A PARIS
nous ne pourrons pas manger le pain de paresse, et de peur que nous ne nous laissions aller à trop manger, nos maîtres viennent de diminuer nos appointements. J’approuve leur économie, et je vais l’imiter en diminuant mes dépenses. Nous avions trop bien traité nos compatriotes lorsqu’ils venaient ici. De retour chez eux, nos hôtes se sont empressés de raconter à notre désavantage notre libéralité excessive. On en a été cho qué. A l’avenir, ils n’auront qu’à se contenter, comme moi, de bœuf rôti et de pudding. Les lecteurs des journaux du Connecticut ne seront plus épouvantés par les récits de notre extravagance. Pour ma part, si je pouvais me mettre à table en face d’un morceau de leur excellent porc salé et de leurs polirons, je ne donnerais pas un liard de toutes les recherches du luxe parisien '
C’était surtout des recherches de l’esprit français que Jefferson élait avide; il ne tarda pas à se convaincre! qu’elles auraient à le dédommager de bien des déceptions, et à lui tenir lieu du plaisir de faire grandefigure et d’accomplir de grandes choses pendant son ambassade. Les États-Unis étaient alors justement décriés dans le monde. Le congrès payait encore moins ses créanciers que ses agents; les négociants américains imitaient le congrès; les tribunaux américains protégeaient les négociants; les législatures locales encourageaient les tribunaux, blâmaient le pouvoir central de ne pointàpprouver leur sympathie pour les banqueroutiers, refusaient d’obéir à ses réquisitions, et usurpaient ses fonctions sans pour cela mieux remplir les leurs. On
4 Passy, 6 août 1784. — Work» of John Adam*, t. VIII, p. 308.
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pouvait croire, cl l’on croyait en Europe, qu’il n’y avait • plus en Amérique ni gouvernement ni justice. Le moment n’était pas opportun pour rechercher des alliances. Malgré le respect dont Franklin était entouré, et qui rejaillissait dans une certaine mesure sur ses collègues, la situation des commissaires américains était souvent désagréable et fausse. Assaillis par les réclamations d’anciens officiers français qui attendaient encore leur solde, mis en demeure par l’Angleterre et par la France d’expliquer la violation d’engagements financiers et diplomatiques que les Articles de confédération* donnaient au congrès le droit de prendre, mais non d’exécuter, bafoués par les journaux de Londres qui leur demandaient s’ils étaient assez nombreux pour représenter treize petites républiques rivales, exposé? jusque dans les salons de Paris à entendre reprocher à leur gouvernement son impuissance et sa mauvaise foi, à leur pays son état de diyision et d’anarchie, ils n’avaient guère autre chose à faire que des voeux pour que l’excès du mal fit sentir à leurs concitoyens la nécessité du remède et l’urgence de réformer la constitution: « Au milieu de leurs belles qualités, » s’écriait Jefferson, « nos compatriotes ont un gros défaut : c'est l’infidélité à remplir leurs engagements*... Aussi le renom de l’Amérique dans l’ancien monde n’est-il pas très-flatteur pour scs citoyens*... Nous
l C’élàit le nom du pacte fédéral qui tenait alors li%u de constitution aux États-Unis.
* Jctterson h A. Donald; Paris, 28 juillet 1787. — IVorlj of Jefferson, t. It, p. 193.
5 Jefferson à A. Stewart ; Paris, 25 janvier 1786. — Works of Jefferson t. I, p. M8.
DES ÉTATS-UNIS fc* fct'hrtPE. 143
trouvons qu’il est très-difficile tic faire ici des arrangements commerciaux. 11 n’y a point de confiance en nous'.... On nous reproche surtout le non-payement de nos dettes et le manqde d’énergie de notre gouvernement4... Ce n’est que depuis qu’il est question en Améritpie d'augmenter les pouvoirs du congrès que je puis découvrir en Europe la moindre trace de respect pour les États-Unis *. »
Ces paroles ont le ton d’une bien grande liberté d’esprit, mais les hommes de race anglo-saxonne ne courent guère ie danger de pousser trop loin l’hütnilité nation nalc, et après d’amers aveux, il faut toujours s’attendre de leur part à de brusques retours d’orgueil patriotique. En dépit de l’Europe et de sa propre humeur, Jefferson restait bien convaincu de la supériorité de son pays sur tous les autres : « Quoi qu’on en dise, il n’y a point sous le ciel de gouvernement plus paisible ni de peuple plus heureux et plus content... Si tous les maux qui peuvent sortir de notre forme républicaine de gouvernement, à dater de ce jour jusqu’au- jour du jugement dernier, pouvaient être mis dans une balance et comparés à ceux que la monarchie impose à la France eti une semaine et à l’Angleterre en Un mois, la balance pencherait du côté de l’Europe*... Par modestie, on se
» Jefferson au major général Greene; Paris, 12 janvier 1786. — Worl* o f Jefferson 1. î, p. 509.
* Jeffettftn à A. Stewart; Paris, 25 janvier 1786. — Works of Jefferson, 1. 1, p. 518.
3 Jefferson à James Madison ; Paris, 1" septembre 1785.'— Works of Jefferson, 1. 1, p. 413.
4 Jefferson à M. Hawkins ; Paris, 4 août 1787. — Works of Jefferson t. II, p. 221.