‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Morus au milieu de sa Tamille

Après avoir considéré les hommes dans leur vie publique , il est intéressant de les suivre dans les détails les plus intimes de la vie privée , et de voir comment ceux qui exercent une si grande influence sur les destinées du genre humain se conduisent dans les circonstances de la vie communes aux grands et aux petits. On nous a souvent représenté Morus au milieu de sa famille , et jamais homme n'y parut sous des couleurs plus vives et plus agréables.

Suivant Mackintosh , l'exercice de sa profession d'avocat et les émoluments de sa place de sous-shérif lui procuraient un revenu de 5,000 livres. Il fit l'acquisition d'un château et de terres à Chelsea , sur les

bords de la Tamise; cette propriété, située à trois milles de Londres , lui permettait de remplir exactement les services de sa charge. Érasme, qui rendait de fréquentes visites à Morus , nous dépeint son château comme n'étant « ni médiocre, ni propre à exciter l'envie , et cependant d'assez belle apparence ' . «

Sa maison hospitalière était ouverte à tout le monde, on aurait pu lui appliquer ces paroles adressées à un grand ami de l'humanité : « Il me semble vous voir assis près de la grille de notre demeure ; semblable à ces vénérables patriarches de l'antiquité , invitant le voyageur fatigué à entrer sous votre toit pour se reposer et se rafraîchir. «

Pour rendre son habitation plus commode , il fit construire à l'extrémité de son jardin une chapelle, une bibliothèque et une galerie qu'on appela le bâtiment neuf; c'était là qu'il employait à l'étude et à l'accomplissement de ses devoirs religieux tout le temps qu'il pouvait dérober aux exigences de sa position , et que, pour ainsi dire, il secouait la poussière des affaires mondaines, dont l'àme est si facilement souillée.

' Le vieux château était situé à l'extrémité septentrionale de Beaufort-Row et s'étendait à l'ouest à la distance d'environ cent toises du fleuve. Le docteur King, recteur de Chelsea, qui écrivait en 1717, nous apprend que quatre maisons se sont disputé l'honneur d'avoir été la demeure de Thomas Morus.

THOMAS MOKUS. /tîi

Il ajouta aussi une chapelle à l'église de Chelsea, et la décora d'un beau service d'autel en argent , disant -d'un air moitié enjoué , moitié prophétique : « Les hommes vertueux donnent ces sortes de choses, et les méchants les dérobent. « 11 meubla une maison peu éloignée de la sienne pour y admettre les gens âgés ou infirmes de sa paroisse , et il consacra à leur entretien une partie de son revenu : c'était à sa fdle préférée , Marguerite , qu'il déléguait le soin de pourvoir à leurs besoins.

Eien , dit Eavvell , ne lui causait plus de plaisir que de rendre service à ses voisins et de les aider de ses conseils et de sa bourse. On ne lui demandait jamais en vain des consolations ou des secours , et son plus grand bonheur était de réconcilier ceux que des différends ou des querelles avaient divisés. 11 cherchait les malheureux dans les lieux déserts et écartés , et avait coutume de dire : « L'homme qui, condamné à l'exil et sans espoir de revoir jamais sa patrie , refuserait néanmoins de faire transporter ses biens dans sa nouvelle résidence , de crainte d'en avoir besoin pendant le peu de jours qu'il a encore à rester où il est,* cet homme-là serait à coup sûr un fou. Ils ont donc également perdu l'esprit , ceux qui tiennent leur bourse fermée et se détournent à la vue du pauvre , tant ils ont peur de manquer d'argent pendant le court séjour

qu'ils doivent faire ici has? Envoyez d'avance vos biens au ciel, où vous devez partir demain peut-être, et là vous en recueillerez les intérêts. « Aussi invitait-il souvent ses voisins pauvres à s'asseoir à sa table , où il les traitait avec la plus grande cordialité.

La demeure de Morus était le rendez-vous continuel des hommes les plus distingués de son temps ; il avait beaucoup d'amis , et tous lui étaient sincèrement attachés. « Personne, dit Érasme, ne se lie plus facilement et ne montre plus d'égards pour ceux qu'il a reçus dans son intimité. Si parmi eux il en aperçoit un qui ait des défauts incurables, il cesse peu à peu de le voir, mais ne rompt jamais avec lui brusquement et d'une manière blessante. Ennemi mortel du jeu et de ces amusements stupides auxquels s'adonnent ceux que l'ennui de leur paresse dévore , il passe ses heures de loisir au milieu d'un cercle choisi , où son affabilité , la politesse de ses manières et la vivacité de son esprit répandent une douce gaieté autour de lui. Morus , en un mot , est le parfait modèle de l'amitié. '

