‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Morus à la cour. U apaise une émeute populaire. 11 est nommé chancelier de l'Échiquier. Il défend Henri contre Luther. 11 est nommé orateur de la chambre des Communes.

Voyons maintenant Morus dans sa vie publique. 11 avait résolu , dit Érasme , de s'en tenir à la position qu'il s'était faite ; mais comme il avait réussi dans plusieurs missions à l'étranger, le refus d'une pension ne découragea pas le roi. Henri ne se montra satisfait que lorsqu'il eut attiré Morus à la cour. Mais écoutons le nouveau courtisan décrire lui-même ses impressions dans une lettre adressée à l'évèque Fisher et conservée par Stapleton. « Ce n'est qu'avec la plus grande répugnance que je suis venu à la cour , comme personne ne l'ignore , et comme le roi me le rappelle lui-même en plaisantant , et maintenant je m'y trouve aussi mal à l'aise que se trouve à cheval celui qui n'y a jamais

monté. Pourtant notre prince, dont je suis loin d'être le favori , est si affable et si gracieux envers tous , que chacun, quelque méfiant qu'il puisse être, se figure qu'il en est aimé. Je ne suis ni assez heureux pour mériter des témoignages aussi favorables , ni assez présomptueux pour m'en flatter. Toutefois , grâce à l'impression que produisent sur moi les vertus et l'érudition de Sa Majesté, son application dans l'étude de toutes les sciences en rapport avec son illustre rang et les progrès remarquables qu'il y fait chaque jour, la vie commence à me paraître moins insupportable. « Sans doute la nouveauté de sa position et les preuves évidentes de la faveur du roi devaient produire de l'effet même sur le jugement d'un homme tel que Morus ; mais il n'était pas le seul qui eût alors cette opinion favorable de la cour d'Henri. En parlant de cette cour, Érasme s'exprime en ces termes : « Sa réputation se répand au loin, car elle se compose d'un roi doué de toutes les qualités dignes de son rang , d'une reine qui ne lui est inférieure en rien , et d'un grand nombre de sujets estimables, savants et modestes. » Dans une lettre écrite de Londres au précepteur de l'archiduc Ferdinand , il dit encore : « Comme vous, je souhaite souvent que notre cour puisse prendre pour modèle celle de la Grande-Bretagne, qui abonde en savants de toute espèce ; ils se rassemblent autour de la table du roi : là ,

on discute sur des sujets littéraires ou philosophiques, comme l'éducation du prince, les méthodes les plus favorables à l'étude, etc. En un mot , telle est la société que l'on trouve au palais , qu'il n'est pas d'académie avec laquelle elle ne soutînt avec honneur la comparaison. » On ne doit pas oublier qu'une partie de ces éloges a pour objet le père et la vertueuse mère de Henri YllI.

Une émeute qui éclata dans la Cité de Londres rendit bientôt nécessaires les services actifs de iMorus. Depuis plusieurs années les ouvriers anglais se montraient jaloux des artisans étrangers qui, tant à la ville qu'à la campagne, avaient accaparé la plus grande partie des affaires commerciales et industrielles. Le mécontentement était arrivé à son comble. Un certain nombre de citoyens, ayant à leur tête un nommé Lincoln , courtier, s'adressèrent au docteur Bell, célèbre prédicateur, afin qu'il fît en chaire un exposé de leurs griefs et prêchât en faveur du peuple contre les artisans étrangers. Séduit par l'espoir de se rendre populaire, l'ecclésiastique eut la faiblesse de consentir. Ayant pris pour texte ces paroles : « Le ciel appartient au Seigneur, mais il a donné la terre aux enfants des hommes , » il voulut démontrer que le sol qu'ils habitaient, appartenant aux Anglais , les Anglais , comme les oiseaux qui défendent leur nid , devaient s'unir comme des frères , et , dans

p. Tj.

TlkîDraïas Moirms appaîse mme émeute o

leur amour pour la patrie, chasser sans retard des étrangers usurpateurs. Convaincus par ce raisonnement, que leur intérêt les portait à croire , les apprentis et la populace commencèrent à se montrer plus hardis dans la manifestation de leur haine contre ce qui n'était pas Anglais , et les étrangers furent insultés dans les rues. Il fut arrêté que le T'^mai, à l'heure où les citoyens de quelque importance quittent les affaires et se répandent dans les alentours de Londres, tous les étrangers qui se trouvaient dans la ville seraient massacrés. Ce complot échoua, grâce à la vigilance de Morus.

De concert avec les aldermen de la Cité , il fit publier un édit portant défense à tous les citoyens de sortir le P' mai après neuf heures, en leur ordonnant de garder leurs portes closes et d'empêcher leurs domestiques de quitter la maison. Quelques jours après , l'imprudence d'un des aldermen fit éclater de nouveau le mécontentement. Des gens du peuple s'assemblèrent au nombre de plusieurs mille , et forcèrent les portes des prisons du Compter et de Newgate , où étaient enfermés plusieurs individus coupables d'actes de violence envers les étrangers. Leur nombre s'accroissant d'heure en heure, la situation devenait vraiment alarmante : Morus alors , qui était fort aimé dans la Cité , comptant sur son influence , se porta à la rencontre de cette foule exaspérée. Il allait les décider à rentrer chez

eux, lorsque quelques malintentionnés ayant jeté des pierres à l'un des gens de sa suite , le désordre fut à son comble ; il fallut avoir recours à la force armée, qui dispersa bientôt cette masse sans ordre d'hommes , de femmes et d'enfants. Treize cents perturbateurs furent arrêtés , quatre cents furent condamnés , et des ordres furent donnés pour l'exécution immédiate de treize d'entre eux ; cependant il n'y eut que Lincoln , le principal moteur, qui subit son jugement ; on mit les autres en liberté , grâce aux vives instances de la reine , de Marie de France et de Marguerite d'Ecosse, sœur du roi. Dans cette circonstance, le cabinet du roi offrit le spectacle de trois reines sollicitant le pardon du roi en faveur d'une populace furieuse. Il est probable que cette grâce fut due en partie à l'influence de Morus et de Wolsey , à qui Henri ne savait alors rien refuser. C'est encore vers cette époque , d'après Wood , l'annaliste , que Morus écrivit à l'université d'Oxford cette lettre qui prouve si bien son goût pour la science et 1 étude de la langue grecque. Il s'était élevé une espèce de guerre civile entre les partisans de cette langue, regardés comme des innovateurs en matière d'éducation , et le corps plus nombreux des vieillards et des hommes qui s'étaient déjà fait une réputation et qui ne voulaient pas paraître plus sages que leurs pères. Cette excitation avait encore une autre cause : l'esprit public

