‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Progrès du divorce. Disgrâce de Wolsey. Morus est nommé chancelier. Élévation de Cromwell. Morus donne sa démission de chancelier. Lord Andley le remplace.

Suite de l'affaire du divorce. Arrivée du cardinal Gompeggio, légat du Pape. Son entrevue et celle de Wolsey avec Catherine. Anne revient à la Cour et insiste sur réloignement de Catherine. Elle réu-^sit à l'obtenir et règne absolument à la Cour. Ouverture de la commission du légat. Le roi et la reine sont sommés de comparaître devant la Cour. Appel de Catherine. Dispute pendant une des séances. Réserve prudente de Morus. Départ de Compeggio. Insulte faite à WoUey. Sa disgrâce. Morus est élevé à la dignité de chancelier. Honneurs qui lui sont rendus et son discours à celte occasion. Réformes faites par lui dans la cour de la Chancellerie. Sa manière d'expédier les affaires. Anecdotes touchant sa charge de chancelier. Son respect pour son vieux père. Il est consulté par le roi relativement à ses scrupules. 11 élude la question. Les deux Universités d'Angleterre se déclarent en faveur du divorce. Les Universités étrangères sont à ce sujet divisées d'opinion. Elévation de Cromwell. 11 suggère au roi l'idée de se faire le chef de l'Église. Bill établissant sa suprémati». Morus annonce à la chambre des Communes la décision des Universités. Mort du père de Morus et affection filiale de celui-ci. Morus sent que les devoirs de sa charge sont en opposition avec sa couscience et se décide à donner sa démission. Le roi refuse pendant quelque temps d'accepter la remise des sceaux , mais cède enfin aux instances de Morus. Lord Andley lui succède.

Nous sommes arrivés à une des parties les plus intéressantes de l'histoire de Morus.

Un nouveau et plus grand théâtre est ouvert à ses talents et au triomphe de ses principes.

Le 25 octobre 1529 , le roi lui remit le grand sceau à Greenwich et lui confia la charge de lord chancelier, dignité la plus haute qui puisse être conférée à un sujet. Les événements qui se passaient à la cour nous expliqueront comment il parvint à cette position élevée.

Vers la fin du mois d'août, nous avons vu Anne Boleyn de retour auprès du roi , à Greenwich ; au commencement d'octobre de l'année suivante, le cardinal Compeggio, légat de Rome, arriva en Angleterre. L'historien de la cour raconte ainsi la réception qui lui fut faite : « Yers les trois heures de relevée, le 29 juillet, le légat fit son entrée dans la ville, et tout le clergé de Londres alla à sa rencontre jusqu'à Southwark, avec des croix, des encensoirs et des chapes, et l'encensait avec beaucoup de respect. Le maire et les aldermen, ainsi que toutes les corporations de la cité , en habits de cérémonie , garnissaient les rues pour lui faire honneur , et sir Thomas Morus lui fit une courte harangue au nom de la Cité. Avant l'arrivée du légat , le roi avait , par décence , éloigné de la cour Anne Boleyn. Catherine , autant que possible, avait jusqu'ici fermé les yeux sur la conduite du roi , ou du moins elle cachait avec soin ses sentiments ; car nous la voyons vivre avec Henri dans les mêmes

termes que si aucune contestation ne s'était élevée entre eux. Pour nous servir des paroles de l'évêque de Bayonne : « A les voir ensemble , on aurait pu croire que rien n'était arrivé , et même à cette heure ( 1 5 octobre 1528) ils n'ont qu'un lit et qu'une table. » Le peuple est pour la reine, et déclare que , quelque personne que le roi épouse , l'époux de la princesse Marie sera l'héritier du trône. »

Après l'introduction d'usage, Gompeggio fit une visite à la reine , d'abord seul , puis en compagnie de Wolsey et de quatre autres prélats. Cavendish a décrit cette scène avec sa fidélité ordinaire. « Lorsque Catherine fut informée qu'ils l'attendaient dans la salle de réception , elle quitta son occupation favorite , le travail à l'aiguille , et se rendant en toute hâte auprès d'eux, elle s'écria : « Mon Dieu, milords, que je suis fâchée de vous avoir fait attendre ! Que souhaitez-vous de moi?— S'il plaît à Votre Grâce, dit Wolsey, d'entrer dans votre appartement particulier , nous vous dirons pourquoi nous venons. — Milord , répondit la reine, si vous avez quelque chose à dire, parlez ouvertement devant tous ces gens , car je ne crains rien de ce que vous pouvez alléguer contre moi ; car je voudrais, au contraire , que le monde entier pût le voir et l'entendre. C'est pourquoi je vous prie de découvrir franchement votre pensée. » Le cardinal lui adressa la parole en latin.

«• Non , mon bon seigneur, interrompit Catherine, parlez en anglais , je vous prie , bien que je comprenne un peu le latin. >» Wolsey commença alors à expliquer le motif de sa visite. « Milords, dit la reine, je vous remercie de votre bonne volonté , mais je ne puis si promptement répondre à votre demande. J'étais assise à l'ouvrage, au milieu de mes demoiselles, ne m'attendant pas du tout à une pareille affaire ; il faut une mûre délibération et une tête meilleure que la mienne pour faire une réponse à des hommes aussi nobles et aussi sages que vous. J'ai besoin de bons conseils dans une affaire qui me touche de si près ; mais quant à l'amitié ou aux conseils que je puis trouver en Angleterre, je n'en tirerai pas grand avantage. Par conséquent , milords , ceux en qui je me propose de mettre ma confiance ne sont pas ici , ils sont en Espagne, dans ma patrie. Hélas! milords, continua cette reine délaissée , je suis une pauvre femme , manquant de l'esprit et du jugement nécessaires pour répondre dans une affaire de cette importance à des hommes d'une sagesse aussi reconnue ; c'est pourquoi je vous prie d'être bons et impartiaux pour moi, car mes amis sont loin de moi , et je serai contente d'entendre aussi votre avis. » Là-dessus, dit Cavendish, qui dans cette entrevue accompagnait Wolsey , elle prit Monseigneur par la main et le conduisit avec l'autre cardinal dans

son appartement particulier, où ils eurent une longue conférence. Nous, dans l'autre chambre, nous pouvions quelquefois entendre la reine parler très-haut , mais il était impossible de comprendre ce qu'elle disait. » Les cardinaux se rendirent de là auprès du roi , et l'informèrent du résultat de leur mission , qui paraît n'avoir eu que peu de succès.

Les apparences ayant été sauvées par la retraite temporaire d'Anne, Henri, peu après Noël , la rappela à la cour. L'évêque de Bayonne avait prédit, dans une de ses lettres , que la passion du roi se dissiperait pendant son absence. Dans une lettre adressée plus tard au ministre français, il dit : « Je reconnais que j'étais un mauvais devin ; et maintenant , pour vous dire franchement ma façon de penser , le roi est engagé si avant, qu'il n'y a qu'un miracle qui puisse le sauver. « Mais Anne connaissait dès lors son pouvoir , et elle se décida à en faire usage. Elle feignit d'être blessée de la manière dont on l'avait traitée; la lettre et l'invitation du roi furent reçues avec mépris , et la seule condition à laquelle elle consentit à revenir fut que sa rivale, comme elle appelait modestement Catherine, serait éloignée de la cour , où elle était décidée à se mettre au premier rang. Les prévisions de l'évêque de Bayonne se trouvèrent justifiées, et l'arrogante Anne eut gain de cause. « Enfin, dit l'évêque, M^ie de Boulun était

revenue, et le roi avait fait meubler magnifiquement pour elle de riches appartements contigus aux siens , oii il se tint tous les jours un lever plus nombreux qu'aucun de ceux tenus par la reine depuis longtemps. « Le roi célébra les fêtes de Noël à Greenwich avec beaucoup de solennité; mais tout le monde, ajoute Hall, disait qu'il n'y avait^pas de gaieté à ces fêtes, parce que la reine était absente. Voici qui prouve bien la solennité dérisoire qui présida à cette affaire : Un des ambassadeurs anglais reçut l'ordre de déclarer officiellement que « jamais prince n'avait été plus content et plus satisfait de sa femme que le roi ne l'avait été de Catherine; que nul n'avait plus aimé, chéri et honoré une femme que le roi son maître ne l'avait chérie , aimée , honorée , et qu'il la voudrait encore de tout son cœur et de toute son àme garder pour épouse, si la sainte loi de Dieu le permettait. » (JETa/Ze., page 182), Il est rare de voir réunies tant d'hypocrisie et tant d'audace.

Vers cette époque, Catherine adressa au pape une lettre pathétique, dans laquelle elle l'informait de son exil de la cour, et elle implorait sa protection. Clément répondit par une épître à Henri, où, pour la dernière fois , il essaya d'éveiller dans son àme un sentiment de décence, sinon de justice et de religion ; il dépeignit en termes énergiques l'horreur que sa

