‹ Thomas JeffersonChapitre 8 sur 212 · EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

EN AMERIQUE

oie. C’est de lui qu’il tient cette passion pour les sciences, les arts et les lettres, cette curiosité avide et superficielle, cette confiance un peu présomptueuse dans la puissance intellectuelle de l'homme, tous ces traits qui lui donnent une physionomie si originale au miljeu des planteurs virginie iis qui l’entourent, esprits actifs, entreprenants, éclairés et ouverts, mais sages, simples, pratiques, attachés aux traditions anciennes, encore pieux par habitude sans être bien fervents, et dont 1 indépendance et la hardiesse ne s’exerçaient guère qu’à défendre les droits des colonies contre la métropole et à étendre les conquêtes de l’homme sur le désert.

Jefferson n’était point d’ailleurs un phénomène isolé en Amérique. Dans presque toutes les colonies anglaises, le salon du gouverneur royal était, avant la révolution, le centre d’une petite société polieet cultivée composée d’avocats, de professeurs, de magistrats, de hauts fonctionnaires, tous plus ou moins préoccupés de s’élever au niveau du monde lettré de la métropole, tous plus ou moins atteints par les idées et les passions du temps. La plus grande partie de la i lasse supérieure restait étrangère a leurs prétentions, mais subissait peu à peu l’influence de leurs conversations, de leurs écrits, de leurs leçons, de leurs discours, et sous cette influence lesespritss’élargissaient, les mœurs s’adoucissaient ; partout se répandaient sans bruit ces sentiments de tolérance et d’humanité que les philosophes matérialistes du xviu' siècle n’ont assurément point inventés, mais qu’ils ont eu la gloire de mettre en honneur parmi les nations chrétiennes, qui trop long-

1 r, CONTRASTE ENTRE I.E XVII*

temps avaient méconnu tout ce que renferme l'idée de

charité.

Au xvii* siècle, les puritains du Massachusetts, venus en Amérique pour y chercher un refuge contre les persécutions de l’Église établie, donnaient eux-mêmes naissance à la colonie de Rhode-Island par leurs proscriptions religieuses ; iis bannissaient les catholiques et les baptisles, ils pendaient les quakers et les sorciers, ils exterminaient les Indiens « à la façon de l’interdit, comme des Chananéens et des Ainalécites, » ils condamnaient leurs prisonniers de guerre à un esclavage perpétuel. La charte de Rhode-lsland proclamait de la façon la plus absolue le principe de la liberté religieuse, et la loi déclarait ce principe non applicable aux papistes ; la loi imposait aux propriétaires d’esclaves nègres l’obligation de les affranchir après dix ans de servitude, et les moeurs n’en permettaient point l’exécution ! Les catholiques, dont le Maryland avait été longtemps le seul asile dans tout l’empire britannique, y établissaient le principe de la liberté religieuse, « au profit de tous ceux qui croient en Jésus-Christ, » et les protestans, devenus peu à peu les maîtres du pays ii la faveur de ce principe, l’abolissaient sans scrupule ! Les anglicans de la Virginie fermaient les ports de la colonie aux non conformistes et punissaient l’hospitalité des fidèles qui leur donnaient refuge. Seuls, les quakers de la l’ensylvanie accordaient sans restriction aux autres hommes les privilèges religieux qu’ils réclamaient pour eux-mêines. Presque partout en Amérique, les droits de la conscience n’étaient défendus que par des minorités opprimées, et même dans les colonies

KT LE XVIir* SIÈCLE EV AMÉRIQUE. 17

d’où devait sortir plus tard le mouvement abolitioniste, les protestations de quelques âmes généreuses contre l’esclavage restaient sans écho.

Au xvui* siècle, l’assemblée du Massachusetts votait des lois pour indemniser les descendants des quakers et des sorciers qui avaient subi la peine capitale; elle affranchissait les quakers et les baplistes des taxes ecclésiastiques, elle prohibait l’importation des esclaves de race indienne, elle entrait en lntte avec le gouverneur sur la question de la peine de mort, qu’elle refusait d’appliquer aux faussaires. A plusieurs reprises, le jury de Boston reconnaissait à des esclaves le droit d’exiger de leur maître un salaire. En dépit des lois, les catholiques du Maryland pratiquaient librement leur culte, et plus de la moitié de la population de la Virginie était dissidente. Partout en Amérique, les droits de la conscience étaient respectés, sinon reconnus, et même dans les colonies qui de nos jours résistent encore avec colère aux efforts des abolitionistes, l’émancipation des esclaves avait ses partisans.