avait été mis en fermentation par les principes de la réforme qui venait de prendre naissance. Tout ce qui était nouveau était reçu avec défiance comme pouvant avoir quelque rapport avec ces principes. Une de ces factions , ennemie des Grecs , se donnait le titre de Troyens et avait un Priam , un Hector , un Paris , et ce pédantisme eut du moins le bon effet d'inspirer à Morus la résolution de combattre la barbarie avec laquelle on prétendait exclure de l'éducation de la jeunesse l'étude des plus brillantes productions de l'esprit humain. Nous allons donner l'analyse de cette lettre , non-seulement à cause de l'élégance du style et des résultats importants qu'elle produisit, mais encore parce que les biographes qui ont écrit avant nous, à l'exception de Fuddes, en ont à peine parlé. Elle commence ainsi : Thomas Morus aux révérends Pères procureurs et aux autres membres du sénat à Oxford. Après s'être excusé de ce qu'un homme comme lui , qui devait avoir si peu de prétentions à la science ( /lomuncio doctrinâ minus quàm mediocri), avait la présomption d'oser s'adresser aux vénérables Pères chargés de l'éducation nationale , il continue en ces termes : « Quoique j'aie d'abord éprouvé une sorte d'épouvante à l'idée de m'adresser à votre vénérable corporation , je me suis rassuré par cette pensée, que les ignorants seuls sont capables de nous

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détourner d'une tentative honorable. Je n'ai pu me résoudre à garder le silence sur un sujet où l'intérêt de la vérité me commandait de parler. Lors de mon séjour à Londres, j'ai appris qu'il se tramait une espèce de complot au sein de ma vieille Aima mater contre une des études les plus chères à moi et à mes amis. » 11 fait ensuite la description de la lutte entre les deux partis , qui , après un grand nombre d'escarmouches particulières , en étaient venus enfin à une guerre ouverte et générale. « Les adversaires de la nouvelle étude prennent le nom de Troyens , et , par dérision , donnent au parti qui leur est opposé celui de Grecs. Ceux-ci s'honorent de ce titre, et, pleins d'amour pour la langue d'Homère et de Platon, ils se préparent à la défendre. Les chefs des deux partis se donnent les noms des héros de l'Iliade et ne se bornent plus à une guerre de paroles ; des coups sérieux ont été portés ; les choses en sont venues au point de menacer la prospérité de ce sanctuaire des muses. Au premier abord j'étais disposé à ne considérer cette querelle que comme une simple folie de jeunesse; mais il y a quelque temps, lorsque j'accompagnais le roi à Abingdon, j'appris que les choses étaient arrivées à un point extrême. Un homme surtout s'était fait remarquer , homme fort sage à ses propres yeux, plein de sens et de gaieté, s'il faut

en croire son parti , mais regardé comme un fou par tous les gens estimables et vertueux. Cet homme oublia son devoir , le lieu où il se trouvait et le saint temps du carême, au point de se permettre du haut de la chaire une attaque directe contre les Grecs, et non- seulement contre les Grecs, mais encore contre tous les arts libéraux. Que pensera-t-on à l'étranger de l'Université d'Angleterre? Que pensera-t-on quand on apprendra que la chaire de vérité est devenue un théâtre de bacchanales; que, loin d'édifier les auditeurs pieux par des maximes de l'Évangile, ce bavard insensé n'a cherché qu'à divertir les impies par ses grimaces ; cet homme qui sait à peine épeler le latin , qui en fait d'arts libéraux est un ignorant , et qui , quant au grec, n'en sait pas même une syllabe? ovSkypv. Mais le déclamateur, dans son zèle, ne s'en est pas tenu là : il s'écriait à haute voix que tous les partisans de la littérature grecque étaient des hérétiques , que ceux qui la professaient étaient des démons incarnés , et que tous ceux qui écoutaient leurs leçons étaient sur la voie de la perdition éternelle! Assurément il serait bon pour un homme dont l'esprit est si échauffé et dont l'humeur est si irritable , qu'on le tint renfermé pendant quelques mois, afin qu'il pût se refroidir par le jeûne et la prière. » Morus fait ensuite un brillant panégyrique de la

littérature grecque , illustrée non - seulement par les poètes , par les historiens et par les philosophes de la Grèce , mais encore par les premiers orateurs chrétiens et par les propagateurs des oracles sacrés de l'Eglise grecque. « Youdraient-ils, s'écrie-t-il , restreindre la théologie , cette auguste reine des cieux , aux étroites limites de l'étude scolastique et lui défendre de s'étendre dans les vastes domaines de la science , de pénétrer dans les cellules d'un Gyprien , d'un Jérôme, d'un Augustin, d'un Ambroise, d'un Bède , et dans les retraites d'un Nazianze , d'un Basile, d'un Chrysostôme? » Il s'efforce d'exciter dans l'Université le sentiment de ce qu'elle doit à la littérature grecque en touchant une corde délicate : les progrès qu'on avait faits déjà dans cette étude à l'université rivale de Cambridge. Il en appelle au bon Warham, au cardinal d'York, litterarum promotor et ipse litteratissimus , et enfin au roi , qui de tous les princes vivants avait le plus de culture et d'érudition. Il termine en conjurant les chefs de l'Université de faire usage de leur autorité pour anéantir une faction si nuisible aux intérêts de la science et si bien faite pour exciter au dehors le mépris et la dérision. « Vous comprenez, ajoute-t-il , combien cette manifestation de votre zèle sera avantageuse pour la cause des lettres et agréable à notre illustre prince et aux très-révérends Pères que

j'ai nommés plus haut. Et s'il m'était permis, en dernier lieu , de me nommer moi-même , qui ai puisé le courage de m'adresser à vous dans l'affection que je vous porte autant que dans mon amour pour les lettres, j'ajouterais que vous m'attacheriez à vous parles liens les plus solides, et que si vous veniez à avoir besoin de mes services , ils vous sont offerts de bon cœur, en quoi que ce puisse être. Que Dieu conserve votre illustre Université , et qu'il la fasse prospérer de jour en jour davantage , tant par l'exercice de toutes les vertus que par la culture des sciences et des arts ! C'est la fervente prière de Thomas Morus, chevalier, à Abengdon, ce 4 avril. »

Suivant Stapleton , Morus faisait de cette lettre un exercice pour ses élèves ; il la leur donnait d'abord à traduire du latin en anglais , puis de l'anglais en latin. Quant à la querelle dont on vient de parler, Érasme dit qu'on décida le roi à s'en mêler, et, pour nous servir de ses expressions peu flatteuses pour quelquesuns , qu'on imposa silence à la canaille.