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conduite inspirait dans toute la chrétienté. « Il avait été informé , disait-il , qu'il avait changé dernièrement de conduite à l'égard de la reine d'Angleterre : autrefois il vivait avec elle dans son palais et la traitait pendant leurs contestations avec le respect dû à une épouse et à une reine ; mais maintenant le bruit courait qu'il l'avait éloignée de sa personne et de sa cour, et qu'il l'avait même bannie de la ville , prenant à sa place une certaine dame du nom d'Anne , avec laquelle il vivait , et à laquelle il avait transporté l'amour et l'affection dus à la reine seule. » Clément déclarait qu'il ne pouvait croire à cette manière d'agir. « Car, disait-il , que peut-il y avoir de plus contraire à la nature , ou de moins compatible avec la loyauté , que d'implorer d'un côté , par vos lettres et vos ambassadeurs , notre assistance pour décider dans votre cause , et, de l'autre, de la préjuger et de la décider vousmême par vos actes? Hélas ! que nous devions peu nous attendre à trouver ce mépris pour l'autorité de l'Église dans celui qui a défendu avec tant d'habileté notre très- sainte foi par la force de ses arguments et la puissance de son épée! C'était une chose misérable, continuait-il, que cette seule action, si les rapports qui lui étaient parvenus étaient vrais , répandit une éternelle souillure sur la gloire de la vie passée de Henri ; et c'était pour cette raison que , ne pouvant

laisser passer sous silence une affaire si grave , il avait voulu lui adresser les remontrances d'un père afifectueux , avant d'être forcé d'agir contre lui avec la sévérité et l'impartialité d'un juge. « En terminant, le pontife l'exhortait à songer au respect qu'il devait au Saint-Siège , à penser à son propre salut , et par conséquent à changer de manière de vivre, à rappeler la reine outragée et à congédier sa rivale. Mais Henri était trop aveuglé par sa passion pour écouter les conseils de cette lettre paternelle. Au contraire , en éveillant la fureur de la femme dont la conduite y était hautement blâmée , cette lettre ne servit qu'à précipiter les mesures qui séparèrent enfin l'Angleterre de la communion du Saint-Siège. — Il est visible, d'après les lettres du roi à Anne, que, bien que la conduite de celle-ci eût été en plusieurs circonstances trèséquivoque , elle avait jusqu'à présent conservé la réputation d'une honnête femme. L'expression du vieux TuUer est qu'elle était rusée dans sa chasteté. Mais dans une lettre de l'évêque de Bayonne, du 15 juin suivant, nous lisons : « Je pense que depuis quelque temps le roi et M"^ Anne ont vécu plus intimement qu'à l'ordinaire ; il faut que les ministres expédient ici promptement les choses , ou bien certaines marques de cette intimité qu'il sera impossible de cacher gâteront tout. »•

Il est curieux de voir comment l'historien de la cour raconte cette histoire : « L'empereur, dit Hall, regretta bientôt que la reine fût divorcée ; et sûrement la plupart des laïques d'Angleterre, qui ne connaissaient pas la loi de Dieu , murmurèrent hautement de tout cela , d'autant plus qu'il y avait à la cour une dame appelée Anne Boleyn, que le roi favorisait beaucoup, en toute honnêteté, et certes, pas autrement, comme tout le monde en eut la preuve plus tard. Pour cette raison , les demoiselles de la reine , les dames et les domestiques parlaient beaucoup et disaient qu'elle captivait tellement le roi et l'engageait dans de telles amours , que ce n'était qu'à cause d'elle qu'il divorçait avec la reine. Tels étaient les sots propos du peuple, propos contraires à la vérité! ! » {Chroniques, p. 759.)

Le vieux Hall trouva sans doute qu'il avait une tâche difficile à remplir, et lui, qui est proverbialement prolixe dans toutes les autres circonstances , est extraordinairement bref dans celle-ci. La brièveté, dit-on, est l'âme de l'esprit , et maître Hall pensa qu'elle pouvait bien être aussi celle de la prudence.

Sur ces entrefaites, Gardiner, l'envoyé du roi , avait été rappelé de Rome , et les légats purent exécuter leur commission. La cour fut ouverte le 18 juin, et le roi et la reine furent sommés de comparaître. La reine obéit, mais protesta contre les juges et en appela au

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pape. A la session suivante , Henri s'assit avec ses insignes à la droite des cardinaux , et répondit en due forme à l'appel de son nom. Catherine était à leur gauche , et aussitôt qu'on l'eut appelée elle se leva de son siège et renouvela sa protestation sur trois points. Elle était étrangère , ses juges tenaient dans le royaume des bénéfices conférés par son adversaire , et enfin elle avait de bonnes raisons de croire que justice ne pou^ vait être obtenue d'une cour ainsi constituée. Sur le refus des cardinaux d'admettre son appel , elle se leva une seconde fois, passa devant eux accompagnée de ses dames , se jeta aux pieds du roi , et lui dit en mauvais anglais : « Sire, je vous conjure par l'amour qui a existé entre nous , et par l'amour de Dieu , de me faire rendre droit et justice. Prenez quelque pitié de moi, car je suis une pauvre femme et une étrangère, née hors de vos États. Je n'ai pas ici un seul ami assuré, bien moins encore un conseil impartial, et j'ai recours à vous, comme au chef de la justice dans ce royaume. Hélas! sire, en quoi vous ai-je offensé? en quoi ai-je encouru votre déplaisir? Ai-je jamais comploté quelque chose contre votre volonté , pour que vous me rejetiez loin de vous? Je prends Dieu et tout Funivers à témoin que j'ai toujours été pour vous une femme fidèle, humble et obéissante, toujours subordonnée à vos désirs, et je n'ai rien dit ni fait qui j fût con-

traire , me montrant toujours contente et satisfaite de toutes choses qui vous pouvaient être agréables, qu'elles fussent importantes ou non. Je n'ai jamais, ni par des paroles , ni par l'expression de mon visage, témoigné l'ombre du mécontentement. J'ai aimé tous ceux que vous aimiez , pour l'amour de vous seul , que j'eusse ou non des raisons pour le faire, qu'ils fussent mes amis ou mes ennemis. Je suis depuis vingt ans votre fidèle épouse , et par moi vous avez eu plusieurs enfants , quoique , à l'exception de ma fille , il ait plu à Dieu de les retirer de ce monde. Et quand vous m'épousàtes , je prends Dieu pour juge que j'étais vierge , et sur ce point j'en appelle à votre conscience. Si, d'après la loi , il existe quelque accusation que vous puissiez diriger contre moi ; si j'ai manqué d'honnêteté, si j'ai mérité d'être bannie et éloignée de vous , je suis prête à partir, quoique à ma grande honte et à mon grand déshonneur ; mais s'il n'y en a pas, je vous conjure de me laisser dans mon ancienne position et de me faire rendre justice. Le roi votre père était pendant son règne en si haute réputation de sagesse dans l'univers entier, que les hommes lui avaient donné le titre de second Salomon ; et mon père , î"erdinand , est considéré comme un des princes les plus sages qui aient régné en Espagne. On ne doit donc pas douter qu'ils réunirent autour d'eux d'aussi sages conseillers que

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leur haute prudence le jugea convenable. Tl me semble aussi qu'il y avait à cette époque des hommes aussi sages, aussi savants et aussi judicieux qu'aujourd'hui. Eh bien ! tous ces hommes jugèrent alors notre mariage bon et légitime. Il est donc bien surprenant que de nouvelles imputations se soient élevées contre moi, qui n'ai jamais eu que des intentions honnêtes. Vous m'ordonnez de me soumettre à l'ordre et au jugement de cette nouvelle cour, où il vous est facile de me faire beaucoup de mal si vous le voulez , car vous pouvez me condamner faute de réponse suffisante , moi qui n'ai d'autres conseillers que ceux qui me sont assignés sans que je connaisse ni leur sagesse, ni leur savoir. Vous devez considérer que vos sujets ne peuvent être des conseillers impartiaux pour moi ; ils ont été choisis dans votre propre conseil , ces juges et ces défenseurs ; ils ont participé à vos délibérations, et la crainte les rendrait esclaves de la volonté de leur maître. C'est pourquoi je vous supplie très-humblement, au nom de la charité et pour l'amour de Dieu qui est le juge vraiment équitable , de m'épargner la honte de ce nouveau jugement, jusqu'à ce que j'aie appris quelle marche mes amis d'Espagne me conseilleront de suivre j mais si vous ne voulez pas m'accorder cette faveur impartiale , que votre volonté soit faite , et à Dieu je remets ma cause. »

Après avoir ainsi parlé , la reine fondit en larmes , et, au lieu de retourner à sa place, quitta la cour, après avoir fait une profonde révérence au roi. Un officier reçut ordre de la rappeler, et il la somma à haute voix de revenir. « Madame, dit son intendant, au bras duquel elle s'appuyait, on vous rappelle. — Allez toujours, ditelle, je l'entends fort bien, mais ce n'est pas ici que je puis obtenir justice : continuons. « Elle quitta alors la salle, et on ne put jamais la décider à y reparaître , soit en personne, soit par ses délégués.

Cet appel pathétique , prononcé avec humilité , mais cependant avec l'énergie que donne une conscience pure, fit une profonde impression sur tous les assistants. Henri s'en aperçut et saisit cette occasion de faire hautement l'éloge de la reine , déclarant qu'elle avait toujours été une épouse fidèle et dévouée. Dans ces louanges , le monarque paraît avoir oublié que peu de temps auparavant , dans une plainte faite au conseil privé , il avait déclaré que , d'après la manière dont Catherine s'était dernièrement conduite, il croyait qu'elle le haïssait, et ses conseillers, avait- il ajouté, craignant pour sa vie , l'avaient engagé à rompre entièrement avec elle.

Pendant tout le cours de ces discussions , Morus agit avec une prudence et avec une réserve convenables. Il dit dans la lettre à Cromwell, que nous avons déjà

citée : « Pendant tout le temps que les légats délibérèrent sur cette affaire , je ne m'en mêlai jamais ; je crus devoir faire ainsi, car elle était traitée d'après les règles ordinaires delà loi spirituelle, dans laquelle je suis peu versé. « Et il parait se féliciter de cette circonstance , que, tandis que les légats siégeaient, il plut au roi de l'envoyer, en compagnie de Mgr de Londres , alors de Durham , en ambassade à Cambrai , pour y traiter de la paix qui y fut conclue, pendant leur séjour, entre Henri et le roi de France. Il est évident que sir Thomas se regardait comme fort heureux d'avoir échappé à la nécessité de donner son avis sur le divorce; mais, aussitôt après son retour, il fut encore tourmenté par le roi et interrogé par lui sur ce désagréable sujet.

