‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le divorce. Mission de Morus en France. Morus devient conlroversisle. La suelle. Ambassade aux Pays-Bas.

Comme l'histoire de Morus est désormais intimement liée au divorce de Henri Y III , page honteuse des annales d'Angleterre , il est indispensable de jeter en passant un coup d'oeil sur les progrès de cette affaire. Nous nous contenterons de quelques citations empruntées à des documents dignes de foi, et en particulier à ceux que nous a fournis la publication des papiers d'État'.

« Chose étrange ! les passions licencieuses de Henri (nous citons Mackintosh) le ramenèrent à l'étude de la théologie, et principalement à celle de la question

' Pour rhistoire complète du divorce, voyez Lingard.

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touchant le pouYoir qu'a le pape de ne pas se conformer à la loi lévitique ; question qui devait déjà avoir été un sujet de discussion lors de son mariage avec la veuve de son frère. Des scrupules auxquels il eût à peine songé autrefois empruntèrent alors à sa passion une nouvelle gravité. A force d'examiner la question, il est probable que sa passion finit par triompher de toute autre influence. Cette question était en elle-même sujette à controverse : des hommes intègres et érudits différaient d'opinion à cet égard , et elle offrait , pour ne pas dire plus, ample matière à erreur. Le caractère du roi était plutôt corrompu que vicieux par nature , et il est probable que les obstacles opposés à sa passion auraient fini par en triompher, s'il n'était parvenu à se persuader à lui-même que ses goûts pouvaient, par le moyen d'un divorce , s'accorder avec le texte de la loi.

Sa conduite porte l'empreinte de ce mélange de présomption et de formalisme qu'on remarque sou vent'chez ceux dont l'immoralité trouve une alliée perfide dans une conscience abusée. Henri n'ignorait pas que des dilBcultés s'étaient autrefois élevées , lors de son mariage avec Catherine ; mais la question avait été résolue parla décision unanime de son conseil , et près de vingt ans s'étaient écoulés sans que la légitimité de leur union eût été révoquée en doute. Tout à coup le roi

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conçut l'idée de soumettre ce sujet cà un nouvel examen; la conscience tourmentée par de tardifs scrupules , il trouva affreux de songer qu'il avait pu vivre dans un commerce incestueux avec la veuve de son frère. L'éveil une fois donné à ces craintes délicates , il s'en ouvrit à Wolsey et à d'autres, qui pouvaient lui donner de salutaires conseils. Les faits suivants pourront expliquer comment ces scrupules naquirent si soudainement.

Parmi les demoiselles d'honneur de la reine, se trouvait une jeune fille de bonne famille, distinguée par ses talents et par des attraits qui devaient devenir mortels à l'honneur et à la foi de Henri. On ne connaît pas au juste la date de son commerce adultère avec Anne Boleyn , mais voici ce que nous avons pu recueillir de plus exact.

En 1525, lorsqu'elle remplissait les fonctions de demoiselle d'honneur auprès de la reine Catherine, elle reçut les offres de mariage de la part de Percy , fils du comte de Northumberland , qui fut ac cepté comme fiancé. Mais Wolsey reçut ordre de séparer les deux amants , et Northumberland , après une réprimande sévère, força son fils d'épouser Marie, fille du comte de Shrewsbury. Ce fut là sans doute le premier indice qui révéla à Anne l'impression qu'avaient faite ses charmes sur l'esprit du monarque. Un présent considérable qu'ello ne tarda pas à rece

voir, et l'élévation de son père au rang de vicomte Rochford, ne lui laissèrent bientôt plus de doutes.

La passion dominante de Wolsey était celle des intrigues politiques , et il comprit sur-le-champ quelles seraient les conséquences d'un divorce. Catherine une fois éloignée, il pourrait amener une alliance entre Henri et la fille du roi de France , ce qui favoriserait son élévation au trône pontifical , grand but de son ambition. Qu'on se figure donc son dépit et son désappointement lorsqu'il apprit le fait étourdissant de la passion de Henri ; d'un seul coup d'oeil il vit la puissance à laquelle atteindraient les Boleyn et leurs partisans par l'élévation d'Anne. Use jeta aux genoux du roi, et le supplia instamment de renoncer à un dessein si indigne de sa naissance; mais ayant sans doute réfléchi au caractère impétueux de son maître , il se hâta de faire amende honorable pour son indiscrétion. Non-seulement il devint le partisan d'une mesure qu'il ne pouvait empêcher, mais il travailla avec une activité et un zèle redoublés à expier le crime d'avoir osé contredire le bon plaisir de son souverain. Sachant que Morus s'était appliqué à l'étude de la théologie , il devait naturellement conjecturer que le roi serait curieux de savoir son opinion sur son affaire secrète , comme on l'appelait. Les premières ouvertures faites à Morus à ce sujet sont rappelées dans une de ses lettres à Cromwell.