Érasme s'étend avec complaisance sur les vertus domestiques et l'heureux intérieur de son illustre ami. «« Avec quelle affabilité, dit-il, il gouverne sa maison , où jamais ne s'élèvent la moindre querelle ni le moindre différend! Jamais il n'usa de violence envers ses domestiques , jamais il ne leur adressa le moindre

reproche blessant. S'il se trouvait parfois obligé de les réprimander, c'était toujours d'un ton si doux et si paternel , que ses réprimandes mêmes augmentaient leur affection pour sa personne. Il est l'arbitre de tous les différends , et nul ne s'adresse à lui sans se retirer satisfait. Tel est le bonheur singulier qui semble attaché à sa maison, que tous ceux qui ont vécu sous son toit rentrent dans le monde avec un esprit plus sain et des mœurs plus pures. Jamais la moindre tache ne souilla la réputation des heureux habitants de sa demeure ; on pourrait s 'y croire dans la république de Platon. Mais je ferais injure à sa maison en la comparant à l'École de ce philosophe, où l'on ne faisait que discuter sur des questions abstraites et quelquefois sur des vertus morales. On apprend la religion chez Morus , et les vertus chrétiennes y sont mises en pratique. Chacun, chez lui, sans distinction de sexe , s'adonne à des études libérales et à des lectures utiles , mais la piété sert de base à toutes les actions : on n'entend là aucune querelle , aucune parole de colère. Personne n'y est oisif; tous remplissent leur devoir avec empressement, et le bon ordre y est maintenu par la seule force de la bonté ; chacun s'occupe de la tâche qui lui est assignée, et tous pourtant paraissent aussi joyeux que s'ils n'avaient pour but que leur plaisir. Assurément une telle maison peut être

appelée l'école pratique de la religion chrétienne « Quant à Morus lui-même, telle était la douceur de son caractère, que son gendre Roper, qui vécut avec lui pendant seize ans, assure que jamais, pendant ce long espace de temps , il ne vit le moindre nuage sur son Iront , il n'entendit sa voix s'élever au diapason de la colère. Sa fille de prédilection, Marguerite Gigys, déclare qu'elle commettait souvent ou du moins prétendait avoir commis une faute pour s'attirer une réprimande , tant l'accent de son père était alors doux et affectueux. S'il survenait dans la famille quelque petite contestation dont la vivacité de mistriss Morus était ordinairement cause, il savait y mettre un terme avec sa bonne humeur habituelle ; il avait même si bien réussi à dompter le caractère intraitable de sa femme , que la conduite de celle-ci envers ses enfants lui mérita leur amour et leur respect. La meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est le long séjour qu'ils firent chez leur père après leur mariage. On rapporte que le goût des sciences et des arts était si grand chez Morus, que, lorsqu'un domestique venait à montrer de l'inclination soit pour la musique , soit pour toute autre partie des arts , on ne manquait pas de l'y encourager. C'est ainsi que ce grand homme parvint à établir la plus exacte discipline et une pureté de mœurs dont ce pays offrait

alors peu d'exemples , parmi les nombreux domestiques que son rang l'obligeait de garder à son service. U y avait dans son château de Chelsea une bibliothèque bien garnie et un appartement rempli d'in struments d'astronomie et de musique^ art pour lequel Morus avait toujours eu beaucoup de goût; de plus, dans son jardin vaste , et bien disposé pour l'utile et l'agréable , il avait abandonné à chacun de ses serviteurs , pour prévenir la paresse par l'appât des bénéfices , une portion de terrain qu'ils cultivaient eux-mêmes, et dont il leur laissait le produit.

Venait-on lui rapporter quelque propos tenu contre lui ou contre d'autres , il cherchait toujours à lui donner la tournure la moins défavorable , ou , s'il ne pouvait parvenir à en justifier l'auteur, il cherchait à l'excuser comme ayant agi sans mauvaise intention. Il avait établi dans sa maison un usage excellent qui devrait être employé de nos jours. Afin de prévenir pendant les repas toute espèce de conversation futile devant les enfants et les domestiques, il faisait lire à haute voix des livres instructifs qui pouvaient servir de texte à des entretiens raisonnables et amusants. Quand la lecture était terminée , il adressait des questions aux uns ou aux autres , afin de savoir si on avait compris tel ou tel passage. Cela excitait tout le monde à être attentif et donnait lieu à des conversations in-

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tiiïies assaisonnées ordinairement de quelques plaisanteries. On a conservé plus d'un de ses bons mots; mais qui pourrait , dit Érasme , se rappeler toutes les choses spirituelles et les mots piquants qui lui échappaient tous les jours ?

S'il venait à entendre à table quelqu'un médire de son voisin , il l'interrompait par quelque observation telle que celle-ci : « Vous dites , Monsieur, que vous n'aimez pas le genre de ma salle à manger; quant à moi, je trouve, sauf votre respect, qu'elle est assez commode et bien construite. »

Bien qu'il s'occupât peu de sa personne et de ses propres intérêts, il eut toujours les plus grands égards pour ceux des autres , et il ne laissa échapper aucune occasion de faire une observation convenable ou de donner un avis utile.

Dans sa sollicitude pour sa famille , il n'oublia pas le plus important des devoirs. Ayant l'habitude de se lever de très-bonne heure, il exigeait que les gens de sa maison fissent de même ; puis il les rassemblait tous pour la prière, qu'il récitait lui-même. Pendant la Semaine sainte on lisait en commun la Passion d'un des Évangélistes , et de temps en temps Morus en expliquait le texte sous forme de commentaire.

« Le sommeil ressemble tellement à la mort, dit un des Pères de l'Église, que je n'ose m'y livrer sans

avoir fait ma prière. « Convaincu de cette vérité , Morus se rendait tous les soirs , à la même heure , avec toute sa famille , à la chapelle , et faisait luimême la prière, à laquelle chacun se joignait de cœur.