A quelques-unes des séances de la cour, les discussions furent poussées chaleureusement. Wolsey ayant fait observer que le point était douteux et que la vérité était difficile à découvrir : « Si , dit l'évêque de Rochester, moi, je sais la vérité. — Vous savez la vérité? reprit le cardinal. — Ma foi, Monseigneur, reprit l'autre , je sais que Dieu est la vérité même , et il a dit : Ce que Dieu a lié, nul homme ne le pourra délier. — Oui, dit le docteur Ridley, c'est une honte et une grande disgrâce pour cette honorable assemblée que des allégations semblables soient avancées en pleine cour ; elles sont détestables à répéter pour tout homme bon et

honnête. — Tout doux , tout doux , dit M?»" le cardinal. Domine doctor, magis rêver enter ; plus de respect, s'il Yous plaît, monsieur le docteur. — Non, non, milord, répliqua Ridley. On ne doit aucun respect à ces abominables présomptions contre les paroles expresses du Christ ; on peut répondre avec insolence à d'insolentes balivernes. " Et, dit Cavendish, ils se séparèrent et n'allèrent pas plus loin pour le moment. Lorsque le cardinal entra dans sa barque avec l'évèque de Carliste pour retourner à Westminster, l'évèque lui dit en essuyant la sueur qui lui coulait sur le visage : « Milord, il fait bien chaud aujourd'hui. — Oui, répondit Wolsey, si vous aviez été aussi bien frotté que je l'ai été depuis une heure, vous pourriez dire qu*il fait chaud en effet. »

Hall nous apprend qu'Anne Bolejn était présente à la cour et qu'elle assista à toutes ces discussions. Nous n'aurons aucune peine à le croire , si nous songeons à la conduite qu'elle tint plus tard à la nouvelle de la mort de Catherine. Tandis qu'Henri répandait des larmes et ordonnait à sa maison de prendre le deuil , Anne Boleyn se para de ses robes les plus éclatantes, en soie jaune, et manifesta hautement sa joie d'être enfin tout à fait débarrassée de sa rivale.

Le 23 juillet, la cour tint sa dernière session, et comme on s'attendait à une décision favorable au roi, la salle

était comble. Henri lui-même était présent, mais caché derrière une tenture , de manière à entendre tout ce qui se disait. Le conseil du roi demanda le jugement ; mais Compeggio répondit que le jugement devait être ajourné jusqu'à ce que toute la procédure eût été mise sous les jeux du souverain Pontife , et , à cet effet , il déclara que la cour était prorogée jusqu'au commencement de la session suivante , dans les premiers jours d'octobre. Cette déclaration produisit une grande sensation dans la cour, et l'on peut aisément se figurer ce que dut éprouver Henri caché derrière les tentures. Le duc de Suffolk se leva avec vivacité , et , frappant sur la table , s'écria qu'ils n'avaient jamais été joyeux en Angleterre depuis qu'il se trouvait un cardinal parmi eux. Se levant avec dignité, Wolsey alors prononça ces paroles , reproche énergique contre Suffolk et apologie de sa propre conduite : « Monsieur, vous avez moins que tout autre homme de ce royaume le droit de blâmer les cardinaux , car, sans moi , simple cardinal que je suis, vous n'auriez plus de tête sur les épaules , ni de langue dans la bouche pour prononcer des paroles aussi insultantes contre nous qui n'avions nullement l'intention de vous causer du déplaisir. Sachez donc, orgueilleux seigneur, que ni moi ni mon frère, ici présent, ne céderons à vous ni à personne en intentions honorables envers le roi et dans le désir

d'accomplir ses volontés légitimes. Dites-moi , milord, si vous étiez le commissaire du roi dans un pays étranger et que vous eussiez une affaire importante à traiter, oseriez-vous la décider avant d'avoir d'abord consulté votre souverain? Vous le consulteriez sans doute; c'est pourquoi je vous conseille de bannir toute malveillance inconsidérée , et de penser que nous ne sommes ici que des commissaires provisoires, qui n'osons procéder à un jugement sans la sanction de notre chef suprême. Ainsi nous ne faisons ni plus ni moins que notre commission ne nous le permet. Par conséquent , milord , croyez-moi , restez en paix , calmez-vous et pesez vos paroles comme un homme sage et honorable. Vous savez mieux que tout autre quelle amitié je vous ai témoignée , sans en avoir jamais parlé à àme qui vive , soit à ma propre gloire , soit à votre désavantage. » Suffolk, par son silence, sembla avoir reconnu la vérité des circonstances secrètes auxquelles le cardinal faisait allusion , et la cour se sépara sans autre incident.

Une lettre du secrétaire Gardiner à Wolsey, datée du commencement de septembre , fait voir dans quel état d'inquiétude et d'irritation le roi vivait à cette époque. « Et comme votre Grâce , à la fin de sa lettre, mande qu'elle veut communiquer à Son Altesse le roi certaines choses que votre Grâce ne juge pas conve-

nable de confier au papier, je puis vous assurer qu'en lisant ce paragraphe Son Altesse parut émue et agitée : il semblait troublé par le désir d'en savoir davantage , et cherchait en vain ce que votre Grâce ne juge pas prudent d'écrire , bien que les routes soient sûres et qu'on n'v puisse craindre aucune interception. Son Altesse sait d'ailleurs que votre Grâce n'est pas habituellement avare de son travail et de ses peines lorsque le cas l'exige. Rélléchissant et s'émerveillant donc de plus en plus sur ce que ce pouvait être , il m'ordonna d'expédier en toute diligence Curson , domestique de Son Altesse , porteur du présent , avec des lettres pour votre Grâce , vous ordonnant de déclarer incontinent à celui-ci le caput rei, les titres principaux des matières auxquelles votre Grâce veut faire allusion. Je termine en réitérant cette demande ou cet ordre, le summum et effectum de votre gracieux esprit , afin que Son Altesse puisse calmer son inquiétude et ne pense pas plus qu'il ne faut aux paroles obscures de la fin de votre lettre. »

Au mois de septembre Compeggio fit ses préparatifs de départ , laissant la question du divorce à peu près dans la même situation où elle se trouvait à son arrivée. La patience d'Henri était épuisée; sa maîtresse était là pour alimenter le mécontentement croissant , et le malheureux négociateur avec Rome devait sup-

porter tout le poids du désappointement royal. Les symptômes de la chute prochaine de Wolsey étaient évidents pour tout autre que pour lui , car il se fiait aux vaines protestations d'hommes qui, bien qu'ils l'eussent servi fidèlement pendant sa prospérité , n'en étaient pas moins prêts à trahir sa confiance dès que sa fortune commencerait à décliner. « Je vois, dit l'évêque de Bayonne , qu'il se fie à certaines personnes qui étaient ses créatures, mais qui, j'en suis sur, lui ont tourné le dos; et ce qu'il y a de pire , c'est qu'il ne se doute pas de ce qui se passe. ■< Mais son plus grand sujet de crainte devait être les artifices d'une femme que nous avons vue lui protester si solennellement que sa reconnaissance sincère durerait autant que sa vie. Anne sut bientôt non -seulement contrebalancer son influence, mais encore l'emporter sur lui. A propos de quelque offense , Wolsey avait chassé de la cour sir Thomas Cheney : celui-ci en appela à la maîtresse du roi , et Henri , après avoir réprimandé le cardinal, rappela l'exilé. Elle ne déguisa pas plus longtemps son mauvais vouloir, et seconda avec ardeur les ducs de Norfolk et de Suffolk , et son père , le vicomte Rochiord , dans leurs efforts réunis pour accélérer Ja chute du cardinal. Nous apprenons de l'évêque de Bayonne qu'ils avaient d'autres motifs que leur haine seule contre le cardinal : « Le but de

ces seigneurs , dit-il , est , lorsque le ministre sera éloigné ou mort, de saisir sur-le-champ les biens de l'Église. Ils en parlent librement en buvant. J'imagine qu'ils joueront une belle partie lorsqu'il ne sera plus là. «

Avant son départ Compeggio alla , accompagné de AVolsey, à Grafton, dans le comté de Northampton, pour prendre congé du roi. Ce fut alors que l'orgueil et les espérances du cardinal reçurent une atteinte mortelle.

A leur arrivée au château où Henri demeurait alors avec sa maîtresse, Compeggio fut conduit sur-lechamp à l'appartement qui lui avait été préparé , tandis que Wolsey eut la mortification d'apprendre qu'aucun ordre n'avait été donné pour le recevoir. Sir Henri Norris, ayant pris pitié de l'embarras de Wolsey, lui oflFrit sa chambre, où le cardinal apprit de quelquesuns de ses amis le secret mécontentement du roi. Bientôt après il reçut l'ordre de se rendre dans la salle de réception. « En ce moment , dit Cavendish, l'appartement était rempli de gentilshommes tout occupés à examiner le visage du roi et celui du cardinal , pour juger l'accueil que celui-ci allait recevoir. Aussitôt après, le roi entra dans la salle, et se plaça debout sous le dais d'État. Monseigneur s 'agenouillant devant lui , il lui donna la main, ainsi qu'à l'autre cardi-

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nal ; puis il prit Monseigneur par les deux bras et le releva avec autant d'affabilité qu'il lui en avait jamais témoigné. Ensuite il le mena par la main dans reml)rasure d'une grande fenêtre , où il causa avec lui et lui ordonna de se couvrir. Alors, continue Cavendish , vous eussiez souri en voyant les visages de ceux qui avaient fait la gageure du contraire , et ce fut ainsi qu'ils furent tous trompés , comme ils le méritaient bien pour leur présomption. » Cependant , quoique les courtisans eussent perdu leur gageure , ce ne fut qu'un éclair de faveur, et Wolsey s'aperçut bientôt que le soleil de sa haute fortune était couché pour toujours. On remarqua qu'Henri employait des paroles dures, et on le vit tirer une lettre de son sein et la mettre sous les yeux du cardinal , paraissant lui demander s'il pouvait nier sa propre écriture. Le ministre accusé sembla l'apaiser pour le moment, et la conférence se termina avec une apparente courtoisie de la part du monarque. Lorsqu'il prit congé, Wolsey fut invité à revenir le lendemain matin. [Mais le roi dina le même jour avec Anne Bole^n , dans sa chambre, et son influence fut irrésistible. Elle prétendit être offensée de la réception cordiale que Wolsey avait obtenue ; elle le peignit à Henri sous les couleurs les plus sombres , et insista avec une singulière amertume sur les délais dont il avait été cause

dans l'affaire du divorce. Henri était trop infatué de sa criminelle passion pour juger sainement, et avant de se lever de table , pour nous servir des expressions de l'évèque de Bayonne, « M"^ de Boleyn avait arraché à son ami la promesse qu'il n'adresserait plus la parole à Wolsey. » Il tint fidèlement parole et ne revit jamais son ancien ami et conseiller. Lorsque Wolsey se présenta le lendemain matin à l'heure convenue , il eut la mortification d'apprendre que la cavalcade royale avait devancé l'heure du départ fixée le soir précédent , évidemment dans l'intention d'empêcher l'entrevue qu'il devait avoir avec le roi. Henri et Anne étaient allés passer la journée à Harewell-Parc , et ils ne revinrent au château qu'après que le cardinal , en conséquence d'un avis qu'il reçut , eut pris la route de Londres. Mais ce ne fut là que le commencement de ses chagrins. A son retour, deux bills furent passés contre lui dans la cour du hanc du roi , par lesquels il fut décidé « que le cardinal Wolsey était hors de la protection du roi , que ses terres , ses biens et ses joyaux étaient confisqués , et que sa personne pouvait être saisie." Le même jour, on lui intima que le roi avait l'intention d'établir sa résidence au palais d' York , et qu'il pouvait se retirer à Eslier , château appartenant à l'évêché de Winchester. Afin que le nom même du cardinal d'York fût effacé autant que

possible , Hall nous apprend que le nom du palais fut changé ; on l'appela le palais royal de Westminster, au lieu du palais d'York. Ces mortifications réitérées réduisaient le pauvre Wolsey au désespoir; il connaissait le caractère implacable de son maître et tout ce qu'il avait à craindre de V oiseau de nuit de mauvaise augure, comme il l'appelait, qui possédait l'oreille du roi. Il remit les sceaux aux ducs de Norfolk et de Suffolk , et donna au roi, par acte, tous ses biens personnels, estimés à cinq cent mille couronnes.