Nous *en citerons une partie. « A Tépoque de mon séjour d'outre-mer (lors de l'ambassade des Pays-Bas), je me rendis , suivant mon devoir, auprès de Sa Grâce le roi, qui était alors à Hampton-Court; comme il se promenait avec moi dans la galerie , il s'ouvrit tout à coup à moi sur sa grande affaire , et m'apprit que l'on s'apercevait alors que son mariage était non-seulement contraire aux lois positives de l'Église et à la loi écrite de Dieu, mais encore tellement en opposition aux lois de la nature , que l'Église ne pouvait en aucune manière accorder des dispenses dans un cas pareil. Il est vrai qu'avant mon voyage d'outre-mer j'avais entendu certaines allégations contre la bulle de dispense : on citait le texte de la loi lévitique pour prouver que la prohibition était de jure dwino, mais cependant je pensais alors qu'on espérait s'appuyer principalement sur certaines erreurs contenues dans la bulle , et par suite desquelles cette bulle ne pouvait suffire selon la loi. Je vous répète ceci , afin que vous sachiez que la première fois que j'entendis agiter cette question , c'était , comme j'ai commencé par vous le dire, lorsque Sa Grâce le roi plaça la Bible ouverte devant moi et lut les paroles sur lesquelles s'appuyait Son Altesse, ainsi que plusieurs autres personnes érudites. Le roi me demanda ce que j'en pensais moi-même ; alors, n'ayant pas la présomption de croire que l'opinion de mon

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pauvre esprit sur un sujet d'une si haute importance pût avoir quelque influence sur Son Altesse, j'exprimai cependant , comme je le devais d'après ses ordres , ce que je pensais de ces paroles de la Bible. Sur quoi Son Altesse , acceptant avec bonté ma réponse spontanée , m'ordonna de m'entendre avec l'évêque Fox, alors aumônier de Sa Grâce , et de lire avec lui un livre qu'on était en train de composer sur ce sujet. Je lus donc ce livre, et j'en dis mon avis au roi. En prince prudent, il assembla à Hampton-Court bon nombre d'hommes très-savants, qui convinrent d'une certaine forme dans laquelle le livre devait être fait; puis il fut lu au palais d'York en présence de plusieurs évéques et d'un grand nombre d'hommes érudits. «

Vers la fin de cette année mourut Richard Wenyfield, chancelier du duché de Lancastre. Cette place importante dépendait de la couronne , et le roi , sans en être sollicité , la donna à Thomas Morus.

1527. Pendant l'été de cette année, Wolsey partit pour sa magnifique ambassade en France, et Morus et d'autres officiers d'État lui furent adjoints.

L'objet ostensible de cette mission ëtait de conclure un traité pour délivrer de sa captivité le pape Clément VII , et pour le remettre en possession des biens de l'Église ; mais le but secret était de préparer les voies au divorce. Morus , quoique choisi pour accompagner

le cardinal , ne fut pas mis , heureusement pour lui , dans la confidence de ce secret d'État , et revint avec Wolsej en Angleterre, vers la fin de septembre. Il est à regretter qu'il ne nous ait laissé aucune relation de ce voyage. Ses impressions à la vue du nouveau pays qu'on lui fit connaire auraient été sans doute aussi instructives qu'intéressantes. Quelques vers latins , adressés à Wolsey , sont le seul souvenir qui nous reste de son séjour en France. Engagé dans une conversation avec le cardinal, il n'avait pas remarqué l'entrée d'une dame française de haut rang , et exprime l'emharras où le met l'impossibilité de s'excuser en français auprès de la noble dame.

Ut miserum est non posse loqui ! nam cnncta fatetur Qui sermonis inops nulla negare potest.

Nunc mihi sermonis quia non est copia galli , Quœ sola est Dominée patria lingua meœ ,

Omnibus absolvar, non excusabimur uni , Judice quà, causa statque caditque mea ' .