Cependant Morus s'élevait chaque jour davantage dans la faveur du roi; il fut créé en 1520 trésorier de l'Échiquier, et il occupa un poste semblable , sous quelques rapports, à celui de chancelier de l'Échiquier, qui aujourd'hui , lors de sa nomination , prend le titre de sous- trésorier de l'Échiquier.

Ce fut pendant le cours de cette année que François 1" exprima le désir d'une entrevue avec Henri YIII. La vlile d'Ardres ayant été choisie comme lieu du rendezvous , de magnifiques préparatifs furent faits pour la réception des hôtes royaux , et le 7 juin les deux monarques s'y rencontrèrent à cheval. Lorsqu'ils furent en présence , ils mirent pied à terre , et s'étant embrassés ils entrèrent en se tenant sous le bras dans le riche pavillon préparé pour les recevoir. Morus fut chargé d'adresser aux deux souverains une harangue dans laquelle il les félicita de cette entrevue amicale , présage d'un heureux avenir. Enfin sa position à la cour fait faire à Erasme l'observation suivante : « On a réussi à attirer Morus au palais , et le roi permet rarement au philosophe de le quitter; car s'il s'agit d'affaires sérieuses, qui pourrait donner de meilleurs conseils? et si l'esprit du souverain a besoin d'être récréé par une conversation agréable, quel plus aimable compagnon pourrait-il trouver? »

Roper, témoin oculaire de tous ces événements , les rapporte avec simplicité. « Ce fut ainsi, dit-il, que le roi lui donna peu à peu de l'avancement , et lui conserva cette faveur extraordinaire pendant vingt ans que Morus consacra aie servirfidelement.il arrivait souvent que le roi, les jours de fête , après avoir assisté au service divin , le faisait appeler pour s'entretenir avec lui.

soit de l'astronomie, de la géométrie, de la théologie ou d'autres sciences, soit de ses affaires particulières. Parfois il le faisait rester la nuit auprès de sa personne pour observer ensemble le cours et les divers mouvements des astres. Comme Morus était d'une humeur fort agréable , le roi et la reine , après le souper du conseil, à l'heure oii Leurs Majestés se mettaient à table, se plaisaient à le faire venir pour se distraire avec lui ; mais quand il s'aperçut que le charme de sa conversation l'empêchait d'obtenir, même une fois par mois , la permission d'aller voir sa famille (dont la société était ce qu'il désirait le plus), il résolut, tant il était contrarié de l'atteinte portée à sa liberté , de dissimuler sa gaieté naturelle , et y réussit au point qu'à dater de ce moment le roi l'envoya moins souvent chercher ' .

Le goût qu'avait montré le roi pour la société de Morus eût été digne d'éloges , si sa conduite ultérieure n'eût donné la preuve de sa profonde dépravation. Jusque dans la faveur de Henri il y avait quelque chose de tyrannique , et son amitié même était absolue et arbitraire. Oubliant sa liaison intime avec un homme

' Il faut tout le respect qu'on doit au témoignage de Roper, observateur attentif des moindres détails, pour ajouter foi à cette dernière assertion. 11 serait plus naturel de penser que si Morus perdit un peu de son aimable gaieté , ce ne fut pas par calcul , mais parce qu'il était retenu loin des siens.

comme Morus , et malgré toutes les lois de l'humanité et de la justice, il donna plus tard le singulier et peutêtre l'unique exemple d'une froide colère que ne put adoucir le souvenir d'études et de plaisirs goûtés en commun. Morus, du reste, même au moment où il semblait jouir de toute la faveur du roi, n'était pas tellement aveuglé par la bonté de son caractère , qu'il ne soupçonnât la nature de ces caresses de bête féroce. Écoutons Roper: « Quand je voyais le roi se promener avec lui des heures entières , le bras passé autour de son cou , j'éprouvais le plaisir le plus vif, et j'exprimais ensuite à sir Thomas l'idée que je me faisais du ravissement que ces entretiens familiers avec le roi devaient lui causer; car je n'avais jamais vu Sa Majesté en user de la sorte avec personne , excepté une seule fois avec le cardinal Wolsey. — Oui , grâce au ciel, mon fils , répondit-il , le roi me traite avec autant de faveur qu'aucun autre de ses sujets; mais je ne dois pas m'en enorgueillir ; car, s'il lui fallait ma tête pour acquérir un seul château en France , dans le cas d'une guerre avec ce pays , je suis bien sur qu'elle serait sacrifiée. »

De 1517 à 1522, Morus fut chargé de plusieurs missions à Bruges et à Calais , dans le but de négocier avec François F% qu'Henri YIII et Wolsey avaient intérêt à se rendre favorable. Il serait impossible de découvrir la date précise de ces derniers voyages , à

moins d'avoir quelques données positives touchant le but des négociations auxquelles il prit part, et ce sujet serait en tout cas dépourvu d'intérêt pour la plupart des lecteurs. Il parait que Wolsey nommait de temps en temps des commissaires pour la conduite de ses affaires personnelles plutôt que dans l'intérêt de son maître. Ces commissaires étaient envovés à Calais, OÙ ils pouvaient recevoir plus promptement des instructions de Londres , et où l'on dirigeait avec plus de facilité les négociations et les échanges avec Bruxelles et Paris. Les manœuvres secrètes du gouvernement anglais se dérobaient ainsi aisément à l'œil jaloux de chacune de ces cours. Morus fit, au moins une fois, partiede ces commissions. Erasme, à ce propos, écrit en ces termes à Pierre Giles ( 1 5 novembre 1 5 1 8) : « Morus est encore à Calais et s'y ennuie beaucoup : ses dépenses sont considérables , et la mission dont on l'a chargé lui est odieuse : telles sont les récompenses que les rois réservent à leurs favoris. » Deux ans plus tard, Morus lui-même écrit à Érasme avec plus d'amertume encore à propos de son séjour dans cette ville et de ses occupations. « J'approuve, dit-il^ la résolution que vous avez prise de ne jamais vous mêler des petites intrigues des princes ; intrigues dont vous devez souhaiter, puisque vous avez de l'afî'ection pour moi, de me voir débarrassé tout à fait. Tous ne sauriez croire avec

quel chagrin je me vois forcé d'y prendre part, et combien une pareille mission m'est désagréable. Je suis , pour ainsi dire , exilé dans ce petit port de mer, où l'air et le sol me sont également odieux. Ennemi comme Je le suis par nature de toute querelle , quelque profit qu'on en attende , vous pouvez juger quel dégoût celleci m'inspire, quand rien de bon n'en peut résulter. » La société d'Érasme, dont Morus espérait jouir bientôt , devait faire diversion aux fatigues de la représentation, aux querelles d'amour-propre, et aux fraudes mesquines dont il était témoin à ce congrès de rois. En 1521 , Wolsey visita deux fois Calais pendant le séjour qu'y fit Morus , qui paraissait alors occuper le premier rang après le cardinal dans les bonnes grâces du roi. En 1522 , l'empereur Charles V fit un voyage en Angleterre , et fut reçu par Henri VIII avec beaucoup de magnificence. A la distance d'environ un mille de la grille de Saint-Georges, on éleva une tente de drap d'or, où Morus, pendant que les deux princes s'y reposaient , prononça, en termes choisis, un discours où il félicitait les deux princes de l'amitié et de l'affection qui les unissaient ; des fêtes brillantes eurent lieu à cette occasion. Nous ne devons pas manquer de rapporter, dit le chroniqueur de l'époque , comment les citoyens , en habits de fête , étaient rangés en deçà des barrières à gauche des rois , et les membres du clergé