Toutes les ressources de la méchanceté avaient été épuisées pour ajouter à son humiliation ; la nouvelle de sa disgrâce avait été officieusement répandue par toute la métropole, de sorte qu'en entrant dans sa barque, il fut surpris de voir la Tamise couverte de canots et garnie de spectateurs. Les courtisans et les citoyens étaient accourus en foule pour être témoins de son arrestation et de son emprisonnement à la Tour ; mais il trompa leur curiosité et leurs espérances , et atteignit le palais épiscopal d'Esher par une autre route. De toutes les leçons données par l'histoire à l'orgueil humain , il n'y en a guère de plus humiliantes que celle des derniers jours de Wolsey.

Thomas Morus fut désigné pour succéder au chancelier disgracié ; le duc de Norfolk fut fait président du cabinet, et le duc de Suffolk, comte-maréchal ; sir

iS8 THOMAS MORUS.

William Fitzwilliam fut investi des fonctions que quittait Moru s, et le docteur Stephen Gardiner, nommé secrétaire du roi. Le père d'Anne Boleyn, créé peu de temps après comte de Wiltshire , garda la place qu'il avait auparavant.

«On peut à juste titre, dit Lingard, s'étonner de ce que Morus accepta cet emploi dangereux ; avec une conscience délicate et un sentiment profond de ses devoirs , il n'était pas un associé convenable pour des hommes si peu scrupuleux. « Les difficultés qui deux ans plus tard le contraignirent à quitter la cour devaient être déjà pressenties par lui; il était encore en son pouvoir d'éviter la tempête , mais il espérait peutêtre y résister. Yoici ce qu'il écrivait au docteur Wilson à cette époque : « Sa Majesté, en m'élevant à ce poste, ajouta seulement cette injonction, que j'aurais égard à Dieu , et après Dieu , à lui ; et jamais , à mon avis , roi ne put donner de commandement plus facile à suivre , ou de leçon plus gracieuse à son conseiller ou à aucun autre de ses serviteurs. » Bussel dit à ce sujet : « Lorsque nous considérons que Wolsey ne l'aima jamais véritablement , et que le roi ne put jamais espérer qu'il parviendrait à le corrompre au point de le décider à parler contre ce qui est juste et bon , cette promotion de Morus doit sembler étrange. La providence de Dieu l'avait sans doute ordonné ainsi , afin

qu'une si grande lumière ne restât pas cachée sous le boisseau , mais fût visible aux yeux de tous. .»

Les détails de son installation ne sont pas indignes d'être rapportés : ils prouvent le respect qu'inspiraient au roi et au public ses talents et sa vertu. Il fut conduit entre les ducs de Norfolk et de SufTolk , le long de Westminster-Hall, à la chambre de Pierre (Stone Chamber), où il fut placé avec honneur sur le haut siège du chancelier (car le chancelier était par sa charge président de ce terrible tribunal. Le duc de Norfolk , par ordre du roi , parla ainsi qu'il suit , à la satisfaction et aux applaudissements unanimes du peuple rassemblé :

« Sa Majesté le roi (que je prie Dieu de rendre heureux , pour le bonheur de tout le royaume d'Angleterre) a élevé à la plus haute dignité de la chancellerie sir Thomas Morus , car son mérite extraordinaire est garant qu'il a reçu de la nature tous les dons que le peuple et le roi jugent nécessaires pour remplir une charge aussi éminente. La sagesse, l'intégrité et la pureté, jointes à l'agréable facilité d'esprit que possède cet homme , ont été depuis son enfance suffisamment connues de tous les Anglais , et le roi lui-même , depuis plusieurs années , l'a pu juger dans de nombreuses et importantes affaires qu'il a menées à bonne fin , tant à l'intérieur du royaume qu'à l'étranger ; dans divers emplois qu'il a remplis, dans les am-

bassades honorables dont il a été chargé , enfin dans les avis et les conseils de chaque jour qu'il a donnés dans mille circonstances. Le roi n'a trouvé dans tout son royaume aucun homme plus sage dans la discussion , plus sincère à découvrir sa pensée , ni plus éloquent quand il fallait l'exprimer. C'est pourquoi , ayant reconnu en lui de si excellentes qualités , dans son désir que son royaume et son peuple soient gouvernés avec toute la justice , la sagesse et Tintégrité possibles , il a, par sa propre et gracieuse volonté , créé cet homme unique lord chancelier, afin que , par la manière louable dont il remplira cette charge , il fasse jouir son peuple de la paix et de la justice , et que l'honneur et la gloire en puissent ainsi rejaillir sur tout le royaume. On pourra trouver étrange qu'une telle dignité ait été conférée à un homme qui n'appartient pas à la noblesse ; mais Sa Majesté a considéré sa nature et non pas son rang; il n'a pas jeté les yeux sur la noblesse de son sang , mais sur la dignité de sa personne ; il a eu égard à son mérite et non à sa profession ; enfin il a voulu montrer par ce choix qu'il possède dans les rangs de la roture quelques rares sujets qui méritent d'occuper les plus hautes charges du royaume , que les évéques et les nobles se considèrent comme seuls dignes de remplir. Par conséquent, plus cela est rare, et plus il a jugé que cela serait ex-

cellent pour lui-même et agréable pour son peuple. Recelez donc avec de joyeuses acclamations votre chancelier ici présent, car vous pouvez en attendre bonheur et satisfaction. «

Sir Thomas , avec sa modestie ordinaire , fut d'abord quelque peu troublé par un discours qui contenait tant de choses à sa louange; mais s'étant recueilli autant que le temps et le lieu le permettaient , il répondit ainsi qu'il suit : « Très-noble duc, très-horables seigneurs et dignes gentilshommes , je n'ignore pas que toutes ces choses qu'il a plu sans doute à Sa Majesté le roi de faire dire de moi dans cette enceinte, et qui ont été amplifiées par Votre Grâce avec tant d'éloquence, sont aussi peu méritées que je souhaiterais qu'elles le fussent pour être digne de la haute importance de ma charge , et je ne peux exprimer tout l'effroi qu'un tel discours m'a causé. Cependant cette faveur incomparable de mon redouté souverain , par laquelle il démontre la grande estime qu'il a conçue de ma faiblesse , en faisant accorder de semblables louanges à ma médiocrité , ne peut que me sembler extrêmement flatteuse. Mais je dois comprendre seulement , par l'éloquent discours dont je remercie sincèrement Votre Grâce, que la faveur inappréciable de Sa Majesté, la bonne volonté et la condescendance incroyable de son esprit royal (bienveillance dont j'ai continuelle-

ment reçu des témoignages depuis plusieurs annnées) , m'ont seules , sans aucun mérite de ma part , valu ce nouvel honneur et ces louanges dont je suis indigne. Car qui suis-je , ou quelle est la maison de mon père , pour que Son Altesse le roi me comble de tant d'honneur ? Je suis bien au-dessous des bienfaits qu'il m'a prodigués. Comment ai-je pu mériter une dignité si haute? Où puiserai -je la force de la supporter? C'est contre mon gré, comme Sa Majesté l'exprime souvent, que je suis entré à son service et devenu homme de cour, et c'est malgré moi encore que je me vois chargé de cet honorable emploi. Cependant Sa Majesté est si affable et si bonne , qu'elle estime hautement l'obéissance de ses moindres sujets et cherche à récompenser ses serviteurs de la manière la plus magnifique , et non-seulement ceux qui le méritent, et au nombre desquels j'ai toujours souhaité d'être compté, mais encore ceux qui, comme moi , n'ont d'autre mérite que leur bon vouloir. Je dois donc m'efforcer par mon assiduité dans mes devoirs de répondre à la bienveillance de Sa Majesté le roi, et de justifier les espérances que lui et vous avez fondées sur moi. C'est pourquoi ces louanges excessives me chagrinent d'autant plus que je sais parfaitement de quelle immense charge je dois me rendre digne et l'insuffisance de mes moyens. Ce poid ne convient guère à mes faibles épaules ; cet

honneur est bien grand pour mon pauvre mérite ; c'est un fardeau , non une gloire ; un souci , non une dignité. Je dois donc supporter l'un avec toute l'énergie dont je suis capable, et remplir l'autre avec toute l'habileté possible. L'ardent désir dont j'ai toujours été animé d'employer toutes mes forces à mériter les immenses bienfaits de Sa Majesté le roi , m'aidera et m'excitera puissamment à remplir scrupuleusement les devoirs de ma charge , et ma tache me paraîtra plus facile , si votre bienveillance à tous et vos vœux pour moi sont d'accord avec la munificence royale. Car, quelque faible que soit la valeur de mes actions, mes sérieux efforts pour bien faire et la bienveillance (Jue j'attends de vous les feront grandes peut-être et dignes de louange. Ainsi vous espérez de grands résultats , vous pensez que tout ira pour le mieux entre mes mains ; et pour répondre à vos espérances , quoique je n'ose promettre de les réaliser, moi , je m'engage sincèrement et cordialementà faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour y parvenir. «