A son retour, Morus consacra ses loisirs à la controverse. L'évêque Tunstalt lui permit de lire des livres hérétiques et l'exhorta à imiter le grand exemple

' « Qu'il est malheureux de ne pouvoir s'exprimer! Celui qui ne peut répondre semble tout avouer. II en est ainsi de moi , parce que je ne sais pas parler le français, langue maternelle de Madame. Je suis absous par tous , excepté par un seul , et c'est précisément ce juge qui doit décider de ma cause. »

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qui lui avait été donné par son royal maître. 11 y fut aussi encouragé par la conduite de son ami Erasme , qui , après avoir résisté à bien des sollicitations , était enfin rentré dans la lice contre Luther, et venait de faire paraître sa dissertation De libero arbitrio (du libre arbitre). Cet ouvrage était écrit avec simplicité et modération, et cependant la réponse du coryphée de la réforme, intitulée par opposition : De servo arbitrio, fut riche en railleries et en invectives. Irrité, Érasme répliqua par un traité plein de vigueur et d'esprit , sous le titre Hyperaspistos (le guerrier couvert de son bouclier).

Dans un écrit qui parut quelques années plus tard , Morus donne les raisons qui l'ont engagé à entrer dans l'arène de la controverse. « Quelques-uns ont demandé pourquoi , étant laïque et n'ayant pas professé l'étude des saintes Écritures, je me mêle de ces matières, au lieu de les laisser au clergé. D'abord, en ce qui touche la science , si ces matières étaient peu claires , si elles prêtaient beaucoup au doute et à la discussion , soit par leur nature , soit par l'habileté de Tindall et de ses partisans , il est probable qu'alors je les laisserais débattre par des ecclésiastiques et par des hommes d'érudition. Mais, au contraire, ces matières sont si claires , et la vérité en ressort si évidente , elles sont mises tellement hors de discussion par toute l'Église

de Jésus-Christ , que je ne paraîtrais ni sensé ni chrétien, si j'accordais à un hérétique assez d'autorité pour me juger incapable de lui répondre sur des points où ma conviction est inébranlable. Et d'ailleurs, n'ai-je pas été moi-même quelque peu à l'école? n'ai-je pas consacré autant d'années qu'eux à l'étude et sous des maîtres aussi habiles que les leurs? Bien plus, je ne vois pas que ces sujets aient été si bien traités par Tindall et les plus forts de ses partisans , que nonseulement un homme instruit, mais une femme ignorante ne puisse, avec de l'esprit naturel, être parfaitement capable de leur répondre. Car, Dieu merci , je ne trouve en eux qu'impudence honteuse et sarcasme insensé ; ils tournent les Evangiles sens dessus dessous , et les arrangent de manière à en faire un sujet de plaisanterie , de mépris et d'outrages , non-seulement contre tous les états de la terre , mais encore contre les élus du ciel , les mystères de Dieu et surtout ceux du saint sacrement de l'autel.

« Ainsi ces insensés semblent ne s'attacher qu'à nous fatiguer par leurs bavardages importuns et à nous accabler sous le poids de leurs paroles. Mais si j'écris, ce n'est pas tant pour débattre et disputer avec eux , que pour avertir les amis de la foi de la perversité de leurs livres. De plus, voyant l'intention du roi à ce sujet, sachant avec quelle efficacité il a combattu lui-

même pour la foi catholique dont il a mérité le titre honorable de défenseur, j'ai jugé qu'étant son indigne chancelier , je devais suivre l'exemple de sa noble Grâce , et , autant que me le permettent mon humble esprit et ma faible instruction , combattre à mon tour les mauvaises doctrines publiées dans ces livres pernicieux. En effet, j'y suis obligé en vertu de ma charge et de mon serment , et non-seulement par la raison , mais encore par les ordonnances et les statuts mêmes. Les auteurs de ces livres ont l'esprit si pervers , qu'ils se vantent et se glorilient quand leurs misérables écrits sont cause de la mort d'un homme. Non-seulement ces hommes affirment qu'il est contraire à l'Évangile du Christ qu'aucun hérétique soit persécuté et puni, et surtout par des peines corporelles; mais quelques-uns voudraient aussi sauvegarder ici-bas le vol , le meurtre, la trahison et toute espèce de crimes, et cependant à l'heure qu'il est, contrairement à leurs propres doctrines évangéliques , ces mêmes apôtres ne cessent de poursuivre en Allemagne et de punir par tous les moyens possibles, par la confiscation, par l'amende , par la prison , par la mort , ceux de leurs pères quinepensent pas exactement comme eux, et leurs différentes sectes sont si nombreuses, qu'on ne pourrait les nommer toutes. Ils agissent ainsi forcément contre leurs doctrines, parce qu'ils ont su par expérience