à droite, revêtus de riches chapes et halançant les encensoirs pendant le passage des princes. Les rues étaient tendues de tapisseries de draps d'or , d'argent et de velours , et presque toutes les maisons étaient remplies de musiciens. Au-dessus de chaque rue , on lisait ces deux vers , écrits en lettres d'or :

CAROLUS, HENRICUS, VIVANT DEFENSOR UTERQUE, HENRICUS FIDEI, CAROLUS ECCLESI.E.

Cependant l'esprit public était en fermentation , et la révolution , nouvelle , inouïe , qui s'accomplissait dans le nord de l'Allemagne agitait déjà l'Angleterre : deux partis opposés se formaient, les catholiques et les luthériens , et ce mot protestant devint un cri de guerre plus puissant qu'aucun de ceux inventés par les hommes.

Les motifs qui portèrent Luther à protester n'étaient d'abord qu'une pure affaire d'intérêt. Le pape Léon X, avant besoin d'argent pour terminer la magnifique basilique de Saint- Pierre , commencée par son prédécesseur Jules , publia des indulgences qui comprenaient les provinces septentrionales de l'Allemagne. On confia le prélèvement des contributions à un moine dominicain , ce qui excita l'envie de l'ordre des Augustins , dont Luther faisait partie. C'était un homme d'un esprit ardent et aux préventions violentes ; il éprouva

le ressentiment le plus vif à la nouvelle des fonctions lucratives accordées à un ordre rival. Hinc illœ lacrymœ. De là toutes les passions engendrées par l'esprit de corps, qui seul exerçait en ce moment son influence sur ce moine emporté. Il publia une thèse pleine de déclamations hardies contre la rapacité de la cour de Rome , mais s'attaquant surtout aux collecteurs dominicains , à leur avarice et à leurs concussions. Jusque-là il n'y avait pas grand danger pour l'Église , et Léon X, ayant eu connaissance de cette dispute, n'y prêta qu'une médiocre attention, disant que ce n'était qu'une querelle de moines . Luther lui-même , redoutant les conséquences des injures qu'il s'était permises contre la cour de Rome, jugea prudent d'adresser au souverain Pontife une lettre pleine de soumission , qu'il terminait ainsi : « C'est pourquoi , mon très-saint Père, je me prosterne à vos pieds avec tout ce que je possède : ma vie et ma mort sont entre vos mains. Avouez-moi ou me reniez , approuvez-moi ou me condamnez , selon votre bon plaisir : j'obéirai à votre voix comme à celle du Christ qui préside et parle en votre personne. » Tous les regards étaient alors dirigés vers Luther ; sa position avait grandi, il avait essayé ses armes et senti sa force, et le parti dont il s'était porté le champion l'encourageait à tenter de nouveaux efforts. L'épée une fois tirée , le guerrier a quelque peine à la

remettre au fourreau. Unie ardeur, dont la vanité était le premier mobile, s'empara alors du réformateur, qui, après avoir attaqué les boulevards de l'Église, porta ses coups audacieux sur le sanctuaire lui-même.

Réprimandé d'abord avec douceur, il n'en tint pas compte ; enfin, en J 520, le pape Léon X lança une bulle par laquelle il condamnait comme coupables d'hérésie certaines opinions contenues dans les écrits de Luther; il accordait à celui-ci un délai raisonnable afin qu'il rétractât ses erreurs , et le déclarait excommunié si , à l'expiration de ce terme , il persistait dans son obstination. Mais le succès et l'impunité avaient appris au réformateur à braver cette autorité devant laquelle il tremblait autrefois; il en appela avec audace du chef de l'Église, qu'il qualifia d'apostat , d'antechrist , de blasphémateur de la parole divine , à un concile général ; puis, ayant fait dresser un bûcher hors des murs de Wittemberg , il livra aux flammes , avec beaucoup de solennité, les livres de la loi canonique, les écrits de ses adversaires , et la bulle que le pape avait lancée contre lui , s'écriant d'un ton qui parut à quelquesuns l'effet de l'aliénation mentale : « Soyez voués aux flammes éternelles , vous qui avez troublé la sainteté éternelle. »

îdais, pour en revenir à Morus, s'il n'avait pas le don de seconde vue , il avait le regard attentif du phi-

losophe , et , dans les événements qui approchaient, et dont on voyait déjà les ombres , il prévoyait les nouvelles convulsions dont le pays était menacé. Il y a quelque chose d'élevé et de solennel dans l'expression de ses pressentiments : « J'aperçois les signes avantcoureurs du mal qui s'approche , de même qu'avant une violente tempête on voit la mer se gonfler et s'agiter d'une manière extraordinaire, quoique le yent ne souffle pas. »

Un jour, pendant une de ses promenades favorites avec son gendre Roper sur les bords de la Tamise , la conversation tomba sur un sujet cher à tous les nobles cœurs , la patrie. Roper , à l'occasion d'une fête qui venait d'avoir lieu et où s'étaient manifestés les sentiments populaires , se mit à vanter à son père le bonheur d'un royaume qui possédait un prince si zélé catholique , qu'aucun hérétique n'osait s'y montrer ; un clergé si instruit et si vertueux , une noblesse si grave dans sa conduite et si saine d'esprit, et des sujets aussi affectueux que soumis , tous s'accordant dans leur foi et dans leur devoir comme s'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une àme. Lorsqu'il s'arrêta, il vit Morus plongé dans une de ces rêveries qui lui étaient habituelles. Après quelques moments de silence , Morus se tourna vers Roper, et lui serrant le bras : « Mon fils, dit-il, vous avez raison : tout ce que vous venez de dire