Morus, s'étant tourné alors vers le siège du jugement suprême de la chancellerie, continua en ces termes : « Mais lorsque je contemple ce siège et que je considère quels illustres personnages s'y sont assis avant moi , quand je me rappelle celui qui l'a occupé le dernier de tous , cet homme qui jouit pendant long-

temps d'une sagesse exemplaire, d'une expérience profonde et d'une si grande fortune , et qui, après la chute la plus terrible, mourut dans l'obscurité , je n'ai que trop de raison, d'après cet exemple, de regarder comme glissant le terrain des honneurs , et de ne pas éprouver pour celui dont on daigne me revêtir, tout l'empressement qu'il pourrait exciter chez d'autres. En effet on ne saurait exprimer l'esprit , la prudence , l'autorité et la grandeur de cet homme dont les qualités admirables brillaient d'un tel éclat , que les miennes n'apparaissent aujourd'hui que comme la faible clarté d'un flambeau après le coucher du soleil. C'est donc en tremblant que je monterai à ce poste, dont je connais les fatigues et le danger; et sans me laisser éblouir par des honneurs que je redoute , averti d'ailleurs par ce dernier et terrible exemple , je n'oublierai pas que plus elle est élevée , et plus la chute est redoutable. Et vraiment, dès mon entrée , je devrais trembler de faire un faux pas et même de défaillir, si je n'étais encouragé si puissamment par la faveur particulière de Sa Majesté , et par votre bonne volonté à tous que je lis sur vos visages. Ce siège, sans cela, n'aurait pas pour moi plus d'attraits que n'en avait pour Damoclès placé devant une table chargée des mets les plus délicats et assis dans le fauteuil royal de Denis , l'épée suspendue par un fil au-dessus de sa tête. «

« Et comme ils l'avaient d'abord sommé au nom du roi, ajoute Eoper, d'administrer la justice au peuple avec intégrité , il les somma à son tour, au cas où ils le verraient , dans quelque circonstance que ce fût , manquer aux devoirs de sa charge , comme ils devaient tenir à remplir les leurs et à rester fidèles à Dieu et au roi , de ne pas manquer d'en faire part à Sa Grâce, qui, sans cela, aurait le droit de leur imputer toutes les fautes qu'il pourrait lui arriver de commettre. «

Tout le monde s'occupait alors de l'élévation de Morus , dont Érasme parle en ces termes dans une lettre à Jean Fabius, évèque de Yienne : « Quant au nouveau surcroit d'honneur accordé dernièrement à Thomas Morus, je pourrais aisément vous y faire croire, si je vous montrais les lettres de plusieurs hommes célèbres , par lesquelles ils expriment combien ils en sont ravis , et combien ils félicitent le roi , le royaume , lui-même ainsi que moi , du nouvel honneur que Morus a reçu dans la charge de lord chancelier d'Angleterre. »

Lorsque Morus fut nommé chancelier, son père sir John Morus, âgé de près de quatre-vingt-dix ans , était le juge le plus ancien du banc du roi. . . « C'était un spectacle attendrissant , dit leur descendant , de voir le fds demander tous les jours la bénédiction de son père

avant de prendre place sur son siège ! • Même dans un siècle moins cérémonieux , le caractère simple de Morus aurait protégé ces témoignages de respect fdial contre le soupçon d'affectation, qui seul en pouvait détruire le charme.

Les vêtements simples et la modestie pleine de dignité de Mori^s, contrastaient singulièrement avec la pompe et l'attirail déployés par son prédécesseur dans ses visites quotidiennes à la cour de la chancellerie. Nous emploierons les propres expressions de Cavendish , à cause de sa scrupuleuse exactitude : « Je vais maintenant vous raconter dans quel ordre Wolsey se rendait tous les jours à Westminster-Hall, à l'époque des séances. D'abord , avant de quitter ses appartements privés , il assistait ordinairement tous les jours à deux messes dans son cabinet, et lisait ensuite son service quotidien avec son chapelain ; et , comme je l'ai entendu dire par celui-ci, homme digne de foi et d'un profond savoir, le cardinal, quelque importantes que fussent les affaires qu'il avait expédiées dans la journée , ne se couchait jamais sans avoir récité tout son service divin , sans en omettre un seul verset , et je suis sûr qu'en cela il trompait l'opinion de bien des gens. Après cela il rentrait dans son appartement particulier, d'où il se rendait auprès des seigneurs , des gentilshommes et des autres personnes qui dési-

raient le voir, en costume de cardinal. L'étoffe de son vêtement était de belle écarlate , de satin cramoisi, de taffetas de Damas ou de Gaffa, le plus beau qu'il pût se procurer. Sur la tète il portait un mortier rond avec un capucbon de velours noir attaché à l'intérieur ; il avait aussi autour du cou une pèlerine de magnifique fourrure , et tenait à la main une belle orange , dont l'intérieur avait été enlevé et remplacé par un morceau d'épongé imbibée de vinaigre et d'autres parfums contre le mauvais air ; il en respirait ordinairement l'odeur en passant à travers la foule , ou lorsqu'il était ennuyé par un grand nombre de solliciteurs. Il était toujours précédé d'un seigneur ou de quelque digne gentilhomme, portant, tête nue, d'abord le grand sceau d'Angleterre , puis son chapeau de cardinal. Et aussitôt qu'il était entré dans sa salle d'audience , où l'attendaient, pour l'accompagner à Westminster-Hall , un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes distingués ; il s'avançait , précédé de deux grandes croix d'argent et de deux masses de même métal, ainsi que de son poursuivant d'armes , qui portait une grosse baguette de vermeil. Puis les huissiers de sa chambre s'écriaient : «* En avant , Milords, en avant, placepour Monseigneur !» C'est ainsi qu'il traversait la salle en sortant de sa chambre, et lorsqu'il arrivait à la porte, il y trouvait sa mule

couverte d'un harnais en yelours cramoisi avec des étriers dorés. Lorsqu'il était en selle , ainsi que ses porteurs de croix et de masses , tous sur de grands chevaux garnis aussi de belle écarlate , il se mettait en marche avec sa suite, dans l'ordre indiqué, ayant autour de lui quatre valets de pied , tenant en main des hallebardes dorées, et il se rendait de la sorte jusqu'à la porte de Westminster-Hall. Là il mettait pied à terre et traversait la salle dans le même ordre jusqu'à la chancellerie. » Aucune pétition ne parvenait jusqu'à Wolsey sans passer par plusieurs mains, et personne ne pouvait s'adresser à lui si l'or ne lui avait frayé une entrée. Morus, au contraire, siégait tous les jours dans une salle publique où il recevait en personne les pétitions des pauvres.

A cette époque , comme à une époque ultérieure , les cours de justice se montraient jalouses du pouvoir que s'arrogeaient les chanceliers d'envoyer aux parties l'injonction de différer certains actes que la loi leur donnait le droit de faire , jusqu'à ce que la cour de la chancellerie eût décidé si l'exercice du droit légal n'entraînerait pas à des injustices. Dans plusieurs cas, un tort irréparable peut être commis avant qu'un droit puisse être établi par le cours ordinaire des procédures. Alors il est dans les attributions du chancelier de veiller à ce que les affaires restent en suspens jus-

qu'à ce que les questions en litige soient décidées. Il s'éleva une grande rumeur contre cette autorité nécessaire, bien qu'illégale peut-être, au commencement de la chancellerie de Morus : il mit fin à ces clameurs avec sa prudence et sa douceur accoutumées. Ayant fait dresser par un des six clercs une liste des affaires pendantes devant lui, il invita tous les juges à dîner. Il leur soumit cette liste et expliqua d'une manière tellement satisfaisante les détails de chaque cause, qu'ils déclarèrent tous que , dans un cas semblable , ils n'auraient pas autrement agi. 11 offrit même de renoncer à la juridiction, s'ils voulaient entreprendre de restreindre la loi dans les limites de la justice, ce qu'en conscience ils devaient tenter. Les juges refusèrent, et Morus dit à Roper, à ce sujet, qu'il voyait bien qu'ils se fiaient à leur influence pour obtenir des verdicts qui reporteraient toute leur responsabilité sur les jurés... « C'est pourquoi, ajouta-t-il, je me vois forcé de courir les chances de leur censure... »

Dauney, un de ses gendres, disait que sous Wolsey les portiers mêmes faisaient de grands profits , et que la vénalité alors en usage avait corrompu toutes les classes. Morus , à qui on reprochait sa brusque intégrité, répondit que, quand même son père, qu'il respectait beaucoup, serait d'un côté, et le diable, qu'il détestait de toutes ses forces , serait de l'autre , le

diable obtiendrait justice... Lorsque Héron , un autre de ses gendres, se fiant à la manière injuste dont les lois étaient interprétées , sollicita de lui un jugement favorable dans une affaire personnelle, Morus, bien qu'il se montrât toujours le plus affectionné des pères, trompa sur-le-champ son espoir en rendant un arrêt contraire. Le biographe fait de cet acte ordinaire de justice un sujet de louange, comme s'il voyait en cela un exemple extraordinaire de vertu ; déplorable symptôme de la corruption de l'opinion publique, qui contribua, un demi-siècle plus tard, à plonger dans les vices les plus ignominieux les hommes les plus sages et les chanceliers les plus illustres. « Le roi , dit Hall, ouvrit sa haute cour du parlement le 3 novembre de cette année. Ce jour- là il arriva par eau à son palais de Bridewell, où lui et ses nobles endossèrent leurs robes ; ils allèrent ainsi à l'église des capucins noirs : là une messe du Saint-Esprit fut solennellement chantée ; ensuite le roi se rendit au parlement, où, lorsqu'il eut pris place sur le trône, sir Thomas Morus, son chancelier, se tenant debout à sa droite , fit un discours éloquent, déclarant que, pareil à un bon berger qui non-seulement garde ses brebis avec soin , mais encore s'occupe de toutes les choses nuisibles au troupeau, ou capables de le préserver et de le défendre contre tout danger ; de même le roi , qui était le

berger, le directeur et le gouverneur de ce royaume , et dont la prévoyante vigilance s'étendait sur l'avenir, avait pensé que , par suite des changements que subissent les choses , différentes lois étaient devenues insuffisantes et imparfaites , et qu'aussi , à cause de la condition fragile de l'homme, il s'était introduit parmi le peuple différents abus pour la réforme desquels il n'y avait pas encore de loi. C'était pour ces considérations que le roi avait convoqué son haut parlement. C'est ainsi qu'il comparait le roi à un berger; et comme vous voyez que dans un grand troupeau, il y a des brebis gangrenées et défectueuses que le berger sépare des brebis saines , de même est tombée naguère la grande brebis galeuse qui trompait le roi avec tant de ruse et de fausseté qu'on aurait pu croire qu'il n'était pas accordé au roi assez d'esprit pour s'apercevoir de ses artifices. Mais la vue de Sa Grâce était si vive et si pénétrante, que non- seulement il voyait, mais il devinait; de sorte que toutes ses menées lui étaient connues. Le coupable avait reçu une correction douce, mais il ne fallait pas que cette faible punition encourageât d'autres coupables. Et le chancelier déclarait publiquement que quiconque à l'avenir ferait les mêmes tentatives ou conseillerait les mêmes délits ne s'en tirerait pas à si bon marché. » On doit avouer que l'expression de brebis galeuse

in THOMAS MORUS.