«« Avant d'entreprendre une affaire importante , dit Eoper , comme par exemple lorsqu'il fut nommé membre du conseil privé , lorsqu'il fut envoyé en ambassade , qu'il fut nommé orateur de la chambre ou lord chancelier, il eut toujours soin de s'y préparer par la confession et de recevoir d'abord avec piété la sainte Eucharistie, se fiant plus à la grâce de Dieu qu'à son esprit , à son jugement , ou à son expérience personnelle. Roper ajoute qu'un jour, pendant qu'il entendait la messe, le roi l'ayant envoyé chercher pour une affaire importante , Morus refusa de quitter sa place jusqu'à ce que l'office divin fût terminé. On l'entendit s'écrier en sortant de la chapelle : « Servons Dieu d'abord , le tour du roi viendra assez tôt ensuite. » Henri, disons-le à sa louange , se montra satisfait de la piété et de l'indépendance de son ministre.

Il témoignait le plus grand respect pour les lieux saints , et rien ne pouvait l'engager à s'y entretenir d'affaires profanes , quelque importantes et quelque pressées qu'elles fussent d'ailleurs.

11 faisait souvent des pèlerinages, mais toujours à

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pied ; chose rare alors , car les gens de basse classe même allaient à cheval. 11 assistait aussi à la procession des Rogations; et un jour que, selon l'usage, la procession devait aller jusqu'à l'extrémité la plus éloignée de la paroisse , on le pria , par égard pour son rang et sa haute dignité , de monter à cheval ; mais il répondit : « A Dieu ne plaise que je suive mon maître à cheval quand il va à pied. »

Et pour témoigner plus vivement encore, dit Roper, son respect pour la majesté de Dieu , il se plaçait au milieu du chœur, même lorsqu'il fut chancelier, et j chantait au lutrin, revêtu d'une chape. Le duc de Norfolk , étant venu , un jour de fête , dîner avec lui à Chelsea, le surprit dans cette occupation. En retournant chez lui bras dessus bras dessous après la messe, il lui dit : « Bon Dieu ! Monseigneur , vous êtes- vous donc fait chantre de paroisse ? Vous déshonorez le roi et votre charge. — Non, non , répliqua Morus en souriant. Le roi votre maître et le mien ne peut être offensé de ce que je serve ainsi notre maître à tous. 11 n'y a là aucun déshonneur pour ma charge. » Et il lui cita alors l'exemple du roi de France Robert.

Tel était, dit l'auteur anon}me de la Vie de Morus, l'intérêt qu'il portait à la gloire et à la magnificence de la maison du Seigneur , que toutes les fois qu'il voyait un bel homme , il s'écriait : « Quel dommage

que cet homme ne soit pas prêtre ! il aurait si bonne mine à l'autel ! »

11 ne montrait pas moins de sollicitude pour le salut de l'àme de ses enfants. Son petit-fils nous en donne entre autres l'exemple suivant. William Roper, dans sa jeunesse , se livrait aux austérités avec une grande exagération. Ainsi qu'il arrive malheureusement quelquefois , cette ardeur s'étant éteinte , il se prit de dégoût pour les jeûnes ordonnés par l'Église et pour les pratiques de la religion. C'était alors le siècle des opinions nouvelles, et une doctrine venait de naître qui semblait plus en harmonie avec la faiblesse de notre nature, dont elle favorisait les penchants. Le sentier doux et facile promis à leurs partisans par les apôtres de la Nouvelle Science , comme ils affectaient de l'appeler, était spacieux et séduisant. Eoper s'adonna à la lecture des nombreux ouvrages publiés en Hollande et répandus à profusion par les réfugiés en Angleterre. Cette nouvelle doctrine était contagieuse , et il ne tarda pas à en ressentir les effets : l'esprit de prosélytisme s'empara de lui. Il devint véhément dans ses opinions , dit Crésaire , et ardent à les inculquer dans l'esprit des autres ; il ne cessait de répéter qu'un chemin qui menait droit au ciel venait d'être découvert ; nul n'avait besoin de recourir aux prières des saints ou de ses semblables ; mais

l'oreille de Dieu était ouverte à la prière de chacun et sa miséricorde prête à pardonner à celui qui l'invoquerait avec foi. Dans son enthousiasme, il vint un jour trouver Morus , le priant , puisqu'il possédait la faveur du roi , de lui obtenir l'autorisation de prêcher ce que l'Esprit lui avait enseigné ; car il était fermement convaincu qu'il était envoyé par Dieu pour changer le monde. Ne voyant pas pourquoi une pareille mission lui aurait été confiée , mais connaissant bien son travers , sir Thomas , avec plus de pitié que de colère , lui répondit en souriant : « Ne suffit-il pas, mon cher fils Roper , que nous , qui sommes vos amis, sachions que vous êtes fou , sans qu'il soit nécessaire de le proclamer ainsi hautement ? » Puis il discuta souvent avec lui sur des matières religieuses sans produire , du moins en apparence , aucun effet. Enfin il s'aperçut avec douleur qu'ébloui par la nouvelle lumière , il était incapable de toute discussion raisonnable, et que son entêtement aveugle semblait augmenter chaque jour. Convaincu alors , selon le langage d'un ancien , qu'il est des doutes obstinés et des oppositions violentes qu'on ne saurait vaincre que par la prière , Morus lui dit d'un ton grave : « Je vois avec un profond chagrin , mon fils Boper , que la controverse ne peut te faire aucun bien ; à dater de ce moment je ne discuterai plus avec toi , mais je