est en effet la vérité. » Puis passant en revue les différentes classes du royaume , il renchérit encore sur les éloges de Roper : « Et pourtant , mon fils , ajouta-t-il , fasse Dieu que quelques-uns d'entre nous , quelle que soit la hauteur où nous soyons assis sur la montagne , foulant aux pieds comme des fourmis les ennemis de la foi, ne soient pas témoins du jour où nous serons bien aises d'entrer en arrangement avec eux et de leur donner l'autorisation de hàtir leurs églises , afin de pouvoir nous-mêmes nous livrer avec sécurité à la pratique des devoirs de notre religion. » Roper s'efforça , par une foule d'arguments , de prouver à son beau-père que rien ne pouvait justifier ces sombres pronostics. « Eh bien ! reprit Morus, je prie Dieu qu'aucun de nous ne puisse être témoin de ces malheurs. » « Mais , dit Crésaire , qui rapporte cette conversation , comme il ne donnait aucune raison à l'appui de ces tristes prévisions , mon oncle lui dit avec tant soit peu de vivacité : « Bon Dieu ! Monsieur , vous me dites cela comme si tout était désespéré. » J'en demande pardon à Dieu , me dit plus tard mon oncle , mais ce sont les propres paroles dont je me servis. Sir Thomas , voyant qu'il se mettait en colère , reprit son ton enjoué, et lui frappant sur l'épaule. « Eh bien ! mon fils Roper, dit-il, cela n'arrivera pas, cela n'arrivera pas ! . . . » Cependant , continue Crésaire , mon

oncle Roper devait voir lui-même se réaliser cette prédiction : il vivait encore dans la quinzième année du règne d'Elisabeth , lorsque la religion fut bouleversée sans espoir de remède. »

Cependant on reçut officiellement en Angleterre des rapports circonstanciés touchant les événements qui avaient eu lieu en Allemagne. Wolsey, qui, en sa qualité de légat du saint-siége , devait s'opposer à ces nouvelles doctrines , se rendit en grande pompe à Saint- Paul, accompagné des autres prélats et dès ambassadeurs du pape et de l'Empereur.

Fisher fit un sermon devant l'église , et les ouvrages de Luther, condamnés par le souverain Pontife, furent livrés aux flammes en présence d'un grand concours de spectateurs. Henri, qui devait à son éducation le goût de l'étude de la théologie , résolut , avec cet esprit chevaleresque par lequel il se fit remarquer pendant les premières années de sa vie, d'entrer en personne dans l'arène de la controverse. Ceci se passait au mois de mai , et au mois d'octobre de la même année ce projet avait reçu son exécution. Défense des sept Sacremenls contre Martin Luther, publié par Henri, huitième du nom, roi d'Angleterre et de France, et seigneur d'Irlande; tel est le titre que porte son ouvrage. Il fut publié à Londres en 1521 , à Anvers en 1522, et à Rome en 1543. Henri prétendit en

être l'auteur , mais on crut généralement alors qu'il avait été retouché par le cardinal et par l'évêque de Rochester. On pense aussi que Morus y contribua , mais, il le dit lui-même, il ne fit qu'en distribuer et en coordonner les divers matériaux. Clarke , doyen de Windsor, fut chargé de porter à Rome l'ouvrage du roi , et le soumit , en plein consistoire , au jugement et à l'approbation du pape, assurant que son maître , de même qu'il avait réfuté avec la plume les erreurs de Luther, de même , en cas de besoin , était prêt à tenir l'épée pour combattre les partisans de l'hérésiarque. Léon , par une bulle authentique , récompensa le champion de l'orthodoxie en lui conférant le titre de défenseur de la foi.

Au mois de juillet de l'année suivante , Luther répondit au roi avec une intempérance de déclamation, pour nous servir de l'expression de Pingard , qui scandalisa même ses amis et causa la plus grande joie à ses adversaires. Henri se plaignit à l'électeur; les princes allemands considérèrent l'ouvrage comme une insulte faite aux têtes couronnées, et à l'instante requête de Christian , roi de Danemark, Luther consentit à écrire une lettre d'excuses. Voici comment Hallam, dont personne ne peut mettre en doute l'impartialité , fait le récit de cette circonstance : « Lutiier, ivre d'orgueil j et se considérant comme un personnage plus

important qu'aucun souverain, traita Henri VIII, dans la réponse qu'il fit à son ouvrage , avec la brutalité qui faisait le fonds de son caractère. Il est vrai que quelques années plus tard il jugea convenable d'écrire une lettre d'excuses à propos des termes dont il s'était servi à l'égard du roi ; mais cette lettre , singulier mélange de bassesse et d'arrogance , n'excita que le mépris de Henri, qui la rendit publique en la faisant suivre d'un commentaire sévère. La lettre de Luther porte la date de Wittemberg, le T' septembre 1525. Après avoir déclaré qu'il avait écrit contre le roi avec sottise et précipitation (ce qui était vrai), il ajoute : « Ce fut à l'instigation de gens qui étaient loin d'être bien disposés envers Votre Majesté. » Ceci était évidemment un mensonge; car quel homme à Wittemberg, en 1521 , pouvait avoir quelque intérêt à ce qu'Henri VIII fût l'objet d'une attaque aussi insultante? Puis il se livre aux déclamations les plus absurdes contre Wolsey, qu'il appelle «un monstre, l'abomination publique de Dieu et des hommes, ce cardinal d'York, la véritable peste de votre royaume. « C'était faire choix d'un style singulier en écrivant à un roi dont il voulait regagner les bonnes grâces , car Wolsey possédait plus que tout autre l'affection d'Henri.

« Ensuite,rf'eprenant le ton de l'humilité , il ajoute : « Je suis maintenant si honteux de m'ètre laissé en-

traîner à de telles invectives contre un si grand prince, que j'ose à peine lever les yeux en présence de Votre Majesté, moi surtout, qui ne suis qu'ordure, moi, misérable ver de terre , digne du blâme et du mépris de tous, etc. » De tout ce que Luther a dit ou écrit , on ne saurait rien voir de plus absurde que cette lettre qui ferait croire à quelque dérangement dans son esprit, d'ailleurs très-remarquable. «

Bien que Morus n'eût pris aucune part au livre du roi son maître , il n'était guère probable qu'un esprit aussi actif que le sien resterait en repos lorsqu'il se présentait une occasion si favorable de déployer son zèle et de combattre pour la foi de ses pères. Nous trouvons, en effet , que dès le commencement de l'année suivante il publia une réponse à l'attaque de Luther contre le roi , sous le titre de Vindicatio Henrici VIII à calumniis Lutheri. « Comme Luther, dit Crésaire, jouait, pour ainsi dire , le rôle d'un valet insolent envers le roi , Morus se servit de ses propres armes pour le battre; mais ce style léger paraissant incompatible avec la gravité des fonctions dont il était revêtu, il se servit du pseudonyme de Gulielmus Rosseus.^^ Dans cet ouvrage, Morus ne se borna pas à réfuter les arguments et à imiter le ton blâmable de son adversaire , mais il justifia la remarque de l'évèque Atterbury , qui disait que ces deux combattants avaient on ne peut mieux réussi

à se dire des injures en bon latin. A propos de ces tristes discussions, d'Arnère, petit-fils de Morus, s'écrie : « Il n'est personne qui n'ait éprouvé une grande satisfaction à voir de quelle manière il traite Luther; » puis il fait une longue citation latine d'un des passages les plus violents de sa réplique. Ce fut, selon Rustell , dans le courant de la même année , que Morus composa son traité sur ces paroles de l'Évangile : Souviens-toi de la mort, et tune pécheras jamais. C'est un ouvrage d'un mérite remarquable, et dans lequel Morus a déployé toute la vigueur de son style.