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qu'une secte ne peut habiter longtemps avec l'autre sans en venir à des querelles et sans chercher sa ruine. Voyez, par exemple, les anciens donatistes d'Afrique, les ariens de la Grèce, les hussites en Bohême, les wiclefites en Angleterre , et maintenant les luthériens en Allemagne, et enfin les zvvingliens; ont-ils fait autre chose que tuer et détruire? L'histoire des temps passés et celle de nos jours nous donnent le même enseignement , et maintenant je me propose de prouver que ces méchants hérétiques se montrent parmi nous sous le faux visage de la véritable foi chrétienne ; et , avec l'aide de Dieu , je leur arracherai ce masque peint de riantes couleurs , et leurs difformités paraîtront à nu. Mais comme Dieu est mon soutien, je ne trouve pas le travail d'écrire aussi désagréable et aussi pénible que l'ennuyeuse lecture de leurs livres blasphématoires. Et plût au Ciel que tous mes travaux fussent finis , afin que le souvenir même de leurs erreurs pestilentielles fût effacé du cœur de tous les Anglais , que leurs livres abominables fussent brûlés , que les miens disparussent avec eux , et que le nom , enfin , de ces sujets de disputes déplorables fût enseveli à jamais dans l'oubli... Mais un si grand nombre de ces livres pernicieux paraît tous les jours , et les hommes sont si curieux de ces nouvelles marchandises , que les amis de la vérité doivent mettre la main à l'œuvre.

Les'propagateurs de l'erreur sont toujours plus actifs que les défenseurs de la vérité , et tandis que les disciples du Christ sont endormis, les méchants sèment l'ivraie sans relâche, etc., etc. »

Bientôt après parut son dialogue touchant les hérésies et les affaires de religion , principalement dirigé contre les erreurs de Tindall , homme qu'il représente comme tellement gonflé d'orgueil , de malice et d'envie, que c'est plus qu'un miracle que sa peau ne crève pas ; et cependant , avant de trahir la foi , il semblait avoir l'àme plus douce et plus simple. Cette composition est longue et étudiée ; elle porte l'empreinte de la logique passionnée et des personnalités amères qui caractérisaient l'époque. Elle est égayée cependant par de nombreux traits d'esprit et par des anecdotes de circonstances. Nous en citerons quelques passages.

Fin D AL. — Quel bien me fait la croyance au purgatoire ?

MoRUs. — En bonne foi, pas le moindre bien, tant que vous n'y croyez pas plus que vous ne le faites ; mais assurément, si vous y croyiez fermement, vous pourriez être délivré du purgatoire , et , bien plus , éloigné de l'enfer. Vous autres , hommes de la nouvelle science, comme vous l'appelez, vous vous vantez d'avoir détruit l'hypocrisie. Cela peut être ; mais je suis convaincu que vous avez mis l'impudence à sa place.

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Thomas Morus fait ensuite allusion aux calomnies répandues habituellement contre les catholiques. « Un pèlerin et son compagnon étaient venus de Londres à York , et comme les voyageurs sont témoins de choses étranges , le plus âgé déclara qu'il avait vu un oiseau qui couvrait avec ses ailes tout le cimetière de Saint- Paul. Le lendemain, l'histoire avait un peu changé de forme ; il n'avait pas vu l'oiseau ; mais il en avait beaucoup entendu parler. Lorsque l'on questionna son compagnon , il répondit qu'il ne pouvait pas garantir la vérité de l'histoire , et que même la chose lui paraissait peu vraisemblable. Quant à lui, il n'avait vu que l'œuf pondu par cet oiseau , aussi pesant que c'était à peine si dix hommes, avec des leviers, pouvaient réussir à le remuer... Mon adversaire, dit-il ailleurs , voudrait bien parler tout seul , et cependant il me blâme de ne me pas étendre assez sur certains points. Ce qui se passe entre lui et moi me rappelle ce qui se passa entre une religieuse et son frère. Cette dame , d'une grande vertu, appartenait depuis longtemps à un Ordre très-sévère, et avait rarement vu son frère, homme vertueux aussi qui avait été, dans une université fort éloignée , prendre ses degrés de docteur en théologie. A son retour, il alla voir sa sœur, dont il estimait beaucoup le caractère. Elle vient à la grille , celle du parloir, je crois, et après avoir échangé le mot