prierai Dieu en ta faveur , et puisse sa grâce te toucher un jour. » Peu après , IMorus , ayant rencontré mistriss Roper , lui dit d'un air triste : « Meg , j'ai enduré longtemps les folies de ton mari; j'ai raisonné et discuté avec lui, et lui ai donné mes pauvres conseils paternels ; mais je m'aperçois que rien de tout cela ne saurait le rappeler à lui. C'est pourquoi, Meg, ainsi que je lui ai dit à lui-même , je cesserai des discussions inutiles ; cependant je ne l'abandonnerai point et je prierai Dieu pour lui. » L'ayant ainsi confié à la garde du Ciel , il se sépara de lui et ne cessa d'offrir à son intention ses ferventes prières au pied du trône de la miséricorde divine. « Peu de temps après, continue Crésaire, mon oncle, pénétré des lumières de la grâce , commença à déserter ses hérésies , et , comme saint Augustin inspiré par les prières de Monique, il se convertit tout à fait , et se montra jusqu'à sa mort le zélé défenseur de la foi. Ses aumônes et les sommes qu'il consacra à des œuvres charitables étaient si considérables, qu'elles semblaient devoir surpasser ses revenus. L'emploi lucratif qu'il remplit pendant les dernières années de sa vie lui permit de dépenser en aumônes plus de cinq cents livres sterling par an. » Dans ce siècle moins crédule , on sourira en entendant le reste de l'histoire. « Après la mort de mon oncle, continue Crésaire , j'ai entendu raconter par plusieurs

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de ses domestiques que , pendant les trois ou quatre jours qui précédèrent l'inhumation de son cadavre, on entendit chaque jour, pendant un quart d'heure, une musique délicieuse qui semblait plutôt un concert d'anges que le son de voix humaines ; ce qui prouvait combien cette àme était agréable à Dieu. »

Dans l'éducation de ses enfants , Morus semble avoir cherché à rendre agréable l'étude sérieuse de la science. 11 s'applique surtout à orner l'esprit de ses filles et à les rendre dignes de devenir les compagnes des hommes les plus distingués. Ses vues sur les avantages de l'étude, en ce qui regarde la culture du caractère , des femmes , prouvent plus que tout le reste combien il était supérieur à son siècle. Les mœurs de la cour , une des plus frivoles qui furent jamais, ne favorisaient guère le développement d'une instruction solide chez le beau sexe , et Morus eut peut-être le mérite d'être le premier à combattre la contagion de l'exemple. Grâce à lui , les femmes de sa famille acquirent une instruction solide. Il est certain qu'à dater de cette époque il semble s'être introduit en Angleterre des idées plus élevées sur la portée du caractère des femmes. Les princesses Marie et Elisabeth reçurent une [éducation soignée : elles pouvaient lire les poètes grecs et latins les plus difficiles ; elles écrivaient et parlaient en latin avec facilité. Deux autres dames du même

siècle, Anne Asken et l'infortunée Jeanne Gray, étaient douées d'une érudition plus grande encore. Dans quelques cas ces études comprenaient même les Pères grecs et les latins. C'était déjà un pas immense à cette époque , de faire de la femme autre chose qu'un objet de plaisir ou qu'une servante.

On trouve une description charmante de V École désir Thomas, nom sous lequel on désignait ordinairement son académie domestique , dans les lettres d'Érasme , et celles de Morus lui-même à ses enfants , lorsqu'il était éloigné d'eux , en donnent une idée plus exacte encore. L'école se composait de ses cinq enfants , de la fille de sa seconde femme , de mistriss Alice Alingham et d'une orpheline qui épousa son ami le docteur Clément et qui fut généreusement élevée avec ses propres filles , partageant avec elles son amour et ses soins. Plus tard , lors du mariage de ses enfants , Morus , voyant qu'une famille si tendrement unie ne pouvait supporter l'idée d'une séparation, réussit à les réunir tous dans sa maison de Chelsea , ainsi que onze petits- enfants , fruits de ces mariages. Deux ou trois lettres de Morus à ses enfants pendant les absences auxquelles le forçaient ses devoirs de courtisan , ont été heureusement conservées ; les voici :

« Thomas Morus envoie ses salutations à toute son école. — Vous voyez l'ingénieux moyen que j'emploie

pour vous saluer tous à la fois en épargnant le temps et le papier qu'il m'aurait fallu perdre nécessairement si j'avais voulu saluer chacun par son nom , chose superflue , car vous m'êtes tous si chers que je ne puis oublier aucun de vous. Cependant ce qui redouble mon affection pour vous , c'est que vous partagez avec moi l'amour des sciences ; cette communauté de goûts semble m'unir à vous plus intimement que les liens du sang. Je suis très content que M. Drue soit revenu sain et sauf, à cause de l'estime que j'ai pour lui. Si mon amour pour vous n'était pas extrême , je vous envierais le bonheur d'avoir des maîtres si érudits. J'apprends que M. Richolas est aussi près de vous et qu'il vous a enseigné beaucoup d'astronomie. £st-il vrai que vous connaissiez non-seulement l'étoile polaire, le Chien et autres, mais encore ( vous êtes donc des astronomes consommés ? ) que vous puissiez distinguer la lune du soleil? Cultivez donc cette science nouvelle et admirable qui vous permet de vous élever jusqu'aux étoiles , et tandis que vous les contemplez , que vos pensées soient dirigées au ciel comme vos yeux , surtout dans ce saint temps de carême , etc. , etc.

