PENDANT L’ABSENCE DE JEFFERSON
sentent satisfaits d’eux-mêmesetdeceux qui les guident, et où la bonnt» humeur publique est pour ainsi dire contagieuse. Affranchis des entraves que l’impuissance du congrès avait longtemps mises à leur essor, débarrassés du pacte fédéral qui les divisait en treize petites républiques, les États-Unis, devenu» une nation, entraient, pleins de force, de jeunesse et de santé, dans une ère nouvelle. La constitution votée par la convention de Philadelphie était en vigueur ; Washington et ses amis, portés au pouvoir par la révolution qu’ils avaient provoquée, donnaient un gouvernement à l’Union. Dans ce pays où la presse anglaise ne voyait naguère que corruption et décomposition précoce, mépris
fondé: Washington et ses amis n'avaient encore accompli que la première moitié de leur œuvre. Le pacte fédéral, connu sous le nom d’articles de confédération et d’union perpétuelle, qui tenait alors lieu de constitution aux Etats-Unis, ne semblait avoir été conclu qu'en vue d'organiser l'impuissance du congrès, seul lien entre les États, seul pouvoir central, pouvoir sans moyens d’action, sans droit de coercition, et qui, pour faire exécuter ses décrets, avait besoin du libre assentiment de treize petites républiques souveraines et rivales. Ce fut pour tirer les États- Unis de la division et de l'anarchie ou ils étaient tombés par suite de la faiblesse du lien fédéral, ce fut pour réunir les treize Etats en un corps de nation que s’assembla la convention de Philadelphie, le 14 mai 1787. Sous la direction de Washington, de Franklin, de Hamilton, de Madison, de (iouverneur Morris, elle fit cette constitution des Etats-Unis qu’on ne peut se lasser d’admirer, lorsqu'on la compare au désordre dont elle sortit. La nouvelle loi fondamentale entra en vigueur le 4 mars 1789, et Washington, porté à la présidence par le vœu unanime de ses concitoyens, accepta la mission de mettre en mouvement la machine politique que la convention de Philadelphie avait créée. C’est cette grande réforme du gouvernement dos Etats- Unis que l'on a quelquefois appelée en Amérique la révolution de 1789.
184 HARMONIE D'ESPRIT ENTRE JEFFERSON du droit, agitations stériles, ruine, fraude et violence, le chef de l’État veillait loyalement à l’exécution des traités, les tribunaux faisaient respecter les conventions privées, le congrès assurait le payement de la dette publique, les pouvoirs locaux maintenaient partout l’ordre matériel, les citoyens s’enrichissaient; la justice, la sécurité, la prospérité renaissaient, les mauvaises passions se taisaient, et Washington, parcourant les États qui avaient été le théâtre des soulèvements socialistes, était accueilli avec un enthousiasme si plein d’idolâtrie qu’un spectateur chagrin s’écriait : o Nous avons passé par la série des adorations papistes; le président rentre à New-York tout parfumé d’encens'. » Pour démontrer que tout était pour le mieux dans le nouveau monde, il n’était plus nécessaire de faire l’apologie de l’émeute et de la banqueroute. Jefferson avait trop de bon sens pour s’affliger d’un tel changement; mais ce qu’il voyait ressemblait si peu à l’Amérique telle qu’il l’avait laissée et à la France telle qu’il venait de la quitter, qu’il sentait lui-mcme « le besoin de se remettre au ton du pays, que l’on perd toujours après une longue absence... Je ne connais que les Américains de 178-i, c’est être fort étranger à ceux de 1789*. »
Pour n’avoir pas suivi toutes les variations de ton par lesquelles avait passé l’opinion, Jefferson n’en était peut-être que plus en harmonie avec les tendances sociales de ses compatriotes. La situation, les institu-
i Hildreth. — llistortj of the United States. Second sériés, t. I, p. 149.
* Works of Jefferson, t. II, p, 538; t. IV, p. 513.