PRINCIPES POLITIQUES
bien que la pensée. Aussi y avait-il dans ses idées sociales presque autant de confusion et d’inconséquence que dans ses idées religieuses. L’homme lui paraissait naturellement enclin au bien; mais les gouvernements, qui sont composés d’hommes, lui paraissaient fatalement enclins au mal. Les fautes des gouvernés s’expliquaient surtout à ses yeux par des erreurs d'esprit qui pouvaient presque toujours se corriger d’ellesmêmes, les abus des gouvernants par la perversité de leur cœur qui avait toujours besoin d’être dominée par la crainte des soulèvements populaires. Est-il nécessaire de dire que c’était singulièrement méconnaître le cœur humain? En arrivant au pouvoir, l’homme ne change pas de nature; il reste ce qu’il était en le subissant ou en y aspirant, un être essentiellement faillible et peccable, et il ne faut des freins pour contenir ceux qui ont à gouverner que parce qu’il en faut pour contenir ceux qui sont à gouverner. La prétention de Jefferson était de n’en imposer qu’aux premiers,dedonner à l’autorité, pour seule garantie, les lumières du peuple éclairé par la presse, et à la liberté pour principale sauvegarde la méfiance des masses usant et abusant du droit à l’insurrection. Aussi n’hésitait-il point à préférer l’absence de gouvernement à l’absence de journaux, à admirer l’état social des Indiens, et à regarder l’émeute comme une des plus précieuses institutions politiques de son pays ; « Le peuple est le seul censeur de ceux qui le gouvernent, et ses erreurs mêmes contribuent à retenir ceux-ci attachés aux vrais principes de leur institution. Punir ces erreurs trop sévèrement, ce serait supprimer la seule sauvegarde des libertés publi-
DE JEFFERSON
que». Le moyen d’empêcher ces interventions irrégulières du peuple, c’est de lui donner une connaissance parfaite de ses affaires par lecanaldes papiers publics, et de faire pénétrer ces papiers jusqu’au cœur de la masse tout entière. La base de nos gouvernements américains étant l’opinion du peuple, le point capital est que l’opinion ne s’égare pas. Si donc j’avais à choisir pour nous entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas à préférer la dernière combinaison ; mais je voudrais que tout homme reçût ces papiers publics, et fût en état de les lire. Je suis convaincu que les sociétés qui (comme celles des Indiens) vivent sans gouvernement jouissent, à les prendre dans leur ensemble, d’un degré de bonheur infiniment plus graud que celles qui vivent sous les gouvernements européens’... Je mè demande même si cette forme de la société n’est pas la meilleure de toutes’... Parmi les Indiens, l’opinion tient lieu de loi, et elle est pour les mœurs un frein aussi puissant que les lois aient jamais pu l’être ailleurs. En Europe, sous prétexte de gouverner, on a divisé les nations en deux classes, les loups et les brebis. Je n’exagère pas. C’est un vrai tableau de l’Europe. Entretenez donc avec soin l'esprit public et l’ardeur de notre peuple, tenez son attention en éveil. Ne soyez pas trop sévère pour ses erreurs, mais corrigez-les en l’éclairant. Si jamais il en venait à laisser languir son attention sur les affaires publiques,
* Jefferson au cotonet Edouard Carringtou; Paris, 16 janvier 1787. — Works of Jefferson, t. II, p. 911.
» Jefferson à Madison i Paris, 30 janvier 1787. — Works of Jefferson, l. Il, p. 105,