes possesseurs que d’un petit nombre de nègres, ils avaient été souvent les pourvoyeurs des autres colonies.* — Autobiography. — Works of Jefferson , t. I , p. 10. » Cette remarque, combinée avec celle de John Adams, est la meilleure critique de la violente diatribe que le congrès eut le bon sens et le bon goût de supprimer. Des marchands et des propriétaires d'esclaves n’avaient guère le droit de mettre la protection de la traite au nombre des crimes politiques de George III, qui légitimaient la déclaration de l’indépendanco ; ils n'avaient guère le droit de dire du roi de la Grande-Bretagne : v 11 est entré en guerre contre la nature humaine elle-même; il a violé ses droits les plus sacrés, le droit à la vie et k la liberté, dans la personne de pauvres gens qui ne l’avaient jamais offensé; il les a emmenés captifs pour les réduire k l'esclavage dans un autre hémisphère, ou les faire périr d'une mort misérable dans leur passage il travers l'Océan. Cette guerre de pirates, l'opprobre des nations infidèles, c'est la guerre qu’a faite le roi chrétien de la Grande-Bretagne. Déterminé k tenir ouvert un marché où l’on vend et où l’on achète des hommes, il a prostitué son droit de veto en comprimant tous les efforts faits par nos législatures pour empêcher ou restreindre cet exécrable commerce. Et comme pour rendre plus sanglant encore cet assemblage d’horreurs, il s’occupe aujourd’hui d’exciter ces mêmes hommes k se lever en armes parmi nous, et k acheter cette liberté dont il les a dépouillés, en massacrant ceux k qui il les a imposés, se déchargeant ainsi du poids d’un crime commis contre les libertés d’un peuple , par des crimes qu'il le pousse à commettre contre la vie des autres. »
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mcnl aussi grave et aussi solennel. Cependant, comme Franklin et Sherman devaient le revoir à leur tour, je pensai qu’il était plus convenable de ne pas biffer moimême l’expression, et je consentis à présenter la déclaration au conseil des cinq. Je ne me souviens pas d’y avoir fait ou suggéré la moindre altération; je ne me souviens pas non plus que Franklin ou Sherman aient adressé à Jefferson la moindre critique. Nous étions fort pressés, le congrès était impatient, et le document lui fut présenté, écrit, je crois, de la main de Jefl'erson, et tel qu'il l’avait rédigé. Le congrès en retrancha un bon quart, comme je m’y attendais, effaça certaines des meilleures parties, et laissa subsister tout ce qui était critiquable, si tant est qu’il y eût dans la pièce quoique ce soit de critiquable. Je me suis longtemps demandé pourquoi la première ébauche de Jefferson n’avait jamais été publiée 1 ; je suppose que c’est à cause de la véhémente philippique contre l’esclavage des nègres. On a eu raison de remarquer d’ailleurs que la déclaration de l’indépendance ne contenait pas une idée qui n’eût été cent fois rebattue depuis deux ans dans le congrès ’. »
Reproduit par Timothée Pickering dans un morceau historique écrit en 1823, à l’occasion de l’anniversaire de la déclaration de l’indépendance, puis colporté par les journaux, le récit de John Adams arriva jusqu’à Jefferson. Il eut pour lui tout le piquant et l’attrait de la nouveauté. Les scènes auxquelles on le faisait assis-
1 Elle lacté depuis.— Documenta historiques , n° VI.
* John Adams à Tiinolhée Pickering, 6 août 1822. — Works of John Adams, t. II. p. 512-514.