Adieu, mes chers enfants. Fait à la cour, ce 23 mars 1516. »

« Thomas Morus à ses bons et bien-aimés enfants

et à Marguerite Gigys qu'il compte au nombre des siens y salut. — Le négociant de Bristol m'a remis vos lettres le lendemain du jour où il les a reçues , et elles m'ont fait un plaisir extrême. Car tout ce qui sort de votre atelier, quelque imparfait que ce puisse être , m'est plus agréable que les œuvres des autres , quelque séduisantes qu'elles soient , tant votre écriture a le secret de m'émouvoir. Mais, à part cela, vos lettres trouvent en elles-mêmes le talent de plaire, pleines qu'elles sont d'esprit et de phrases d'un pur latin. Toutes m'ont fait plaisir ; j'avoue pourtant qu'il en est une que je préfère, c'est celle de mon fils Jean , parce qu'elle est plus longue d'abord , et puis parce qu'il me semble s'être appliqué davantage. Non-seulement il traite convenablement son sujet et s'exprime avec élégance , il lutte encore de plaisanterie avec moi , et me rétorque mes arguments avec esprit et , ce qui est mieux , avec modération. Il montre ici qu'il n'ignore pas que c'est avec son père qu'il plaisante, et il fait tant d'efforts pour lui plaire , qu'il est bien sur de ne pas l'offenser. Dorénavant j'attends des lettres de vous tous les jours. Je n'accepterai aucune des excuses que vous me donnez, savoir, que a ous n'avez pas eu le temps , que le messager est parti trop vite ou que vous ne savez à quel propos m'écrire. Jean, lui , ne se sert pas de pareils subterfuges , et rien ne

peut vous empêcher de m'écrire , tandis que mille raisons vous y doivent engager. Pourquoi en attribuer la faute au messager^ quand vous pouvez le prévenir en tenant vos lettres prêtes et cachetées deux jours à l'avance? Et comment se fait-il que vous manquiez de sujets pour m'écrire , lorsque vous savez que je suis charmé d'avoir des détails sur vos études et sur vos jeux? 11 vous est donc facile de me causer le plaisir le plus vif ; lorsque vous n'aurez rien à m 'apprendre , vous m'écrirez le plus longuement possible à propos de ces riens. Cela vous sera d'autant plus facile que vous êtes femmes et bavardes et savez bâtir toute une longue histoire sur un rien. Pourtant je vais vous donner un avis : que vous m'écriviez sur des sujets sérieux ou sur des choses sans importance , faites-le avec soin et attention , en y réfléchissant d'avance. 11 ne serait pas mal, non plus, d'écrire d'abord votre lettre en anglais , car alors il sera plus facile de la traduire en latin , l'esprit , délivré de la peine d'inventer, trouvant plus facilement les termes choisis et l'expression propre. Bien que je m'en rapporte à vous sur ce point , je vous recommande surtout de relire avec soin votre brouillon avant de le mettre au net , examinant d'abord la phrase entière , puis la repassant en détail , ce qui vous mettra à même de découvrir s'il vous est échappé quelques solécismes. Lorsque

THOMAS MORUS. Hl

\ous les aurez corrigés , que votre lettre sera mise au net , relisez-la de nouveau , car ces mêmes erreurs que vous aviez effacées peuvent se glisser dans la mise au net. En agissant avec ce soin persévérant , les choses les plus insignifiantes vous paraîtront sérieuses ; car, de même que ce qu'il y a de plus agréable peut être gâté par la négligence , de même ce qui est désagréable en soi peut , à force de soins , paraître plein de grâce et d'agrément. Adieu , mes enfants bienaimés. Fait à la cour , le 3 septembre 1516. »

« Thomas Morus à ses très-chères filles Marguerite, Elisabeth et Cécile , et à Marguerite Gigys , qui ne lui est pas moins chère, salut.

« Je ne saurais vous exprimer, mes filles bien-aimées, le plaisir que m'ont causé vos charmantes lettres. Je suis heureux d'apprendre que^ malgré tous vos changements de résidence . vous ne négligiez aucun de vos exercices habituels, la déclamation , la poésie et la logique. Vous me prouvez votre amour en vous adonnant pendant mon absence aux choses que j'aime à vous voir cultiver lorsque je suis auprès de vous. Votre esprit et votre cœur contribuent à me rendre heureux, et je ferai en sorte que mon retour puisse être profitable à vous toutes. Soyez bien persuadées qu'au milieu des études et de la fatigue des affaires , il n'est pas pour moi de récréation aussi douce que de

lire quelques-unes de Vos œuvres. Elles me prouvent la vérité de ce que votre tendre maître m'écrit avec tant d'affection ; car si vos propres lettres ne m'eussent clairement montré le désir sérieux que vous avez de vous instruire, j'aurais pu penser que son épitre était plus bienveillante que sincère. Mais ce qui me porte à le croire quand il me vante au delà de toute expression vos discussions spirituelles et scientifiques , c'est la manière dont vous m'écrivez vous-mêmes ; et en vérité je brûle d'être de retour pour mettre ma science aux prises avec la vôtre ; car si je suis difficile à persuader, ma joie est grande quand je vois que les éloges que vous donne votre maître sont mérités. J'espère que vous le surpasserez bientôt, sinon en logique, du moins , comme toutes les femmes , en ne cédant pas sur le sujet de la discussion. Adieu, mes chères filles. »