appliquée à Wolsey est de mauvais goût et tout à fait indigne de Morus ; elle semble trop accuser une inclination à flatter les mauvais penchants de son maître , qui était présent. La seule excuse qu'on puisse alléguer en faveur de Morus , c'est l'exécration générale dont le cardinal déchu était alors l'objet , et à laquelle ne pouvaient se soustraire même les hommes les plus vertueux de ce temps-là. Tytler, en établissant le contraste entre cette phrase brutale et l'éloge hardi du cardinal , prononcé un mois auparavant , pense que les deux assertions ne sont pas tout à fait incompatibles. L'éloge est donné au talent de Wolsey pour les affaires, talent qui était , on ne peut le nier, d'un ordre supérieur ; le blâme est dirigé contre son manque d'intégrité et sa conduite artificieuse. Nous ne savons pas si cette explication satisfera complète ment le lecteur; mais on ne doit pas oublier que le rapporteur de ce discours est Hall , l'historien de la cour, dont la partialité pour Morus et contre Wolsey est notoire.

Sir Thomas était tellement infatigable dans son application aux affaires , et expédiait avec tant de rapidité les causes qui lui étaient soumises , qu'un jour, ayant demandé la suivante, il lui fut répondu qiiil n'en restait plus une seule. Il ordonna de prendre note de ce fait , qui donna lieu à Tépigramme suivante . Lorsque Morus eut été pendant quelque temps chan-

celier , il ne resta plus d'affaires ; on ne yerra plus la même chose jusqu'à ce que Morus le soit de nouveau.

Il est évident qu'il mettait du goût et du zèle dans ses travaux d'utilité publique , et que la simple routine ne le guidait pas dans l'exercice de ses fonctions; il pensait, à ce sujet, comme un des personnages du vieux Plante : Quid est suavius quàm benè rem gerere bono publico ! quelle tâche plus agréable pour un homme que de bien remplir ses devoirs en vue du bien public ! Le penchant de Morus pour la raillerie ne l'abandonna pas , même au milieu des graves occupations de sa charge. Un jour, un avoué, qui s'appelait Tuble, lui présenta une cause en le priant de la signer. Morus, s'apercevant , après en avoir pris connaissance, que c'était une affaire insignifiante , y ajouta , au lieu d'y mettre sa signature : Conte dun tonneau. L'avoué s'en retourna gravement avec le papier, et ne s'aperçut de la plaisanterie qu'aux rires qu'excita l'affaire quand le document fut reproduit devant la cour ' .

Le bruit s'était répandu , bientôt après la disgrâce du cardinal, que les nouveaux ministres méditaient une attaque contre les biens de l'Église. Une lettre si-

' 11 y a encore ici un calembour qui ne peut se traduire. Le mot tuh signifie , en anglais , cuve ou tonneau. Morus voulait sans doute faire entendre que cette affaire était une chose creuse ou vide comme un tonneau ou une cuve. (JVofe du traducteur.)

gnée par la plupart des seigneurs ecclésiastiques et laïques fut adressée au pape. Ils y représentaient combien eux et le corps entier de la nation étaient intéressés au divorce du roi , et priaient le pontife d'expédier cette affaire , afin qu'il devint inutile d'en venir à des remèdes plus désagréables. Wolsey, malgré la décadence de sa fortune , consentit volontiers à signer cette pièce. Le nom de Morus ne se trouva pas sur la liste. En cas de refus de la part de Clément , Norfolk , le comte de Wiltshire et d'autres créatures du roi avaient décidé que le mariage serait dissous par l'autorité absolue du parlement, de la basse adulation duquel ils espéraient obtenir tout ce qu'ils désireraient. Ils s'aperçurent cependant qu'ils s'étaient trompés et qu'il s'y trouvait quelques hommes aux principes inébranlables , que ni les menaces , ni la flatterie ne pou valent séduire en faveur d'une cause injuste. Plusieurs des évoques s'opposèrent à cette mesure , et parmi eux il se trouva au moins pour la bonne cause un champion dont l'intégrité, le savoir et l'influence étaient irrésistibles. C'était l'évêque Fisher, qui mit hardiment au jour les desseins formés contre l'Église. « J'apprends, dit-il, qu'une proposition a été faite de livrer les petits monastères entre les mains du roi. J'entends exprimer le vif désir de réformer la vie dissolue du clergé ; mais je soutiens que ce n'est pas tant le bien que les biens de

THOMAS MORUS. d7Ç

rÉglise qu'on a maintenant en vue. Prenez garde, milords , s'écria-t-il avec énergie , prenez garde à vousmêmes , à votre pays , à votre religion et à votre sainte mère l'Église catholique. Il se passe des événements nouveaux à l'étranger ; le luthéranisme se répand parmi le peuple, et rappelez-vous, je vous en conjure , de quels désastres nous menacent les bouleversements survenus dernièrement en Allemagne et en Bohème. Résistez donc, dit-il en terminant, résistez vigoureusement , comme il vous convient de le faire , au mal qu'on médite , ou , si vous ne le faites pas , préparezvous à voir disparaître toute obéissance, non-seulement envers le clergé, mais envers vous-mêmes. » Ce discours fut diversement accueilli , selon que les pairs étaient disposés à favoriser les desseins du roi ou à s'en effrayer. Des plaintes furent adressées à Henri sur la hardiesse de l'évêque , et celui-ci reçut l'injonction de s'exprimer avec plus de retenue à l'avenir. Reproche modéré, qui peut être attribué à l'indécision où flottait alors encore Henri , relativement à la mesure en question.

A peine Morus était-il installé dans sa charge , qu'on le tourmenta de nouveau sur l'ancien et odieux sujet du divorce. H chercha à se dispenser de donner son avis en^ alléguant que , n'ayant jamais professé l'étude de la théologie, il était incompétent dans les affaires

de cette nature. Mais le roi le pressa vivement et ne cessa de le harceler que lorsqu'il eut promis de consentir à examiner du moins la question , de concert avec son ami Tunstall et d'autres savants ecclésiastiques.

Morus, avec sa franchise et sa candeur accoutumées, donna ainsi le résultat de son examen : « Pour être sincère envers Votre Grâce , ni vos évêques , quelque sages et vertueux qu'ils soient , ni moi-même , ni aucun memhre de votre conseil, à cause des innombrables bienfaits dont Votre Grâce nous a comblés, ne sommes des conseillers convenables pour Votre Grâce sur ce sujet. Si votre intention est de découvrir la vérité , consultez saint Jérôme , saint Augustin et autres saints docteurs de l'Église grecque et de l'Église latine, qui ne seront pas disposés à vous tromper , soit par respect pour leurs intérêts mondains, soit par crainte de votre mécontentement royal. » Bien que le roi n'aimât pas être contrarié dans ses désirs , cependant le langage de Morus était si sage , que , pour le moment, il le prit en bonne part, et eut souvent, à ce sujet, des conférences avec le lord chancelier. La douceur naturelle de Morus eut probablement plus d'effet que tous les artifices par lesquels les courtisans cherchent à se faire bien venir ou à faire passer des avis désagréables.

THOMAS MORUS. ill

Bientôt après , le roi le pressa de nouveau de peser et de considérer cette grande affaire. Le chancelier se jeta à ses genoux , et rappelant à Henri ses propres paroles lorsqu'il lui remit le grand sceau : « Ayez d'abord égard à Dieu et ensuite à moi, » il ajouta que rien ne l'avait autant chagriné que de ne pouvoir servir Sa Grâce dans cette circonstance , sans enfreindre l'injonction primitive qu'il avait reçue en acceptant sa charge. Le roi dit qu'il se contenterait de son service dans d'autres affaires et qu'il lui continuerait sa faveur, sans jamais tourmenter sa conscience à propos de cette affaire. Nous verrons quelle foi il fallait ajouter à ces paroles. En attendant , comme le voyage du légat en Angleterre et toutes les négociations tortueuses du roi avec le saint-siége n'avaient pu réussir à amener le divorce , on eut recours à d'autres moyens.

