‹ Thomas JeffersonChapitre 63 sur 212 · RÉCIT · texte numérisé non relu

RÉCIT

ter, les paroles qu’on lui faisait prononcer, c’élaicnt là à ses yeux de véritables découvertes. 11 se savait bien l’auteur de la déclaration de l’indépendance, mais non le petit protégé de John Adams. Il trouvait naturel qu’on lui apprît ce qui avait pu se passer à Francfort entre les fils de la liberté de Boston et ceux de Philadelphie, mais non qu’on lui révélât ce qu’il avait fait lui-même dans le congrès. Il écrivit à Madison pour rétablir la vérité, et nous avons ainsi deux récits opposés de l’un des plus grands événements de l’histoire moderne, écrits par les deux hommes qui y ont pris la plus importante part: ils avaient vu différemment ; lequel des deux avait bien vu ? C’est une question qu’il serait impertinent de vouloir trancher aujourd’hui. L’histoire en est donc réduite à enregistrer purement et simplement leurs deux témoignages.

« La mémoire de M. Adams l’a évidemment trompé , » dit Jetferson. « A quatre-vingt-six ans , cela n’a rien d’étonnant, et moi qui en ai quatrevingts, je ne voudrais pas abuser, pour le contredire, du petit avantage que me donne la différence, si mes souvenirs ne s’appuyaient sur des notes écrites par moi au moment même et sur les lieux. Voici donc la vérité. Le comité des cinq nommé par le congrès se réunit. Il ne fut pas un instant question de quoi que ce fût qui pût ressembler à un sous-comité. A l’unanimité on me pressa, moi et moi seul, de rédiger le projet. J’y consentis. Je l’écrivis; mais, avant de le remettre au comité, je voulus en donner communication au Dr Franklin et à M. Adams. C’étaient les deux membres au jugement et aux amendements desquels j’attachais le

• DE JEFFERSON. 113

plus do prix. J’ai encore le manuscrit original avec les corrections interlinéaires et autographes du Dr Franklin et de M. Adams. Elles sont fort peu nombreuses, etne portent que sur des mots. Je fis une copie du document, et je le présentai d’abord au comité qui ne lui lit subir aucun changement, puis au congrès. C'est cette communication personnelle et volontaire de mon travail à M. Adams que sa mémoire a transformée en délibération d’un sous-comité. Il dit que la pièce ne contenait aucune idée neuve, et n’était qu’une compilation de lieux communs cent fois rebattus depuis deux ans dans le congrès. Tout cela peut être vrai, et je ne suis pas bon juge de la question. Qu’il me soit seulement permis de dire que je ne m’étais nullement cru obligé par ma mission à inventer des idées entièrement nouvelles, ni à développer des sentiments encore inconnus. Si M. Adams s’était imposé cette gêne, le congrès aurait perdu le profit de ses revendications hardies et frappantes desdroits de la révolution; car c’est M. Adams plus qu’aucun autre, ce sontses discours brûlants etconfiants qui nous ont encouragés et soutenus au milieudes difficultés qui nous environnaient, et qui pesaient sur nous comme l'action incessante de lagravité. Quoi qu’il puisse penser aujourd’hui de la déclaration de l'indépendance, je veux dire, à l’honneur de M. Adams, qu’il l’a soutenue avec habileté et avec zèle, et qu’il a intrépidement combattu pied à pied pour la défense du moindre mot. Quanta moi, je crus devoir en cette occasion rester un auditeur passif des opinions des autres, juges plus impartiaux que moi du mérite ou du démérite de mon œuvre. Pendant le débat, j’étais assis à côté du

114 JEAN THOMPSON, OHAPELIEH.

Franklin, et il s’aperçu l que j'étais un peu torturé par l'acrimonie de certaines critiques. Ce fut à cette occasion que, pour adoucir ma peine, il me raconta l’histoire du chapelier Jean Thompson et de sa nouvelle enseigne »