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d'ordre sacré, comme il est d'usage en ces lieux, ils se prirent l'un l'autre par le bout du doigt , car il leur était impossible de passer la main entière. Puis la dame commença à adresser à son frère un long sermon sur les misères de ce monde , sur la faiblesse de la chair et les ruses subtiles de l'esprit malin 5 elle lui donna certainement d'excellents conseils , mais trop longuement , sans doute , sur la manière dont il devait vivre et maîtriser son corps pour sauver son àme. Enfin elle termina en lui disant : « En vérité, frère, je m'étonne un peu que vous, qui avez étudié si longtemps, qui êtes docteur, et si profondément versé dans la loi de Dieu, vous ne me fassiez pas , dans votre charité , quelque exhortation utile , à moi qui suis votre sœur, et une pauvre àme ignorante , pendant une entrevue qui se présente si rarement ; car je ne doute pas que vous ne puissiez me dire beaucoup de bonnes choses. — En vérité, ma bonne sœur, lui répondit son frère, c'est vous qui en êtes cause ; car votre langue n'a jamais cessé d'aller depuis le commencement de notre entrevue , et elle a dit assez pour nous deux ! »

« Une de vos parentes , dit un des interlocuteurs dans son Dialogue sur les Tribulations (je ne la nommerai pas), avait un mari qui trouvait beaucoup de plaisir dans la société d'un honnête voisin , et lui faisait de fréquentes visites , de sorte qu'il était souvent

absent de chez lui à l'heure des repas. Un jour que sa femme dînait avec lui chez ce voisin, elle querella gaiement celui-ci pour la bonne chère qu'il faisait faire à son époux , qu'elle ne pouvait plus retenir à la maison. « Par ma foi , Madame, répliqua l'autre, dont l'humeur était fort joviale , il n'y a qu'une chose qui lui plaise dans ma société , servez-la-lui également, et ilne vous quittera jamais. — Quelle belle chose cela peutil être? dit notre cousine. — Ma foi, Madame, votre mari aime beaucoup à parler, et lorsqu'il est assis à côté de moi, je lui laisse toutes les paroles. — Toutes les paroles ! Est-ce là tout? Je veux bien qu'il ait toutes les paroles. Il les a toujours toutes à la maison , mais alors je les dis toutes moi-même. »

1528. Cette année, le pays fut attaqué pour la seconde fois par la maladie connue sous le nom de la suette, qui, parue d'abord sous le règne précédent, en 1485 , avait exercé de grands ravages; mais l'expérience avait appris à en combattre les progrès. A la cour, la maladie se déclara d'abord parmi les femmes d'Anne Boleyn. Par ordre du roi, la favorite fut immédiatement transportée dans le château de son père , dans le duché de Kent ; mais elle emporta les germes du mal avec elle et faillit y succomber. Plusieurs personnes moururent dans le palais du cardinal, qui, effrayé, quitta sa famille et resta caché pour tout le

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monde, excepté pour le roi. Henri lui-même, voyant la contagion gagner les gentilshommes de sa chambre, changea fréquemment de résidence , se déroba à toute communication avec des étrangers , et , oubliant son affaire secrète, se joignit à la reine dans ses exercices de religion , se confessant tous les jours et communiant tous les dimanches et fêtes.

La maladie régnante exerça ses ravages dans la famille de Thomas Morus , et une vie qui lui était bien chère, celle de Marguerite Eoper, fut menacée pendant quelque temps. Les soins des médecins les plus expérimentés de l'époque avaient été infructueux ; elle était tombée dans un état de léthargie dont aucun effort ne pouvait la tirer. Dans cette extrémité, son père, comme celui qui l'aimait le plus , chercha dans l'aide de Dieu un remède à ce mal qu'on désespérait de guérir. Il se rendit donc à sa chapelle particulière , et là , à genoux , et versant d'abondantes larmes , il supplia le Dieu tout-puissant, si telle était sa sainte volonté, d'exaucer son humble prière en faveur de l'enfant qu'il aimait si tendrement.