On s'était assuré par séduction et par menaces des deux universités nationales. « Les commissaires eurent toute la peine , dit l'honnête Cavendish , et cependant les charges appartenaient au roi. J'ai entendu raconter par des personnes dignes de foi, qu'outre les grandes charges de ces commissaires , des sommes incalculables furent distribuées aux principaux commis pour les séduire , et en particulier à ceux qui étaient chargés des sceaux de l'université.» «Burnet, dit Hallam , ne veut pas convenir que le roi menaça l'uni-

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versité d'Oxford, en cas de refus; cependant il existe trois lettres écrites par lui , dont la dixième partie , si l'on tient compte du caractère de leur auteur, était suffisante pour terrifier un docteur en théologie. » Ayant si bien réussi à l'intérieur , Henri espéra obtenir une décision également favorable des différentes universités d'Italie, de France et d'Allemagne, et à cet effet il eut recours à tous les artifices par lesquels on peut surprendre ou influencer les gens corrompus , ceux qui sont sans défiance, et quelquefois les hommes sages et vertueux. Rien ne fut épargné, ni ordres, ni prières, ni corruption : Nullo non astUy et prece, et pretio. (Épitre de Clément à Raynald.) « Car je suis sûr que le roi paya avant de promettre ; d'où je suis sûr que sa requête fut accordée avant qu'il la fît. » (Shakspeare.) Mais la corruption surtout fut mise en usage. Plusieurs des universités de France et d'Italie décidèrent en faveur du roi , mais il ne réussit pas aussi bien dans celles d'Allemagne. On ne put engager aucun des corps publics à embrasser sa cause ; les ecclésiastiques réformés eux-mêmes , à quelques exceptions près, condamnèrent hautement cette mesure. On ne devait naturellement pas espérer que Luther se laisscàt séduire ; il n'avait pas oublié son ancienne animosité contre Henri , et il écrivit de sa propre main à Bornes , l'agent du roi , qu'il permettrait plutôt à Henri d'avoir

deux femmes, que de consentir à son divorce avec Catherine. Au milieu de toutes ces intrigues , des nouvelles arrivèrent de Rome. Clément, après mûres délibérations , avait cru devoir lancer un bref prohibitif, défendant à toutes les cours et à tous les tribunaux ecclésiastiques de rendre un jugement quelconque dans cette affaire. On remarqua que le roi devint singulièrement pensif en voyant échouer tous ses plans pour amener le divorce; il parut changer d'idées. Toutes ses manœuvres avaient été vaines^ des sommes d'argent considérables avaient été prodiguées sans résultat. Il dit donc à ses confidents qu'il avait été grossièrement trompé ; qu'il n'aurait jamais eu l'idée d'un divorce si on ne lui avait mis dans la tète que la bulle de dispense était défectueuse.

Il avait, plus tard , reçu l'assurance que l'approbation papale pouvait être facilement obtenue , et , cette assurance étant mal fondée , il était décidé à renoncer pour toujours à ce projet. Dans cette situation d'esprit, ayant rencontré le docteur Clarke , évéque de Bath , il lui demanda d'un ton d'impatience : « Milord de Bath , que pensez-vous de la bulle, est-elle bonne ou non? Si elle est mauvaise , qu'on le déclare , et si elle est bonne , elle ne sera jamais révoquée par moi. »

Les Wyat , les Brian et autres intrigants de la cour se hâtèrent de faire part à Anne des hésitations du roi.

Le découragement se peignit sur le visage de la maîtresse et de ceux qui vivaient dans ses faveurs. On commençait à prédire tout bas leur disgrâce, lorsque tout à coup ils furent sauvés d'une ruine imminente par Tun de ces agents du mal , qui semblent voués au service de l'esprit de ténèbres. Dans la maison de Wolsey il y avait un individu, nommé Crumwell, fds d'un cardeur de Wulney , qui , tiré de sa condition obscure, avait été employé par le cardinal à propos de l'abolition des petits monastères. Cet homme avait erré pendant plusieurs années en Italie, et dans un moment d'expansion, rare chez lui, il s'ouvrit au cardinal Pôle. Il se donna comme disciple de Machiavel; il pensait que le vice et la vertu ne sont que des noms , bons tout au plus à charmer les loisirs du collège , mais pernicieux pour ceux qui cherchent à s'élever à la cour des princes. D'après lui , le grand art du politique consistait à soulever le voile que les souverains ont coutume de jeter sur leurs inclinations véritables , et de mettre au service de leurs passions des expédients ingénieux , au moyen desquels ils puissent se conduire selon leur bon plaisir , sans paraître outrager la morale ou la religion.

« Crumwell avait suivi Wolsey à Esher ; mais il trouva , dit Tytler , que la maison d'un ministre déchu n'était pas une sphère convenable pour un carac-

tère aussi remuant , et sous le masque de ce que nous pouvons , sans manquer de charité , nommer de l'hypocrisie religieuse , il dissimula le dessein prémédité de rétablir sa fortune et de gagner la faveur du roi. C'est à cette époque que Cavendish, l'affectueux biographe de son maître Wolsey, peint cet ambitieux aventurier. « Il m'arriva, dit-il, le matin du jour de la Toussaint , d'entrer dans le grand salon d'Esher pour faire mon service : j'y trouvai maître Crumwell, appuyé contre la grande croisée , tenant à la main un livre d'Heures, dans lequel il lisait les matines de la sainte Vierge , ce qui aurait fait plus tard un spectacle singulier. 11 priait avec ferveur et ses yeux étaient baignés de larmes. Je lui souhaitai le bonjour , en disant : « Eh bien! maître Crumwel, que signifie ce grand chagrin? Monseigneur a-t-il à craindre quelque danger, que vous vous lamentiez ainsi; avez-vous eu à souffrir de quelque accident? — Non , non , répondit-il, ce qui me tourmente, c'est ma malheureuse aventure , qui est capable de me faire perdre le fruit des peines que je me suis données pendant toute ma vie , pour avoir servi mon maître avec trop de zèle et de fidélité. — Comment ! Monsieur, j'espère que vous êtes trop sage pour commettre , par l'ordre de Monseigneur, aucune action contraire à ce que vous pensez être juste , et qui puisse vous faire craindre de perdre

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votre fortune. — Bien , bien ! reprit-il , je sais à quoi m'en tenir sur tout ce qui arrive ; et ce que je vois parfaitement, c'est que je suis méprisé du plus grand nombre, à cause de mon obéissance à mon maître. 11 est bien difficile de se défaire d'une mauvaise réputation, lorsqu'elle est une fois acquise, même injustement. Je n'ai jamais obtenu de Monseigneur aucun avancement pour l'augmentation de mes revenus ; et je vous déclare que mon intention est, avec la permission de Dieu , de me rendre cette après-midi , après le dîner de Monseigneur , à Londres , et de là à la cour , où je tâcherai d'obtenir quelque chose avant de revenir. » On ne peut douter que Crumwell ne fût en correspondance avec les confidents d'Anne Boleyn, et qu'il ne fût au fait de la situation critique de leurs affaires. Le lendemain même du jour où les intentions du roi furent connues , il se rendit à la cour à Greenwich , où tout avait été arrangé pour lui obtenir une audience. Le cardinal Pôle, qui tient ce récit de Crumwell lui-même et d'autres qui étaient présents , raconte que dans cette circonstance Crumwell suggéra au roi le moyen de surmonter l'obstacle apporté par le pape au divorce, en prenant l'autorité entre ses mains et en se déclarant chef de l'Église dans son royaume. Ces idées étaient entièrement nouvelles pour le roi. Comme Crumwell, après avoir terminé

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son discours , se tenait debout , les yeux timidement Laissés , Henri le regarda pendant quelques instants en silence , et lui demanda ensuite s'il pouvait prouver que toutes ces choses fussent faisables. Crumwell leva les yeux d'un air modeste , et affirma au roi qu'il pouvait le satisfaire en prouvant ce qu'il avançait. Le roi , ravi , remercia l'homme dont la logique était si convaincante, et lui ordonna de prêter serment comme membre, à compter de ce moment, de son conseil privé.

1531. Le 7 février, un bill fut présenté à la chambre des lords , il contenait la clause suivante : « Reconnaissant le roi comme protecteur et seul chef suprême de l'Église et du clergé d'Angleterre. » Cène fut qu'après de longs débats que le bon Warham et quelques autres purent obtenir la modification après Dieu, et enfin la clause fut conçue en ces termes : « Desquels Église et clergé , nous reconnaissons Sa Majesté comme principal protecteur, seul et suprême seigneur^ et autant que la loi du Christ le permet, comme chef suprême. »

Crumwell s'éleva successivement au rang de chancelier de l'Échiquier et de premier secrétaire du roi ; il ne lui manquait , pour couronner son ambition , qu'un titre inconnu jusque alors : il fut nommé , selon les propres termes de la patente, vice-gérant royal,

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vicaire général et principal commissaire , avec toute l'autorité spirituelle appartenant au roi comme chef de l'Église, pour l'administration convenable de la justice dans tous les cas touchant la juridiction ecclésiastique et la réforme pieuse, ainsi que le redressement de toutes les erreurs, hérésies et abus de ladite Église.

« Ici donc , s'écrie l'ardent Roper, nous voyons le roi et l'homme commissionné par lui s'ériger en juges uniques de toute matière de foi et s'arroger toute discipline ecclésiastique. La commission donnée par notre Sauveur à ses Apôtres et à leurs successeurs est mise de côté par la loi humaine , et toute l'autorité reçue par eux du Ciel est transférée à l'État. Le soin des âmes est dévolu au pouvoir civil , et le bien-être de la chrétienté doit dépendre de la volonté du magistrat. >» 11 ajoute ensuite : « Pour montrer le triomphe d'Henri dans sa nouvelle dignité , une médaille fut frappée portant d'un côté son effigie , et sur le revers trois inscriptions en latin , en grec et en hébreu , en commémoration de cet événement. >»

30 Mars. Afin de prévenir autant que possible l'impression que devait probablement faire sur l'esprit public le bref prohibitif de Clément , Morus , vu les attributions de sa charge de chancelier, se rendit, accompagé de douze des pairs , à la chambre basse. On y lut la réponse des universités, et on exhiba une pile