« J’ai pour règle, » me dit-il, « d’éviter autant que possible les fonctions de rédacteur des papiers d’État qui sont destinés à être revus par un corps public. J’ai tiré celte leçon d’un incident que je vais vous dire. Uuand j’étais ouvrier imprimeur, l’un de mes compagnons, apprenti chapelier, ayant terminé son apprentissage, était sur le point d’ouvrir boutique pour son propre compte. Son premier soin fut d’avoir une jolie enseigne avec une inscription à l’avenant. Il la composa ainsi : Jean Thompson. chapelier, fait et vend des cha~ peaux, argent comptant. Au-dessous, le portrait d’un beau chapeau. Cela fait, il voulut soumettre son idée à l’avis et aux amendements de ses amis : — a Le mot chapelier est une tautologie, » lui dit le premier, « puisqu’il est suivi des mots fait des chapeaux, ce qui indique assez l’état de chapelier. » — Le mot fut retranché. — « Pourquoi, )> dit le second, » ne pas omettre fait ? Peu importe aux pratiques qui fait les chapeaux ; s’ils sont bons et à leur goût, elles tes achèteront sans demander qui les a faits. » — 11 effaça le mol. — Un troisième lit remarquer que a argent comptant était inutile. Ce n’était pas la coutume du lieu de vendre à crédit. Tous les acheteurs s’attendaient à payer. » — Argent comptant

1 Jell'erson à J»mes Madison. — 30 août 1323. — Work» of Jefferson, t. vu, p. 301-306.

SIGNATURE DE I.A DÉCLARATION <4 juillet 1776). 115 fui Hicrifié. Il ne restait donc plus de l’inscription que Jean Thompson rend des chapeaux. — « Vend des chapeaux! » lui dit un autre ami; « allons donc! personne ne s'attend à ce que vous les donniez pour rien. A quoi bon ces mots? » — Ils furent biffés. Chapeaux partagea leur sort : — « Il y eu avait un peint sur l’enseigne, c’élait bienassez » — lin définitive, l’inscription futdonc réduite à ceci : Jean Thompson , et au-dessous l’image d'un chapeau ’. »

Il ne fallut pas au congrès moins de trois séances pour réduire la déclaration à sa plus simple expression.. L’indépendance fut votée le 2 juillet 1776 ’. Le manifeste rédigé par Jefferson ne fut pas adopté 8 avant le 1. jour dont l’anniversaire est devenu pour les Américains la fête de la nation. John Adams s’attendait, non sans raison, à ce que cette fêle fût placée deux jours plus tôt, et le lendemain de la séance où la séparation entre les deux pays avait été définitivement prononcée, et où la victoire avait enfin récompensé son impétueux acharnement, il écrivait à sa femme avec une émotion à la fois virile et emphatique: «Le 2 juillet sera l’époque la plus mémorable dans l’histoire d’Amérique. Je suis porté à croire que ce jour sera célébré par les généra-

* Anecdotes of Dr Franklin. — Workf of Jefferson, t. VIII, p. 500.

* La motion de H. -H. Lee fui adoptée par tous les États représentés au congrès, moins le New- York, dont la délégation n’avait pas reçu les pouvoirs nécessaires pour voter, et ne fut autorisée que huit jours après par ses commettants à accéder à la décision des douze autres États.

» La déclaration de l’indépendance fut signée par tous les membres présents, sauf Dickinson.

110 L'ANNIVERSAIRE nK LA NATION,

tions futures comme le grand anniversaire delà nation. On devrait le fêter comme le jour de la délivrance par de solennelles actions de grâces envers le Tout-Puissant. On devrait le solenniser avec pompe, au bruit du canon et des cloches, par des jeux, des feux de joie, des illuminations, d’un bout du continent à l’autre, au* siècles des siècles. Vous allez me croire transporté d’enthousiasme. Mais non. Je me rends bien compte de la peine, du sang, des trésors que nous aurons à dépenser pour maintenir cette déclaration, pour soutenir et dépendre ces Étals. Mais à travers ces ténèbres, j’aperçois les rayons d’une lumière et d’une joie ravissantes. Je sens que la fin vaut, et bien au delà, les moyens, et que la postérité se réjouira de cet événement par des chants de triomphe, quand bien même nous serions amenés à nous en repentir, ce qui ne sera point, j’ai en Dieu celte confiance »

4 John Adams k madame Adams ; Philadelphie, 3 juillet 1773. — irorfof of John Adam » , t. ix, p. 420.

Page 1