Roper rapporte qu'il lui arrivait quelquefois d'entrer dans l'appartement où elles travaillaient pour les exhorter à l'assiduité. « Mes enfants, leur disait -il, rappelez -vous que la vertu et l'instruction sont la viande et que le jeu n'est que la sauce. »

P>asme, admirant l'érudition de ces jeunes personnes , représentait à son ami quel affreux malheur ce serait si , après avoir travaillé avec tant d'ardeur à l'éducation de créatures si accomplies , il venait à les perdre. « Si elles doivent mourir, repartit Morus, je

préfère qu'elles meurent instruites qu'ignorantes. » Une telle réponse, ajoute Érasme, me rappelle les paroles de Phocion. Condamné à mourir, il portait le poison à ses lèvres. Sa femme s'écria : « Hélas! tu meurs innocent. — Eh quoi ! répondit- il, préfèreraistu que je mourusse coupable? « On dit que la première femme de Morus , ayant eu trois filles, faisait des vœux ardents pour avoir un fils. Sa prière fut enfin exaucée, et le chevalier avait coutume de dire qu'elle avait prié si longtemps pour avoir un petit garçon , qu'elle avait fini par en avoir un qui resterait petit garçon toute sa vie. Ces paroles, par lesquelles il entendait probablement faire allusion à la légèreté du jeune homme, ont été interprétées trop à la lettre par M. Cayley et par d'autres, qui y trouvent la preuve d'une faiblesse d'intelligence ; et le pauvre Jean a été classé sans cérémonie parmi les heroum filii^ .

Parmi les magnifiques portraits , peints d'après les dessins de Holbein , dans la collection des rois d'Angleterre, publiée par Chambersaire , se trouve celui du fils de Morus. L'éditeur observe que l'opinion accréditée sur le peu d'intelligence de ce jeune homme se trouve démentie par cette tête pleine d'expression

' Buffon n'avait qu'un fils, qui pour rintelligence était tout l'opposé de son père, et Rivarol, bel esprit de l'époque, remarque que c'était le plus mauvais chapitre de l'histoire naturelle de son père.

et par l'attitude dans laquelle le fidèle artiste l'a représenté. 11 tient un livre à la main et paraît profondément plongé dans l'étude. Nous avons d'ailleurs le témoignage d'Érasme, qui le dépeint comme un jeune homme de la plus belle espérance ; une lettre qu'il lui adressait , et qui reste encore , est pleine d'expressions d'estime et de respect; en 1531, il lui dédia une traduction d'Aristote, comme, quelques années plus tard, Grynœus lui dédia celle de Platon.

Jean Morus épousa l'unique héritière d'une famille ancienne et respectable de Barnborough dans le comté d'York. Le révérend Joseph Hunter a prouvé que la Vie de sir Thomas Morus, attribuée d'abord à son arrière -petit -fils, Thomas Morus, est due à Jean- Crésaire Morus , second fils de celui dont il est question plus haut. Sa fille cadette , Gertrude , a fait aussi un ouvrage intitulé : Exercices spirituels, dont on parle avec éloge. Il fut imprimé à Paris, en 1658, avec portrait de Fauteur, et est devenu d'une grande rareté.

Comme exemple du badinage que Morus employait parfois , nous donnons cet extrait d'une lettre à sa fille Marguerite. « Ma bien-aimée Marguerite, vous demandez de l'argent à votre père sans crainte et sans honte j et ce qu'il y a de pis , c'est que la lettre par laquelle vous m'adressez cette demande est conçue de

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telle sorte que je ne puis vous refuser. En effet, si je n'écoutais que mon cœur, je serais disposé à vous récompenser d'une telle épître plus généreusement que ne le fit Alexandre envers Choritas, à qui il donna un philippe d'or pour chaque ligne; je vous donnerais , moi , pour chaque syllabe deux onces de l'or le plus pur. Vous trouverez ci-inclus ce que vous me demandez. Je voulais vous envoyer plus, mais j'aime à avoir la monnaie de ma pièce; de même que je donne avec plaisir, de même il m'est doux que l'on me demande, et je veux être enjôlé par mes filles, et surtout par vous , Meg , qui m'êtes si chère par vos vertus et votre instruction. C'est pourquoi, si vous tenez à rendre heureux votre père , dépensez au plus vite et convenablement, comme toujours, cette somme, et hâtez- vous de m'en redemander d'autres d'une manière aussi gracieuse. Adieu, mon enfant bien-aimée. » Plusieurs lettres de Morus à sa fille Marguerite prouvent l'importance qu'il attachait à son instruction , et si les éloges qu'il lui prodigue pouvaient pa- ^raître exagérés, du moins il l'encourageait ainsi à persévérer dans la bonne voie , que le goût de l'époque semblait abandonner. La presse de Caxton avait répandu dans le pays un grand nombre de romans, hont quelques-uns étaient traduits de l'italien. Les ouvrages de Chaucer commençaient à être en vogue ,

