JEFFERSON, SECRÉTAIRE D’ÉTAT
mêlé aux plus grandes affaiffs et n’ètre que rarement appelé à prendre une décision, avoir pour principale mission d’observer et de plaire, n’agir le plus souvent qu’en vertu d’instructions qui vous couvrent, ne répondre que de soi-même, n’être jugé que par des connaisseurs, ne pas relever du public, servir son pays en pouvant rester étranger aux querelles intérieures qui le divisent, c’est de toutes les situations politiques la plus douce et la moins compromettante. Jefferson était fort sensible aux charmes et aux avantages de la carrière diplomatique: « Ce qu’il y a d’attachant dans mes fonctions actuelles, » écrivait-il pendant qu’il était ministre des États-Unis à Paris, « c’est que je puis en remplir les devoirs sans être vu par ceux au profit desquels je les remplis'. » Et il faisait vœu de ne jamais sortir de ce demi-jour dans lequel il aimait à vivre. H fut donc presque aussi contrarié que flatté d’apprendre, en débarquant à Norfolk le 20 novembre 1789, que le président l’avait appelé à la première place dans son cabinet*. Le poste de secrétaire d’État, qui lui était offert par Washington , embrassait dans ses attributions le gouverne-
1 Jefferson à F. Hopkinson, 13 mars 1789. — Works of Jefferson, t. II, p. 587.
* Après l'avénement de Washington à la présidence, le congrus avait créé trois départements ministériels : le département d’État (embrassant les affaires étrangères, la promulgation des lois, les seeaux et les archives) : le département de la guerre (armée et marine); et le département du trésor. Les titulaires de ces trois départements, nommés et révoqués à volonté par le président, devaient, avec le procureur général, former son cabinet. A l’arrivée de Jefferson, le général Knox avait déjà été appelé au département de la guerre, le colonel Hamilton au département du trésor, et M. Edmond Randolph aux fonctions de procureur général près la cour suprême.
182 RÉVOLUTION OPÉRÉE AUX ÉTATS-UNIS ment des affaires étranges et d’une partie des affaires intérieures. C’était une lourde charge, -mais à laquelle on ne pouvait se soustraire sans s’amoindrir. Jefferson craignait d’ailleurs autant de s’exposer à déplaire au chef tout-puissant de la nation que d’affronter les sévérités du public : après avoir timidement avoué à Washington sa répugnance pour la responsabilité et son désir d’être renvoyé à Paris, il fut assez bon courtisan pour promettre de faire au besoin violence à ses goûts: a Ayez la lwmté de ine marquer formellement votre désir, et je in’y conformerai de tout mon cœur. Si vous m’ordonnez de rester à New-York, j’aurai pour principale consolation de travailler sous vos yeux, et pour seule sauvegarde l’autorité de votre nom et la sagesse des mesures qui seront dictées par vous et implicitement exécutées par mol*. » Washington insista, mais avec une libérale discrétion. Jefferson accepta sans effort. 11 n ctait ni un patriote assez désintéressé, ni un ambitieux assez impatient pour rechercher les postes difficiles; mais lorsqu’il les voyait venir à lui, il avait trop de confiance dans sa fortune et dans son savoir-faire pour se laisser longtemps troubler par d’inutiles inquiétudes.
Eût-il été moins optimiste, ses soucis se seraient bientôt dissipés. Il arrivaiten Amérique dans un deces moments qui suivent les révolutions heureuses’, où les peuples se
1 JefTerson à Washington ; Chesterfield, 15 décembre 1789. — Works o f Jefferson, t. III, p. 1 '23.
* Pendant le séjour de Jefferson en Europe, la plus heureuse révolution s'était en effet opérée en Amérique. Lorsqu’il avait quitté son paya en 1784, l’indépendance des Etats-Unis était déjà conquise; mais le gouvernement de l'Emou n'était pas encore