1523. Cette année, par l'ordre positif du roi, Morus fut élu orateur de la chambre des Communes. En vain il prétexta de son incapacité , son excuse ne fut pas admise. On ne trouve dans les rôles du parlement que peu de détails à ce sujet ; mais ce que nous apprend Roper nous a paru propre à combler cette lacune. On peut supposer que les discours de Morus ont été copiés par son gendre sur ses propres manuscrits. « Puisque je vois , très-redouté souverain , que votre bon plaisir n'est pas d'annuler cette élection et d'en faire nommer un autre à ma place ; mais que vous y avez donné votre royal assentiment par la bouche de notre très -révérend père en Dieu , le légat , chancelier de Votre Majesté , et que vous avez décidé dans votre bonté que j'étais digne et capable

de remplir ces fonctions , quoiqu'elles soient bien audessus de mes forces, je suis prêt , plutôt que de vous voir accuser votre chambre des Communes d'avoir fait un mauvais choix , à me conformer avec soumission aux ordres et au bon plaisir de Votre Majesté. Je vous supplie donc, Sire, avec le plus profond respect, de me permettre d'adresser à Votre Majesté deux humbles prières : la première me touche personnellement , la seconde a rapport à votre chambre des Communes. Quant à moi , très-gracieux souverain , s'il m'arrivait à l'avenir de commettre une erreur en quelque chose que ce soit , au nom de votre chambre des Communes , il sera déclaré en votre présence que c'est moi qui me suis trompé ; c'est là mon désir ; et si , faute de talents oratoires , je venais , en les énonçant mal , à pervertir ou à tronquer les instructions que j'aurais reçues, qu'il plaise à votre très-haute Majesté de m'accorder la permission de retourner à la chambre , pour me concerter de nouveau a\ec les membres de l'assemblée, et prendre leur avis touchant les choses que je dois émettre en leur nom devant votre royale Grâce. Voici, très-excellent prince, ma seconde requête : parmi les membres de vos communes assemblés en parlement par vos ordres , et suivant l'usage établi , beaucoup sont choisis au sein de la chambre même pour s'occuper des affaires publiques et délibérer en parti-

culier. Quoique , d'après ropinion pleine de sagesse exprimée par Votre Majesté dans ses états, on ait eu grand soin de n'envoyer au parlement que les hommes les plus recommandables de chaque quartier, et quoiqu'il n'y ait aucun doute que cette assemblée ne soit réellement composée d'hommes sages, intègres et habiles en politique ; néanmoins , très-yictorieux prince , comme, parmi tant d'hommes recommandables par leur sagesse , tous ne le sont pas également , et que même , s'ils sont égaux en sagesse , ils ne le sont pas par l'éloquence; car si le langage le plus choisi peut exprimer les choses les plus absurdes, souvent aussi les expressions les plus rudes peuvent renfermer les meilleurs avis ; enfin, comme dans des circonstances d'une haute importance l'homme est souvent si occupé du sujet, qu'il étudie bien plus le fonds que la forme, de sorte qu'il peut arriver à l'homme le plus éloquent et le plus sage d'avoir un jour à regretter ses expressions; par toutes ces raisons, très-gracieux souverain, et considérant en outre que dans votre parlement on ne traite que des affaires d'une haute importance touchant votre royaume et les intérêts particuliers de Votre Majesté , et qu'un grand nombre de vos fidèles députés pourraient éprouver quelque hésitation à faire connaître leur opinion à cet égard , à moins qu'ils ne fussent délivrés de toute crainte touchant la manière dont il

plairait à Votre Majesté d'accueillir les expressions qu'ils pourraient employer, bien que l'affabilité et la clémence bien connues de Votre Majesté donnent à chacun le plus grand espoir ; telle est cependant la gravité du sujet et la crainte pleine de respect que Votre Majesté inspire , que vos timides sujets ne seront complètement rassurés que lorsqu'il vous plaira, Sire , de dissiper toutes les appréhensions par une déclaration formelle , et de donner à vos communes ici assemblées l'autorisation de dire hardiment leur avis sur quelque sujet que ce soit , selon leur conscience, sans crainte d'encourir votre terrible déplaisir. Que Votre Majesté daigne donc, dans sa bonté infinie, prendre tout en bonne part , et interpréter nos paroles , quelque grossières qu'elles puissent paraître , comme dictées par un zèle bien entendu pour les intérêts du royaume et pour l'honneur de Votre Majesté, dont la prospérité et la conservation sont l'objet des vœux les plus ardents et des prières les plus ferventes de tous les fidèles et affectionnés sujets de Votre Majesté. » A ce discours , le cardinal , en sa qualité de chancelier, répondit que Sa Majesté, vu la longue expérience qu'elle avait de ses services , savait à quoi s'en tenir au sujet de son esprit , de son aptitude et de sa prudence ; que par conséquent il pensait que les communes ne pouvaient faire un meilleur choix.

Morus, dans ce discours, voulut sans doute critiquer la hauteur avec laquelle Henri VIII traitait le parlement , et , sous le voile du respect le plus profond , adresser au souverain un reproche indirect , mais sensible , de la contrainte imposée à la liberté des discussions. Considéré sous ce point de vue y le discours offre la preuve d'une grande habileté et d'un tact remarquable chez l'orateur. En effet, ce n'était qu'en se pliant pour ainsi dire à l'humeur hautaine du roi, qu'on pouvait se permettre de critiquer sa conduite avec quelque chance de succès.

La conduite de Morus dans le parlement fut honorable et énergique , et soulevant dès lors des questions d'économie politique que l'on a vu développer de nos jours, il montra toute la force de son esprit. Ainsi le gouvernement ayant sollicité des subsides pour soutenir la guerre contre l'empereur Charles Y, la chambre , tout en reconnaissant l'urgence de cette mesure , hésitait à les accorder, alléguant que , comme ces subsides devaient être payés en numéraire et non en marchandise , tout l'argent comptant se trouverait épuisé et que la nation pourrait tomber dans un état de barbarie. Morus fit voir le ridicule de cette supposition; il dit qu'on ne devait pas considérer cet argent comme perdu ni dissipé , mais seulement comme passé entre les mains de leurs parents et de leurs compatriotes.