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formidable de papiers , contenant , à ce que l'on prétendait , l'opinion des théologiens et des canonistes. Le lendemain après la prorogation , plusieurs lords furent députés vers la reine pour la prier, afin d'apaiser la conscience du roi , de s'en rapporter pour cette affaire à la décision de quatre seigneurs laïques et de quatre seigneurs ecclésiastiques. « Que Dieu lui accorde une conscience paisible, répondit-elle, mais voici ce que j'ai à lui dire : Je suis sa femme mariée légitimement par la sainte Église , et je resterai telle jusqu'à ce que la cour de Rome, qui a jugé au commencement, décide quelle sera la fin. >» Une seconde députation lui fut envoyée pour lui intimer l'ordre de quitter le palais de Windsor. « Quelque part que j'aille, dit-elle, je n'en serai pas moins sa femme légitime. « A dater de ce jour Catherine et Henri ne se revirent jamais. Elle se rendit d'abord au château royal de Moor, puis à East Hamplsa, et fixa enfin sa résidence à Ampthell , dans le comté de Bedford. Ce fut vers cette époque que Morus perdit son père. Après une longue vie consacrée à l'accomplissement de ses devoirs, sir John Morus, âgé de près de quatre- vhigtdix ans, alla rejoindre ses aïeux. Il avait vécu assez pour voir s'élever son fils aux plus hautes dignités , et il fut rappelé à temps pour ne pas être témoin de sa malheureuse fin. 11 esta peine nécessaire d'apprendre

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au lecteur que, dans cette triste circonstance, Morus donna les preuves les plus touchantes d'amour filial , et que le vieillard rendit le dernier soupir dans ses bras, encouragé par ses prières et consolé par les soins les plus tendres qui puissent naître de la religion et du cœur d'un fils. Si cette mort accrut la fortune de Morus, elle l'accrut de peu. La dernière femme de sir John vivait encore , et elle jouit de l'usufruit de la plus grande partie de la fortune de son mari. Morus, dans son apologie, dit à ce sujet : « Le revenu des terres et des émoluments que je possède dans toute l'Angleterre , indépendamment de ce qui provient des dons de Sa Très-Haute Grâce le roi , ne s'élève en ce moment et ne s'élèvera au plus qu'à la somme de cinquante livres, tant que ma belle-mère vivra. (Et je prie Dieu de tout mon cœur qu'il lui conserve la vie et la santé.) » D'après ce chiffre, nous pouvons apprécier la valeur des aumônes de Morus et son mépris des richesses.

Cependant la position de Morus devenait chaque jour plus embarrassante. Les hautes dignités auxquelles il avait été élevé par le roi , les témoignages évidents de faveur personnelle qu'il en avait reçus , son humeur douce et aimable , tout se réunissait pour l'empêcher de résister, autant que les limites les plus larges de sa conscience pouvaient le permettre , aux

désirs de son souverain. D'un autre côté, la profondeur de ses sentiments religieux et son respect pour l'autorité de l'Église lui faisaient considérer avec crainte et défiance la conduite d'Henri et ses desseins , qui tendaient évidemment à une rupture avec le saintsiége, centre de l'unité catholique. Outre ces principes plus élevés , ses sentiments d'humanité , de générosité et de justice le portaient à épouser la cause d'une princesse outragée et innocente , chassée du trône et du lit d'un époux tyrannique.

On doit aussi se rappeler que Morus avait été admis dans l'intimité domestique , aux causeries d'intérieur du roi et de la reine , et qu'il avait eu, par conséquent, de nombreuses occasions de voir et d'apprécier les vertus et les qualités estimables de cette excellente femme. Les inquiétudes de Morus s'accrurent à mesure que s'approchait l'instant où devaient être exécutés les projets du roi, concernant son divorce et son second mariage.

Quelques anecdotes relatives à cette époque de la vie du chancelier, ont été conservées par la plume affectueuse de son gendre Roper. Nous avons déjà vu qu'après les affaires de la journée, Morus se promenait de préférence sur le bord de la Tamise. Son gendre l'accompagnait souvent. Dans une de ces promenades , il s'adressa à Roper d'un ton plus sérieux que

d'habitude. « Je voudrais , dit-il , mon fils Roper, qu'il plût à Dieu , à condition de voir trois choses bien établies dans la chrétienté , qu'on me mit dans un sac et qu'onme jetât sur-le-champ dans laïamise. — Et quelles sont donc^ Monsieur, repartis-je, ces trois grandes choses qui vous font exprimer un pareil désir? — Ma foi, mon fils, répliqua-t-il , les voici : la première c'est que , comme la plupart des princes chrétiens se font une guerre acharnée , ils pussent tous conclure une paix universelle ; la deuxième , c'est que , l'Église de Jésus- Christ étant maintenant affligée d'un grand nombre d'erreurs et d'hérésies , on pût y établir une parfaite uniformité de religion. La troisième, c'est que , comme l'affaire du mariage du roi est maintenant sur le tapis , elle puisse , pour la gloire de Dieu et la satisfaction de tous les partis , être menée à une bonne conclusion. » Une autre fois Morus s'en retournait dans sa barque après avoir dîné chez un négociant de la Cité. Son bailli des eaux, fidèle serviteur, ayant entendu plusieurs personnes imbues des nouvelles doctrines, railler sir Thomas à cause de son opposition bien marquée aux doctrines luthériennes , se mit fort en colère , sachant bien que son bon maître ne méritait nullement de pareilles invectives. Lorsqu'ils furent assis dans la barque , il ne manqua pas de rappeler les choses désagréables qu'il avait entendues, et ajouta

avec un signe de tête expressif : « Si je jouissais , Monsieur, d'autant de faveur et de crédit que vous auprès du prince , ces hommes ne me calomnieraient pas avec autant d'impudence. Ne feriez-vous donc pas bien , Monsieur, de les citer à comparaître devant vous et de les punir, à leur honte, pour leur injuste malignité? » Sir Thomas, souriant de cette honnête vivacité, répliqua : « Eh quoi ! monsieur le bailli , voulez-vous que je punisse ceux qui me rendent de plus grands services que vous tous qui êtes mes amis? Laissez-les, pour l'amour de Dieu , parler de moi tout à leur aise et me lancer autant de traits que cela leur fera plaisir ; tant qu'ils ne m'atteignent pas , quel mal peuvent-ils me faire? II est vrai que, s'il leur arrivait par hasard de m 'atteindre, j'en serais bien mari; mais j'espère qu'avec l'aide et par la grâce de Dieu , aucun d'eux ne parviendra à me toucher; et croyez bien que j'ai plus de raison d'en avoir pitié que d'être irrité contre eux. » Morus , pour remplir la tâche que lui imposait sa position officielle, devait faire violence à son naturel. En exposant devant la chambre des Communes les opinions des universités, qui étaient, par le fait, autant d'outrages aux sentiments de la reine, pour qui il éprouvait tant d'amour et de respect , il fut forcé de répéter un mensonge sur lequel il lui dut coûter de s'appesantir. Aussi, peu de temps après, nous le voyons

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s'adresser à son ami intime, le duc de Norfolk, elle prier d'intercéder auprès de son ro^al maître pour qu'il lui soit permis de rendre les sceaux. Une maladie de poitrine , causée par une application trop soutenue , fut le prétexte dont il se servit, tant auprès du duc qu'auprès des amis avec lesquels il était en correspondance. Mais Norfolk savait trop bien de quelle importance étaient pour le roi les services de Morus dans la position qu'il occupait , pour faire une telle démarche avant d'y être forcé par les instances réitérées du chancelier; et Henri, quelque fût son désir de remplacer la rigide honnêteté de Morus par quelque chose de plus souple et de plus seumis à ses désirs , eut assez de décence pour ne pas accepter la démission offerte , avant d'en avoir été sollicité à plusieurs reprises. Cependant Henri consentit enfin , et Morus obtint une audience pour lui remettre les sceaux, qu'il avait gardés pendant deux ans et sept mois. Hall raconte ainsi cet événement : « Sir Thomas Morus , après avoir longtemps prié le roi de le délivrer de sa charge , lui remit le 15 mai, à Westminster, le grand sceau d'Angleterre, et fut, parla faveur du roi, congédié. Le roi garda ce sceau jusqu'à la Pentecôte suivante, et le lundi de la semaine de la Pentecôte il créa Thomas Andley orateur du parlement , chevalier, et le fit lord gardien du grand sceau. »

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Comme nous verrons le successeur de Morus dans les rangs de ses adversaires , il est bon de dire en passant quelques mots sur sa conduite et son caractère. On pourra puiser quelques renseignements à ce sujet dans certains documents tirés de^ papiers d'État, et qui ne le présentent pas sous un jour favorable, si surtout on le compare à son prédécesseur. F.es passages suivants montrent combien sa conduite contrastait avec la sévère intégrité et la mâle indépendance de Morus. Dans une lettre de lui au secrétaire Crumwell , après avoir déclaré que ses dettes le tourmentent cruellement , il dit : « Je crains de demander quelque chose à Sa Grâce le roi , car il m'a déjà témoigné beaucoup de munificence; mais. Monsieur, puisse, par votre entremise, plaire à Sa Grâce le roi de me donner cette pauvre maison dont je vous ai déjà parlé, et qui appartenait naguère à l'église du Christ, à peu de distance de Londres , avec les terres et les prairies qui en dépendent, et dont le revenu annuel n'excède pas vingt marcs j puisse aussi Sa Grâce vouloir, dans sa bonté , me payer les cent livres qui me sont dues et me prêter six cents livres sur de bonnes garanties. Je vous prie de brûler cette lettre ou de la tenir secrète , car elle contient la preuve de mon indigence , que je ne voudrais pas faire connaître à tout le monde. » Dans une autre lettre datée de la même année (1533)

on trouve ce qui suit : « Tl a couru des bruits touchant la dissolution de l'abbaye de Saint Jean, Colchester et de Saint- Oswith , et je prends la liberté d'écrire à Votre Seigneurie touchant ma dernière requête. Je TOUS supplie , Monseigneur, si Votre Seigneurie trouve cette requête honorable et raisonnable , d'en vouloir bien parler à Sa Majesté et de l'appuyer sérieusement. Je vous tourmente souvent de mes demandes , et ne puis vous récompenser de votre politesse et des peines que je vous donne; mais s'il vous est possible d'obtenir cette faveur, vous aurez deux cents livres de pot~de-vin. » Cette proposition est faite avec tant de sang-froid et ressemble tellement à une transaction commerciale, qu'on peut croire qu'il n'y avait rien de nouveau pour Crumwell dans des affaires de cette nature. L'éditeur des papiers d'État, d'où nous tirons cette nouvelle , dit sèchement : Crumwell ne fut pas tenté par cette offre ; il obtint l'abbaye pour lui-même. Marillac , ambassadeur de France , appelle Andley un grand vendeur de justice. (Legrand. I. 224.)

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