et on trouve des citations de cet auteur dans les lettres de Marguerite. Tindal, l'adversaire de Morus, fait les réflexions suivantes sur cette passion pour la lecture des romans : « Il est certain que ce n'est pas par égard pour le salut de leur àme qu'on défend aux laïques la lecture des saintes Ecritures, puisqu'on leur permet celle de Robin Hood, de Berys, d'Hampton, d'Hercule, d'Hector, de Troxjlus, et de mille histoires et fables remplies de scènes d'amour et de débauche propres à corrompre l'esprit de la jeunesse. » Comme on ne trouve dans les écrits de Morus aucune allusion à ces livres populaires, nous sommes porté à croire, sans doute avec raison , qu'outre son goût naturel pour les études classiques , un des motifs pour lesquels il insistait sur celle des langues anciennes, c'est qu'elles pourraient être substituées à ce genre de littérature. Tel était l'intérieur de Morus à Chelsea. Dans les moments d'épreuve qui suivirent cette heureuse époque, Marguerite trouve un triste plaisir à rappeler le souvenir des jours qui s'écoulaient si doucement près du foyer domestique. « Quelle autre consolation, mon très-cher père, écrivait -elle, pensezvous que nous puissions avoir pendant votre absence , que le souvenir de votre manière de vivre au milieu de nous , de votre conversation édifiante, de vos bons exemples et de vos salutaires conseils ? » Qui pourrait

suspecter un pareil éloge? — Morus entretenait avec plusieurs de ses amis sur le continent une correspondance en latin , seul langage épistolaire alors en usage. Mais il n'écrivait à personne plus régulièrement et plus librement qu'à Érasme. Celui-ci fait voir par ses réponses quel prix il attachait à son affection : il l'appelle suavissime Moro, carissime Moro , meîlUissime Moto. Lors du retour de son ami sur le continent , Morus reçut en présent , de sa part , son portrait peint par Holbein , et présenté par le peintre lui-même avec une lettre d'envoi. Morus saisit la première occasioîi qui s'offrit de faire connaître au roi , avec son originalité habituelle , le talent du peintre. Il pria Holbein d'apporter ses meilleurs tableaux , et les fit disposer dans son salon sous le poiut de vue le plus avantageux. Il invita ensuite le roi à une fête. Son plan réussit parfaitement : Henri , frappé de la beauté de ces tableaux , demanda avec empressement si l'artiste vivait encore , ajoutant qu'il obtiendrait en ce cas ses services , à quelque prix que ce fût. Holbein était près de là; Morus, l'ayant pris par la main, le présenta au roi. Ce grand peintre fut honoré de la protection du souverain , et reçut des commandes considérables de la noblesse et des hommes les plus riches et les plus distingués , comme l'attestent encore les diverses galeries de tableaux que possède l'Angleterre. Parmi ses ou-

vrages , un des plus remarquables représente Morus et sa famille; une copie en fut envoyée par sir Thomas à Érasme, en remerciement du cadeau qu'il en avait reçu. « Je ne saurais vous exprimer, écrit Érasme à Marguerite, avec quel ravissement je contemple le tableau de votre famille peint avec tant de talent par Holbein. Je ne pourrais, même si je me trouvais au milieu des modèles , en avoir une idée plus exacte : je vous vois tous devant moi , mais aucun n'est plus ressemblant que vous : dans vos traits respirent ces perfections de l'esprit et ces vertus domestiques qui vous ont rendue l'ornement de votre pays et de votre siècle. » Ce tableau est divisé en deux groupes. Sur le premier plan de l'un d'eux se voient , à genoux , Marguerite et Cécile, filles de Morus, et Alice, leur belle-mère. Au centre du deuxième groupe, Morus et son père sont assis , et debout à leurs côtés se tiennent Jean et Harris, serviteurs favoris de Morus. Derrière Morus et son père , Anne Crésaire , âgée de quinze ans et que l'on suppose mariée nouvellement au fds de Morus, se tient également debout. Elisabeth , seconde fille de sir Thomas,, et Marguerite Gigys sont debout aussi, le doigt tendu vers un livre ouvert, sur le plan le plus avancé du second groupe. Un violon suspendu h la muraille à côté de Morus semble indiquer son goût pour la musique.

Cette toile est conservée avec un soin religieux au prieuré de Nossel , du comté d'York , château appartenant à M. Charles AVynn, qui descend directement de Crésaire Morus. Le révérend Frognull Debden, dans son intéressant Tour bibliographique (1838), parle en ces termes de la peinture et du château : « Le prieuré de Nossel est un ancien et superbe édifice construit en pierres , et auquel on arrive par un large escalier également en pierres. Nous vîmes dans les appartements du rez-de-chaussée deux grands sièges ou fauteuils en bois , du temps d'Elisabeth ou de Jacques, qui indiquaient chez le propriétaire le goût bien entendu des meubles antiques. M. Wynn entra et me conduisit bientôt vers mon bon vieil ami sir Thomas Morus. Je restai quelques moments en contemplation devant le tableau : sa fraîcheur et son état de parfaite conservation surpassaient toutes mes espérances. Le propriétaire paraissait jouir en secret de ma surprise ; il le pouvait , car on ne saurait voir une œuvre plus admirable et plus digne d'intérêt. L'Angleterre ne possède rien de supérieur à ce tableau, comme peu de caractères peuvent soutenir la comparaison avec celui de l'homme qui en occupe la première place. Quels caractères, quelles anecdotes rappelle cette œuvre inappréciable! j'ai entendu dire qu'on en avait refusé cinq mille guinées. » La copie que Morus envoya

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à Érasme se trouve dans une salle de l'hôtel de \ille à Bàle , où il est conservé précieusement.

