‹ Thomas JeffersonChapitre 74 sur 212 · IIS · texte numérisé non relu

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Ce n’était pas seulement de la liberté de son pays et de l’esprit politique de ses concitoyens que Jefferson était fier. Au moment où tant d’observateurs superficiels regardaient la révolution américaine comme avortée, et doutaient que la nouvelle république pût jamais se faire admettre dans la famille des nations, il avait foi dans l’avenir des États-Unis, et il parlait de leur force d’expansion avec toute l’insolence d’un annexioniste américain de nos jours : « Notre confédération est le nid destiné à peupler l’Amérique au nord et au sud ; mais gardons-nous d’exercer trop tôt une pression sur les Espagnols. L’immense territoire qu'ils occupent ne peut être provisoirement en de meilleures mains; toute ma crainte, c’est qu’ils ne soient trop faibles pour le conserver jusqu’au jour où notre population sera en état de le leur enlever pièce a pièce *. »

Ce sentiment hautain des grandes destinées de sa race ne suffisait pas à mettre Jefferson au-dessus des petites susceptibilités d’amour-propre national. Souvent blessé par les sarcasmes des journaux anglais, son patriotisme était même devenu singulièrement irritable, et se manifestait parfois avec une naïveté amusante à observer chez un homme aussi peu naïf. Les fermiers du New-Jersey mettaient depuis longtemps à leurs charrettes des roues dont la circonférence était d’une seule pièce. Un charron de Londres, auquel Franklin avait révélé ce fait, vint à prendre un brevet pour exploiter sa découverte. Je ne sais quel journal français

1 Jefferson à A. Stewart. — Paris, 25 janvier 178(3; Works of Jefferson , t. I p. 517.

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lui en attribua tout le mérite, et affirma, dans son en* thousiasme pour la merveille du jour, que l’ouvrier, homme fort lettré, avait puisé son idée dans Homère. JeHerson se crut obligé de prendre la plume: « Voilà encore, » écrivit-il à M. de Crèvccœur, «qu’ils nous volent une de nos inventions pour la donner aux Anglais... Si l’idée est d’Homère, nos fermiers ont seuls pu l’y trouver. Ce sont les seuls fermiers du monde en étal de lire Homère. Vous qui écrivez bien et facilement le français, envoyez promptement une ligne au journal afin de revendiquer l'honneur pour nos compatriotes »

Les calomnies contre le climat de l’Amérique, mises à la mode par l’Histoire philosophique des deux Indes de l’abbé Raynal, le troublaient encore bien davantage. Elles avaient déjà excité l’impatience de Franklin et donné au grand art qu’il avait d’illustrer la vérité par des exemples une charmante occasion de s’exercer. Un jour, le spirituel docteur donnait à dîner à Passy ; la moitié des convives se composait d’Américains, l’autre de Français. Parmi ces derniers était l’abbé Raynal, qui s’empressa de développer sa théorie favorite avec son éloquence habituelle. A l’en croire, toutes les races d’animaux dégénéraient en Amérique, et l’homme lui-même n’échappait point à cette fatale influence. Franklin jeta un rapide coup d’œil sur ses hôtes : « Allons, monsieur l’abbé, » lui dit-il, « lâchons de régler aujourd’hui cette importante question. J’ai le plaisir de compter à ma table autant d’Américains que de Français; mes compatriotes sont tous assis du même côté, mes amis fran-

1 Paris, 15 janvier 1787. — Works a f Jefferson, t. TI, p. 97.

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çais se sont placés de l’autre. Les deux partis n'ont qu’à se lever; nous verrons chez lequel des deux peuples la nature a dégénéré. » Franklin avait su spirituellement profiter d'une singulière bonne fortune : ses Américains étaient tous grands et robustes ; lui-même était d une prestance imposante. Les Français de l’abbé Raynal étaient, au contraire, fortpelils, et quant à l’abbé luimême, il était remarquablement chétif. Obligé de décliner le défi, il ne voulut pas cependant s’avouer vaincu : « Cela ne prouve rien, monsieur le docteur, les grands hommes sont partout des exceptions *. e

Jaloux d'un aussi beau succès et pressé de marcher sur les traces de son vénérable collègue, Jelïerson voulut aussi entrer en lice pour la beauté des races américaines. Ce fut contre Buffon. H s’agissait, cette fois, non de l’homme, mais des animaux, et moins heureux que Franklin, Jefferson n’avait pas ses preuves sous la main. Pour démontrer à son illustre contradicteur qu’il faisait tort aux œuvres de Dieu dans le nouveau monde, Jefferson pria le général Sullivan de lui procurer le squelette et la peau d’un élan d’Amérique. Il s’agissait de l’honneur du pays. Le général se mit en campagne avec autant de zèle et de vigueur que si on lui avait donné à enlever un corps d’armée anglais. La campagne coûta t,000 francs. Avant d’en connaître les détails, Jefferson trouva que le chiffre était un peu gros; mais après avoir reçu le rapport du général, il dut se féliciter de n’avoir pas à payer plus cher une expédition dont il récapitulait ainsi lui-même les beaux

1 Anecdotes of Doetor Franklin. — H’orfcs of J e/fcrson, t. VIII, p. 501.

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