Dieu écouta le pieux et tendre père , et quand Morus retourna à la chambre de sa fille , il la trouva tout à fait réveillée de sa léthargie, et à dater de ce jour elle commença à se rétablir. On entendit dire plus tard à sir Thomas que « si c'eût été la volonté de Dieu de la

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retirer à lui dans sa miséricorde , il avait pris la résolution de ne jamais se mêler à l'avenir d'aucune affaire mondaine. » Tels étaient, continue Crésaire, à qui nous empruntons ce récit , son amour paternel et sa vive affection pour ce diamant de sa famille qui réfléchissait plus que tous les autres les vertus de son père. « Quoique, poursuit- il avec un orgueil pardonnable à un membre d'une telle famille , le moins parfait de tous les autres eût pu rivaliser avec qui que ce fût du même âge , soit par son instruction , soit par ses excellentes qualités et sa piété sans affectation; car ils avaient été élevés dès leur enfance avec les soins les plus assidus , et rien ne leur avait manqué , ni l'exemple des vertus les plus grandes , ni les leçons des professeurs les plus savants et les plus zélés. »

Cependant l'absence d'Anne Boleyn, l'impression religieuse produite sur l'esprit d'Henri par l'apparition de la maladie , et la bonne harmonie qui en était résultée entre lui et sa femme , faisaient espérer à tous les hommes vertueux qu'il avait changé d'idées et renoncé à son projet de divorce. Mais vers la fin de l'été la maladie diminua de violence, et des dépêches de Gardiner furent reçues de Rome , annonçant le départ du cardinal Compeggio avec la bulle décr étale. Les espérances d'Henri commencèrent à renaître -, les anciennes relations , qui n'avaient été interrompues que

momentanément , furent rétablies , et Anne revint à la cour. Elle n'ignorait pas les dangers de l'absence et le risque qu'elle courait de perdre du terrain dans la faveur de son amant. Elle redoubla donc d'artifices pour accroître l'empire qu'elle exerçait sur lui, et sachant que l'influence de Wolsey était la base la plus solide sur laquelle elle pût fonder ses espérances , elle n'épargna rien pour le disposer en sa faveur. Ses lettres au cardinal , dans cette circonstance , sont parvenues jusqu'à nous et peuvent être considérées comme des modèles parfaits de cajoleries.

Dans la première elle dit : « De la manière la plus humble que puisse penser mon pauvre cœur, je remercie votre Grâce de son aimable lettre et de son riche et beau présent , dont je me reconnais indigne si vous ne venez à mon secours. Mais ce généreux appui , je l'ai obtenu jusqu'à présent , et , plus que toute autre créature , je dois aimer et servir votre Grâce tous les jours de ma vie. Je vous supplie de ne jamais douter que je puisse m'écarter de cette pensée tant qu'un souffle m'animera. Quant aux craintes de votre Grâce au sujet de la maladie de la suette , je remercie le Seigneur de ce que ceux pour lesquels je priais , c'est-àdire le roi et vous , y ont échappé heureusement.

« Je désire beaucoup l'arrivée du légat, et, si c'est le bon plaisir de Dieu , je le supplie d'amener prompte-

ment cette affaire à bonne fin , et alors j'espère, Monseigneur, Yous récompenser en partie des grandes peines que vous vous êtes données pour moi. En attendant, je vous prie d'accepter ma bonne volonté, à défaut de mon pouvoir ; c'est de vous que je l'attends , ce pouvoir. J'en atteste Dieu , et le prie de vous conserver longtemps la vie et les honneurs. »

Dans une deuxième lettre elle dit : « Je sais toutes les peines et tous les soins que vous avez pris pour moi , je ne pourrai jamais les récompenser autrement que par l'amitié que j'ai pour vous, plus que pour qui que ce soit au monde, après Sa Grâce le roi. » Et ailleurs : « Je vous assure que, lorsque cette affaire aura réussi, vous me trouverez reconnaissante; je dois, en attendant, rester votre obligée. Voyez ce que je puis pour vous , et vous me trouverez alors la femme la plus disposée du monde à vous servir, et, sauf le bon plaisir du roi, je puis vous promettre de tout mon cœur une chose que vous aurez en entier : c'est mon amitié sincère et sans arrière-pensée pendant toute ma vie. » Nous verrons plus tard avec quelle religieuse exactitude elle tint toutes ces chaleureuses promesses.