Le lecteur qui connaît les mœurs de l'époque ne sera pas surpris d'apprendre qu'au nombre des domestiques de Morus se trouvait un de ces personnages que l'on distinguait par le nom de fous. Le roi Henri avait aussi un de ces fous ou bouffons chargé du soin de charmer ses ennuis , et qui occupe un rang distingué dans la chronique scandaleuse du temps. Will Somers joua un rôle dans plusieurs occasions remarquables , et Ellis , dans ses lettres , a tracé son portrait à côté de celui de son royal maître. Il était permis aux prélats mêmes, malgré la gravité de leur ministère, d'avoir de pareils personnages , et l'anecdote suivante peut donner une idée de l'importance que Wolsey attachait à son fou , qui , dans sa disgrâce , lui donna des preuves de dévouement capables de faire honte à la plupart des courtisans.

Après avoir rendu au roi tous ses biens et ses immenses richesses, Wolsey quitta Londres et se retira à sa maison de campagne d'Esher. Comme il cheminait à cheval , plongé dans un abattement profond , on vit accourir au grand galop un cavalier qu'on ne tarda pas à reconnaître : c'était sir John Norris, chambellan du roi. Sir John, ayant rejoint Wolsey, lui présenta un anneau que le roi avait retiré , lui dit-il ,

de son propre doigt et l'avait chargé de remettre à Sa Grâce , pour l'inviter à prendre bon courage , car il n'avait jamais été plus avant dans les faveurs de Sa Majesté. Cette nouvelle inattendue bouleversa tellement Wolsey , qu'il se précipita à bas de son cheval, se mit à genoux , ôta son bonnet et rendit grâces au Ciel ; puis , sir John prenant congé de lui , il le remercia, disant que s'il était souverain d'un royaume, il considérerait le don de la moitié de ses Etats comme une faible récompense des heureuses nouvelles dont il avait été porteur. « Mais , mon bon monsieur Norris , ajouta-t-il, vous savez qu'il ne me reste que les vêtements que j'ai sur le dos , veuillez donc , je vous prie , accepter cette faible marque de ma reconnaissance ; « et il lui présenta une chaîne d'or à laquelle était suspendue une croix du même métal , contenant un morceau de la vraie croix. « Quant à mon souverain, continua-t-il, je Faime plus que moi-même, je l'ai servi aussi fidèlement que j'ai pu, et je regrette de n'avoir à lui envoyer maintenant aucun gage qui soit digne de lui être offert. Mais attendez ; voici Patth , mon fou , qui chevauche à mes côtés; je vous supplie de le mener à la cour et de le donner à Sa Majesté; je puis vous assurer que , pour l'amusement d'un gentilhomme , il vaut mille livres sterling. »

Mais Patth sentant redoubler son affection pour son

maître, lorsqu'on lui ordonna de le quitter, déclara résolument qu'il ne bougerait pas ; et l'on fut obligé de le faire enlever par six vigoureux gardes du corps qui le portèrent au roi : celui-ci le reçut avec grand plaisir.

Le fou de Morus se nommait Harrj Patterson. Marguerite Roper rapporte que, l'ayant rencontré un jour, il lui demanda où était son maître : sur sa réponse qu'il était encore à la Tour à cause de son refus de prêter serment , il parut fort en colère contre Morus et s'écria: « Qu'est-ce qui l'empêche de jurer? Pourquoi montret-il tant de répugnance à le faire? J'ai bien prêté serment, moi! <>

Ces personnages , on le sait , se permettaient parfois des libertés que de tout autre on n'aurait pas supportées. Le roi dînait un jour à Windsor, chez le cardinal Wolsey, dans la cour de la chapelle , à l'époque où le ministre faisait construire son admirable tombeau. Un grand nombre de pauvres se tenait à la grille, espérant recevoir des aumônes après le repas. Will Somers, le fou, venant à passer, ils le prirent pour un grand personnage et le saluèrent avec respect , ce qui le flatta infiniment. Rentrant aussitôt : « Henri, dit-il, prête-moi dix livres. — Pourquoi faire? répondit le roi. — Pour payer trois ou quatre des créanciers du cardinal qui sont venus chercher leur argent, et à qui j'ai donné ma parole. — Avec plaisir, Will, reprit le roi.

— Des créanciers à moi ! s'écria le cardinal ; je consens queVotre Majesté me fasse trancher la tête si quelqu'un peut avec justice me demander de l'argent, — En vérité? repartit Will. Eh hien, prête- moi dix livres, et si je ne les emploie pas à payer tes dettes je t'en rendrai vingt. — C'est convenu , dit le roi. — J' v consens de bon cœur, dit le cardinal, car je suis certain de ne devoir rien à personne. » Il prêta donc dix livres à Will : celuici se rendit à la grille , distribua l'argent aux pauvres et revint avec le sac vide. « Voici ton sac, dit-il, tes créanciers sont satisfaits , et j'ai dégagé ma parole. — A qui as-tu donné cet argent? dit le roi ; est-ce au brasseur ou au boulanger? — Ni à l'un ni à l'autre, Henri, répondit Will. Mais, cardinal, réponds : à qui dois-tu ton âme? — A Dieu , répondit Wolsey. — A qui dois-tu ta fortune? — Aux pauvres. — Prends son enjeu, Henri, s'écria le fou : confession publique ! pénitence publique I Fais-lui trancher la tête ; car c'est aux pauvres qui étaient à la grille que j'ai payé sa dette , et il ne peut la nier. Ou si ton cœur de pierre ne veut pas l'avouer, Wolsey, sauve ta tête en reniant ta parole, et prête-la-moi; je veux être pendu si je te la rends. »

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