L’INSURRECTION DU MASSACHUSETTS
vous et moi, le congrès et les assemblées, les juges et les gouverneurs, nous deviendrions tous des loups »
C’était en réponse à ceux qui s’effrayaient et s'affligeaient trop, selon lui, des soulèvements socialistes dont le Massachusetts venait d’être le théâtre, que Jefferson improvisait ces singulières doctrines; dans son empressement à représenter ce formidable déchaînement de mauvaises passions comme un symptôme rassurant pour l’avenir de son pays, il se serait écrié volontiers avecPangloss : « Ceux qui ont ditque toutes! bien ontdit une sottise; il fallait dire que tout est pour le mieux, b
— a Dieu nous garde, » écrivait-il à ses amis, « de rester jamais vingt ans de suite sans une semblable insurrection ! !... Je tiens pour avéré que de temps en temps une petite émeute est une bonne chose, et aussi nécessaire dans le monde politique que les orages dans le monde physique... L’arbre de la liberté a besoin d’être rafraîchi quelquefois dans le sang des tyrans et des patriotes... Il est vrai qu’en échouant les rébellions confirment généralement les empiétements de droit qui les ont fait naître. L’observation de celte vérité doit rendre un honnête gouvernement républicain assez modéré dans la compression des révoltes pour ne pas trop en décourager le peuple a. »
De semblables paradoxes sont plus dangereux pour les badauds qui s’y arrêtent en les lisant que pour les
* Jefferson au colonel Edouard Carrington , 16 janvier 1787.
— Works of Jefferson, t. II, p. 99.
* Jefferson au colonel Smith ; Paris, 13 novembre 1787. — Works of Jefferson, t. II, p. 318.
3 Jefferson à Madison ; Paris, 30 janvier 1787. — Works ofjeferson, t. II, p. 105, 318.
L’ÉMEUTE DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE. 187 gens d’esprit qui les écrivent en passant. Ils n’empé. chaient nullement Jefferson de parler d’un ton impitoyable des a misérables,» des « coquins, » des « brigands » du faubourg Saint-Antoine, tués devant la maison de Réveillon pour avoir trop sérieusement cru que a l’arbre de la liberté avait besoin d’étre rafraîchi dans le sang des tyrans et des patriotes. » Les excès de ces liandes sanguinaires qui venaient de faire leur première appar lion dans les rues de Paris inspiraient d’ailleurs au ministre américain plus de répugnance et de mépris que d’effroi. Les violences de la populace n’étaient à ses yeux que des accidents inévitables, communs à toutes les révolutions, et qui ne prouvaient rien contre celle dont il suivait les progrès avec la curiosité bienveillante d’un connaisseur sympathique. Seulement ce qui venait parfois le troubler dans ses prévisions optimistes sur l’issue de la révolution française, c’était l’état intellectuel et moral de ce peuple qui, par une brusque émancipation, sans éducation préalable, allait subitement passer d’une tutelle oppressive à une indépendance sans limite. C'était la confiance présomptueuse et presque puérile encore de ces réformateurs improvisés dans leur force et daus leur science politique; c’était la précipitation à la fois impétueuse et systématique de leurs allures, leur inexpérience de la liberté, leur ignorance des conditions auxquelles elle s’établit, le peu de goût naturel qu’ils avaient pour les institutions qui en sont la plus ferme garantie : « Jusqu’où pourront-ils aller en définitive dans la réforme radicale; des abus, c'est ce qu’il est impossible de prévoir, » écrivait-il à Washington le t décembre 17X8. «Selon moi, une influence dont aucun de