[/influence lointaine de la philosophie du xvm' siècle n’avait point accompli a elle seule une semblable transformation. Le progrès naturel des esprits, le développement spontané des sentiments de charité qui, même au milieu de l’âpreté religieuse des premiers temps, germaient dans quelques âmes d’élite, avaient eu leur part dans ce changement. La religion s’était unie à la philosophie pour l’accomplir; l’esprit religieux s’était approprié les principes que les moralistes modernes avaient empruntés au christianisme en l’attaquant; il avait donné satisfaction aux aspira-

18 A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE lions généreuses ; il n’avait point, comme ailleurs, combattu les idées de tolérance et d'Immanité sous prétexte qu’elles étaient défendues par les ennemis de la foi. Aussi le mouvement des âmes au xviil* siècle avait-il eu en Amérique un caractère bien moins violent et moins aventureux qu’en Europe : « On sait, dit M. Guizot, comment au xvme siècle, poussée par le progrès de la richesse, de la population, de toutes les forces sociales, et aussi par le cours impétueux de sa propre activité, la pensée humaine tenta la Conquête du monde. Les sciences politiques prirent leur essor, et au-dessus des sciences, l’esprit philosophique, superbe, intraitable, aspirant à pénétrer et à régler toutes choses. Sans emportement, sans secousse, plutôt en suivant sa propre pente qu’en se jetant dans des voies nouvelles, l’Amérique anglaise entra dans ce grand mouvement. *

Rien en effet dans l'Amérique anglaise qui ressemble à ce fanatisme dans l’incrédulité et à ces aveugles préjugés philosophiques qui remplaçaient en France les superstitions d’un autre âge, rien qui corresponde à celte impiété populaire qui annonçait les excès de la révolution française. Les hommes qui ont fait la révolution américaine n étaient pas tous des croyants : à des degrés divers, Jefferson, Franklin, Gouverneur Morris, John Adams, étaient de libres penseurs, mais sans intolérance, sans arrogance, sans ironie affichée, sans bruit, presque en secret; car les niasses restaient pieuses. Pour ne point les choquer, il fallait parler avec respect des choses saintes; pour produire sur elles une vive impression, il fallait faire appel aux sentiments

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LA NATION N'É+AIT NI IMPIE NI RADICALE, religieux, et les prières, les jeûnes publies étaient encore un moyen d’action pour les agitateurs populaires.

Dans l’ordre politique comme dans l’ordre religieux, l’invasion des doctrines étrangères fut contenue par les traditions nationales : aussi la littérature française n’at-elle exercé sur les idées politiques des révolutionnaires américains qu’une influence très-indirecte. Les rapports entre les deux pays étaient trop rares, les habitudes d’esprit trop différentes pour que les conceptions sociales des sujets de Louis XV pussent alors devenir populaires en Amérique. Sauf Montesquieu, nos écrivains y étaient peu lus et peu cités. Coke, Milton, Harrington, Locke, Grotius, et surtout la Bible, la grande charte, le Common Law, l’histoire d’Angleterre, les chartes et les histoires locales, telles furent les autorités qu’invoquèrent les tribuns, les prédicateurs et les pamphlétaires qui excitèrent le peuple américain à combattre pour ses droits. Je n’ai jamais rencontré dans leur bouche ni le nom de Kousseau, ni l’expression de souveraineté du peuple. La doctrine que la volonté générale doit être toujours obéie, qu’elle est nécessairement raisonnable et juste, avait peut-être traversé certains esprits, mais vaguement et sans les dominer. Patrick Henry, le tribun de la Virginie, affectait de « s’incliner devant la majesté du peuple, » mais sans attacher à ses paroles. un sens absolu et théorique. Otis, le tribun du Massachusetts, proclamaitque « les hommes sont égaux, que les peuples ne sont pas faits pour les rois, et que leur consentement est nécessaire pour valider l’imposition des taxes. » II osait rappeler que « la violation de

ÏO ESPRIT DES FONDATEURS DES ÉTATS-UNIS, ces principes avait coûté la tête à un roi d’Angleterre et le trône à un autre; » niais même au milieu des emportements oratoires qui le conduisirent à la folie, la olle pensée que tout doit céder au grand nombre et que tout lui est permis ne lui vint jamais à l’esprit. Malgré leurs instincts démocratiques, les hommes qui ont fondé la république des États-Unis ne subordonnaient point la question du bon gouvernement à celle du gouvernement par les masses, et le triomphe de la volonté populaire était si peu la préoccupation exclusive des auteurs des premières constitutions locales, que Jefferson se croyait obligé, en 1816, de parler de leur science politique avec un dédain qui, pour être fort injuste, n’en est pas moins significatif : « Nous nous figurions alors que tout ce qui n’était pas la monarchie était la république. Nous n’étions point encore parvenus à l’idée mère que les gouvernements sont républicains en raison de l’exactitude avec laquelle ils expriment et exécutent la volonté de leur peuple. Aussi nos premières constitutions n’étaient-elles dominées par aucun principe '. »

* Jefferson à Samuel Kerchival, 1*2 juilUt 181fi. — Works of Jeffêrson, t. VII. p. 9.

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