«t Et d'ailleurs, ajoute-t-il^ pourquoi s'effrayer de cette pénurie d'argent , puisque d'après le cours naturel des choses établi dans le monde il doit y avoir une circulation continuelle de tout ce qui est nécessaire à l'espèce humaine? ainsi vos marchandises pourront toujours être échangées pour de l'argent, et vos propres marchands seront tout aussi satisfaits d'accepter votre blé ou vos bestiaux que vous pourriez l'être de recevoir ce qu'ils sont à même de vous fournir. »

Les détails suivants que nous trouvons dans Roper sont assez singuliers, et, comme le dit Mackintosh, paraissent incompatibles avec les rapports intimes qui existaient à cette époque entre l'orateur de la chambre et le gouvernement. Dans ce parlement , le cardinal Wolsey se montrait très-irrité de ce que tout ce qui s*y disait ou s'y faisait était aussitôt répété dans les lieux publics. Or, une demande de subsides très-considérable ayant été faite , le cardinal , dans la crainte que le projet ne fût pas adopté par la chambre des Communes , résolut , pour le soutenir, d'assister en personne aux débats. Une longue discussion avait eu lieu avant son arrivée , pour savoir s'il était plus convenable qu'il vint avec une suite de quelques seigneurs seulement , ou bien avec le cortège vraiment royal qui l'accompagnait d'ordinaire , et le plus grand nombre penchaient en faveur de la première opinion ; Morus

alors, prenant la parole , s'exprima en ces termes : « Messieurs, puisque, ainsi que vous devez vous le rappeler, nous avons été accusés naguère de légèreté par Mgr le cardinal à propos de certaines choses répétées hors de cette enceinte , il vaudrait mieux , à mon avis, le recevoir avec toute sa suite , ses massiers , ses hallehardes , ses porte-haches , son chapeau et le grand sceau , afin que dans le cas où il nous adresserait le même reproche, nous puissions dorénavant rejeter plus hardiment le blâme sur ceux que Sa Grâce amène ici avec lui. » La chambre s'étant rendue unanimement à cet avis, le cardinal fut reçu en conséquence. Wolsey, dans un discours solennel , essaya par un grand nombre d'arguments , de prouver combien il était important d'accorder les subsides demandés sans y faire la moindre réduction. Personne n'ayant répondu, il continua en ces termes : « Messieurs, il se trouve parmi vous beaucoup d'hommes sages et instruits , et comme le roi lui-même m'a envoyé vers vous , dans votre propre intérêt comme dans celui du royaume , je pense qu'il serait convenable que vous me fissiez une réponse. » Le silence continuant, il interpella M. Morney , depuis lord Morney. Point de réponse. La même question, adressée à plusieurs autres qui passaient pour les plus sages de l'assemblée , n'en tira aucun de son silence , car tous étaient convenus d'avance de confier

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la parole à l'orateur de la chambre. « Messieurs , dit enfin Wolsey , à moins que , comme cela est probable , il ne soit d'usage à la chambre , dans de telles circonstances , de confier la parole à votre orateur choisi à cet effet pour sa prudence et sa sagesse , ce silence paraîtrait bien obstiné. « Il s'adressa ensuite à l'orateur, en lui demandant réponse. Celui-ci, après avoir d'abord sollicité à genoux, et du ton le plus humble, le pardon du cardinal touchant le silence que la chambre avait gardé , et qu'il attribua à la crainte respectueuse inspirée par un si grand personnage , capable d'intimider les plus sages et les plus érudits du royaume ; après s'être efforcé de démontrer qu'il n'était ni expédient ni compatible avec les anciennes franchises de la chambre de faire une réponse , conclut que , quant à lui , bien que tous les membres présents eussent donné la preuve , en le chosissant pour orateur , de la confiance qu'ils lui accordaient , il ne pouvait prendre sur lui, dans une affaire d'une si haute importance (à moins qu'il ne pût résumer à lui seul les sentiments de tous ses collègues), de faire une réponse à Sa Grâce. Le cardinal , mécontent de ce que Morus ne s'était pas en tous points conformé à ses volontés , se leva brusquement et quitta la chambre des Communes.

« Cet incident, dit Mackintosh , montre l'indépendance et la fermeté pleine de dignité du caractère de

Morus ; il prouve aussi que l'orateur n'ignorait pas la puissance que la chambre des Communes avait acquise ; puissance fondée sur l'argent, qui croissait dans Londres de jour en jour, et ne pouvait être détruite que par un déploiement intempestif d'autorité en excitant trop tôt la couronne à la résistance. » C'est un exemple entre tant d'autres du progrès de l'influence des parlements, malgré leur soumission tout apparente; il nous apprend à juger l'esprit des contemporains de Morus autrement que d'après l'humilité de leur langage.

Quelque temps après la fin de la session , Wolsey, se trouvant avec Morus dans sa galerie de Whitehall , lui dit : « Je donnerais tout au monde, M. Morus, pour que vous eussiez été à Home lorsque j'ai eu l'idée de vous faire nommer orateur de la chambre. — N'en déplaise à Votre Grâce, répondit Morus , c'eût été un grand bonheur pour moi, car alors j'aurais vu une ville que depuis bien longtemps j'ai le plus vif désir de connaître. » Puis il changea la conversation, en disant qu'il préférerait la galerie où il se trouvait à celle du cardinal à Hampton-Court. Il prévint peut-être par ce moyen une vive discussion ; mais il est certain , ainsi que le remarque Érasme dans une de ses lettres , que le cardinal était jaloux des talents de Morus , et qu'il le craignait plus qu'il ne l'aimait. Il en donna bien-

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tôt la preuve, car il s'efiForça de persuader au roi d'envoyer Morus en Espagne, en qualité d'ambassadeur. Pour y parvenir, il ne cessait de faire l'éloge du talent et de la sagesse de son rival , et de l'aptitude qui le rendait propre à amener un arrangement entre le roi d'Angleterre et l'Empereur. Henri , d'après les insinuations du cardinal , en parla à Morus, qui , sachant combien le climat de l'Espagne était nuisible à sa santé , et soupçonnant peut-être Wolsey de desseins sinistres , conj ura Henri de ne pas exposer à une mort certaine le plus fidèle de ses serviteurs. Le roi, qui soupçonnait également Wolsey d'être guidé par la jalousie, lui répondit : « Ce n'est pas notre intention, M. Morus, de vous faire le moindre mal; au contraire, nous sommes tout disposés à vous être agréable; nous vous emploierons donc à autre chose. » Morus pouvait se vanter de n'avoir jamais demandé au roi la moindre faveur pour lui-même, et ce fut sans aucune sollicitation de sa part qu'il fut nommé, le 25 décembre 1525, chancelier du duché de Lancastre, en remplacement de sir Antoine Wenyfrild : c'était une charge aussi honorable que lucrative , que Morus occupa pendant près de trois ans.