1529. Morus fut envoyé de nouveau dans les Pays- Bas , chargé d'une mission de la même nature que celle de l'année précédente. Il paraît s'être acquitté des fonctions importantes qui lui furent confiées , de ma-

nière à satisfaire le roi. Selon Roper : « Sir Thomas se comporta dignement, procurant dans cette ligue bien plus d'avantages au royaume que le roi et son conseil ne croyaient à cette époque pouvoir en obtenir. En considération de ces services, lorsque Morus fut fait chancelier, le duc de Norfolk reçut l'ordre de déclarer publiquement combien l'Angleterre lui était redevable. On raconte que durant le séjour de sir Thomas à Bruges , un individu présomptueux avait fait répandre le bruit qu'il répondrait à toute question qui lui serait proposée sur quelle science que ce fût. Morus proposa celle-ci : Utrùm averia capta in Withermaniâ sint irreplegiabilia, ajoutant qu'il y avait une personne de la suite de l'envoyé d'Angleterre qui pourrait soutenir cette thèse contre lui. Ces termes techniques de droit embarrassèrent tellement le vantard, qu'il fut forcé de s'évader au milieu des huées de l'auditoire. A son retour de Bruges , sans s'arrêter à Chelsea pour voir sa famille , il se rendit directement auprès du roi , qui tenait alors sa cour à Woodstock. C'est là qu'il apprit qu'une partie de sa maison et toutes ses granges pleines de blé étaient devenues la proie des flammes , par la négligence d'un de ses voisins qui transportait le blé , et que plusieurs des granges de ce voisin avaient été également réduites en cendres. Il écrivit alors la lettre suivante , qui caractérise si bien sa bonté naturelle.

« Madame Alice, je me recommande à vous du plus profond de mon cœur. J'ai appris de mon fils Héron la perte de nos granges et de celles de notre voisin , avec tout le blé qu'elles contenaient. Quoique (sauf le bon plaisir de Dieu) ce soit grande pitié que tant de blé perdu , cependant , comme il lui a plu de nous envoyer un tel accident , nous devons être non-seulement contents, mais ravis de cette chance. C'est lui qui nous avait donné tout ce que nous avons perdu , et puisqu'il l'a repris, bénissons sa volonté. Ne regrettons jamais cette perte, mais acceptons-la avec courage, et remercions-le sincèrement , aussi bien dans l'adversité que dans le bonheur. Et peut-être avons- nous plus de raisons de le remercier de nos pertes que de nos gains, car sa sagesse voit mieux que nous-mêmes ce qui peut nous convenir. C'est pourquoi je vous prie d'avoir bon courage et de mener avec vous toute la maison à l'église , pour y remercier Dieu de ce qu'il nous avait donné , de ce qu'il nous a repris et de ce qu'il nous a laissé. Il peut l'augmenter quand il voudra ; et s'il lui plaît de nous en laisser encore moins , que sa sainte volonté soit faite. Recherchez activement ce que mes pauvres voisins ont perdu et dites-leur de n'en avoir aucun souci; car, quand même il ne me resterait pas une cuiller, aucun d'eux ne souffrira d'un malheur arrivé par hasard dans ma maison. Consultez- vous

avec vos amis sur le meilleur moyen de faire provision de blé pour notre maison et de semences pour l'année prochaine , si nous pensons qu'il soit encore convenable de garder encore la terre. Quelle que soit votre décision , je pense néanmoins qu'il ne serait pas pour le mieux d'y renoncer ainsi tout à coup , et de renvoyer les gens de notre ferme avant d'avoir reçu quelques avis à ce sujet.

« Cependant, si nous en avons maintenant plus qu'il ne nous en faut, et qu'ils puissent trouver d'autres maîtres , vous pouvez leur donner congé ; mais je ne voudrais pas qu'aucun d'eux fût renvoyé tout d'un coup , sans savoir où aller. A mon arrivée ici , je croyais n'avoir autre chose à faire que de rester près de Sa Majesté; mais maintenant, à cause de cet accident, je pense que j'obtiendrai la permission d'aller vous voir à Chelsea ; nous nous consulterons alors sur toutes choses, et nous verrons ce qu'il est le plus convenable de faire. Je vous souhaite à vous et à tous nos enfants la meilleure santé possible. A Woodstock, le Séjour de septembre , de la main de Thomas Morus. >»

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