Quelques faits prouvent évidemment que Wolsey nourrissait contre Morus des sentiments d'inimitié j nous en citerons un rapporté par Roper. Le cardinal , ayant

dressé les articles d'un traité de paix entre l'Angleterre et la France , demanda l'avis de Morus à ce sujet, et le pria instamment de lui dire s'il s'y trouvait quelque chose qui ne convînt pas. Morus, pensant qu'il parlait sincèrement, lui déclara avec franchise son opinion, et lui indiqua quelques changements à faire. Mais le cardinal manifesta tout à coup une violente colère et s'écria : « Par la messe , tu es le plus imbécile du conseil. — Dieu soit loué, répondit Blorus avec sang-froid et en souriant , de ce que le roi notre maître ne compte en son conseil qu'un seul imbécile. »

C'est peut-être à cet incident que Morus fait allusion dans son ouvrage intitulé Consolation dans le malheur {Comfort in tribulation). « Certain prélat, dit-il, demandait inopinément à ses convives comment ils trouvaient son dernier sermon ; et comme il attendait plein d'anxiété les éloges qu'il croyait dus à son éloquence , celui qui n'en parlait pas aussi favorablement qu'il le désirait ne recevait que de médiocres remerciements. »

Morus eut à plusieurs reprises le courage de s'opposer, dans le conseil, à l'orgueilleux cardinal, comme il l'avait fait déjà au parlement. C'est sans doute à une de ces circonstances que se rapporte l'anecdote suivante racontée par Morus lui-même dans une de ses lettres. Il s'agit du projet conçu par le cardinal

pour que l'Angleterre fît les frais de la guerre que l'Empereur avait déclarée à la France. « Bien des gens, dit-il , pensaient que nous devions garder le silence et les laisser agir à leur guise. Mgf le cardinal cita à cette occasion la fable des sages et des fous. Les premiers, pour ne pas être mouillés par la pluie qui les devait rendre tous fous, se cachèrent dans des caves; mais, lorsque après en être sortis, ils voulurent faire prévaloir la sagesse de leurs avis, les fous se réunissant tous contre eux les forcèrent d'obéir à leur volonté. De même , continua Sa Grâce , si nous étions assez faibles pour garder le silence pendant que les imbéciles discutent, ils feraient plus tard cause commune contre nous et nous dicteraient la loi. Cette fable, ajoute Morus, coûta beaucoup d'argent au roi et au royaume. »

Cependant , en dépit de ces luttes accidentelles , on est heureux de pouvoir affirmer qu'il n'existait chez Morus ni cette amertume , ni cette soif de vengeance que Mackintosh pense avoir découverte dans la conduite de ces hommes éminents. Les papiers d'État, documents que nous aurons souvent occasion de citer, nous en fournissent la preuve.

Wolsey au roi Henri VIII.

« Sire , après avoir reçu l'hommage de mes trèshumbles respects , il plaira peut-être à Votre Majesté

dlO THOMAS MORUS.

d'apprendre que j'ai donné connaissance à sir Thomas, porteur de la présente , de plusieurs documents , pour qu'il les soumette en mon nom à Votre Majesté, et je vous supplie en même temps d'entendre le rapport qu'il doit vous en faire. Comme il est d'usage , Sire, que les orateurs du parlement , en récompense de leur activité et des peines qu'ils se sont données , reçoivent, malgré le peu de durée de la session, outre les 100 livres sterling qui leur sont accordées d'ordinaire, une gratification de 100 livres pour les dépenses de leur maison et les autres charges qu'ils ont à supporter pendant la durée de leurs fonctions , je pense , Sire , que , vu le zèle et l'activité déployés par sir Thomas Morus en faveur de tous les projets présentés par Votre Majesté au parlement, tant dans l'affaire des subsides qui ont été adoptés sans opposition , que dans d'autres circonstances , il mérite mieux que qui que ce soit ladite gratification; c'est pourquoi, aussitôt que vous m'aurez fait connaître votre bon plaisir à ce sujet, je m'empresserai de luifaire avancer cette somme. J'ajouterai que je suis d'autant plus porté à rappeler ses services à Votre Majesté , qu'il n'est jamais disposé à parler ni à solliciter pour sa propre cause. De votre château de Hampton-Court , le 24 août , de la main de votre très-humble chapelain , T. Carïs Ebor. »

A cette époque , Wolsey était parvenu à l'apogée de la puissance et de la gloire. Il était archevêque d'York, évêque de Durham , abbé de Saint-AUorn , cardinallégat à latere {k yie) , lord chancelier d'Angleterre , premier ministre , lord gardien de la cassette particulière du roi, et grand aumônier de la reine. Cependant il aspirait à une dignité plus élevée encore , et qui l'aurait fait marcher de pair avec les souverains. Mais cette année-là même fut témoin de son désappointement. Le 19 novembre 1524, son compétiteur, Jules de Médicis , fut élevé au siège pontifical par le vote unanime du conclave, sous le titre de Clément VII.

Celui-ci désirant s'assurer l'amitié et l'obéissance du roi d'Angleterre, envoya bientôt à Londres un ambassadeur porteur d'un cadeau magnifique , dont les chroniques du temps donnent une description pompeuse. C'était une rose bénite, ou plutôt un rosier, envoyé au roi comme gage de l'affection du pontife, et qui lui fut remis après une messe solennelle , célébrée par le cardinal, le jour de la fête de la Nativité de la sainte Vierge. Voici la description qu'on en fait. C'était un arbrisseau d'or pur, avec des branches, des feuilles et des fleurs imitant des roses , planté dans un pot d'or, contenant, au lieu de terre, de la poudre d'or, et soutenu par un trépied de forme antique et d'un

travail classique. La rose supérieure était entourée d*un cercle brillant de saphirs. Le goût qu'avait Henri pour la magnificence lui fit agréer ce présent , qui lui devint encore plus cher lorsque le pape lui eut envoyé la confirmation du titre de défenseur de la foi, Wolsey reçut une bague d'un grand prix que le pontife avait portée , et qu'il lui envoya en lui exprimant le regret de ne pouvoir la placer lui-même au doigt de Son Éminence.

D'après ces démonstrations extraordinaires de cordialité et d'affection , et l'indignation que semblaient inspirer au cardinal et à son royal maître les progrès des opinions de Luther ^ qui commençaient à infester les universités et à faire impression sur le peuple , on était sans doute loin de s'attendre à la révolution subite et étrange qui devait bientôt changer les destinées de l'Angleterre.

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