‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Morus dans sa retraite. Nouveaux arrangements domestiques. Sa pauvreté. Offres des évoques. Accusation et défense. Cramner. Mariage d'Henri et d'Anne Boleyn. La nonne de Kent. L'évêque Fisher. Morus est accusé de non révélation de haute trahison. Statuts concernant la succession et l'allégeance. Morus refuse de prêter serment. Il est emprisonné à la Tour.

Morus renonça à sa haute position avec plus de joie et d'empressement que d'autres n'en éprouvent en acceptant les honneurs tant enviés des charges publiques. La possession de ces honneurs éleva son âme , au lieu de la corrompre. En les abandonnant, son esprit lui parut soulagé d'un fardeau qui l'oppressait , et il se réjouit de pouvoir de nouveau respirer à son aise. Lorsque ses amis lui témoignèrent leur chagrin de la perte de ses dignités , il sourit de leur sollicitude inutile , et les rendit honteux des regrets qu'ils laissaient

voir, à la nouvelle d'un événement auquel ceux qui connaissent l'instabilité des î^randeurs humaines devraient toujours être préparés.

La manière caractéristique dont il fit part de sa démission à sa femme , prouve assez qu'il se trouvait dans cette position d'esprit. Il avait rendu les sceaux la veille , qui était un samedi , et le dimanche matin il s'était rendu avec sa famille à l'église de Chelsea. Lorsqu'il était chancelier , un de ses serviteurs avait l'habitude, après le service divin, d'aller trouver M™^ Morus à son banc, et de la prévenir que Monseigneur était parti en avant. Dans cette circonstance, sir Thomas s'y présenta lui-même, le bonnet à la main , et , faisant un profond salut , lui dit avec une gravité parfaite : « Madame , Monseigneur est parti. « Accoutumée à ses plaisanteries , car il avait l'habitude de plaisanter avec elle en toute occasion , sa femme y fit peu attention pour le moment ; mais lorsqu'à son retour chez lui il lui apprit sérieusement qu'il s'était démis de sa charge, elle entra dans une véritable colère. Nous avons dit qu'elle avait un penchant à la vanité , et ce sentiment devait naturellement se manifester dans cette occasion. « Tilly valy ' , qu'allez-vous

» Exclamation ordinaire à cette époque , dont l'origine paraît être le pays de Cornouailles, et sur le sens de laquelle Makintosh est embarrassé.

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faire? s'écria-t-elle , sa colère croissant de plus en plus ; qu*allez-vous faire , que yous ne vouliez pas faire votre chemin comme d'autres gens? Allez-vous vous asseoir au coin du feu, et faire comme les enfants des dessins dans les cendres avec un bâton ? Plût cà Dieu que je fusse homme, et vous verriez alors ce que je ferais. — Eh bien! Alice, reprit sir Thomas, que feriez-vous? — Ce que je ferais? repartit- elle ; ma foi , j'irais en avant avec les principaux d'entre eux tous ; car, comme ma mère (Dieu veuille avoir son âme) avait coutume de dire , il vaut toujours mieux gouverner que d'être gouverné soi-même. — Par ma foi! femme, dit Morus, je sais que voilà une règle que tu as toujours été disposée à suivre. — Certainement , réponditelle , et toute personne douée de quelque énergie en ferait autant. »

Voyant que sa femme était disposée à avoir le dernier mot, le chevalier, dans un accès de bonne humeur, appela ses filles, et leur demanda si elles ne voyaient pas quelque chose de dérangé dans l'extérieur de leur mère. Alice, pensant qu'il y avait effectivement quelque chose de dérangé dans ses vêtements , se tourna du côté de ses filles pour qu'elles pussent l'examiner. « Oh ! ce n'est pas cela, dit sir Thomas en riant. Ne vous apercevez- vous pas que le nez de votre mère est un peu de travers? » Ceci était par trop fort , et la

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dame courroucée se renferma dans sa chambre, ce que désirait Morus.

On dira peut-être que des choses aussi insignifiantes ne sont pas dignes d'être rapportées dans la vie d'un si grand homme ; mais ne peut-on pas souvent , par des circonstances légères en apparence , en apprécier le vrai caractère? De telles anecdotes sont bien plus propres à nous montrer Morus sous son véritable aspect , que des portraits minutieusement exécutés. Elles prouvent que sa bonne humeur était naturelle , sans affectation , et que les richesses et les honneurs avaient si peu de charme pour lui, qu'il plaisantait encore en s'en débarrassant.

C'est à cette époque qu'il fit faire dans l'église de Chelsea son tombeau , avec une inscription rapportant les événements les plus remarquables de sa vie. Il en parle ainsi dans une de ses lettres à Érasme : « Certains bavards avaient ici donné à entendre que, bien que j'eusse dissimulé mes sentiments, je n'avais qu'avec répugnance renoncé aux avantages de ma charge. Je suis décidé à représenter la chose telle qu'elle est réellement , et , à cet effet , je me suis occupé de mon tombeau, pour lequel j'ai composé une épitaphe , où je réfuterai ces insinuations ; et en cela je travaillerai moins pour mon propre compte, car je m'inquiète peu des discours des hommes , pourvu que

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j'aie l'approbation de Dieu; que parce qu'ayant écrit quelques ouvrages pour défendre certains dogmes mis en question, j'ai compris qu'il était convenable que je défendisse l'intégrité de mon caractère. Et afin que vous puissiez juger de l'arrogance avec laquelle j'ai écrit , je vous envoie ci-incluse l'épitaphe en question; vous y verrez combien peu je suis disposé à flatter ces gens-là. J'ai attendu assez longtemps les suffrages sur ma conduite officielle , mais jusqu'à présent personne ne s'est présenté pour attaquer mon intégrité. Il faut que j'aie été bien innocent ou bien sur mes gardes ; et si mes adversaires me refusent l'un , il leur faudra du moins m'accorder l'autre. Le roi ïuimême a souvent déclaré en particulier, et deux fois en public , son opinion à ce sujet ; car , lorsque mon successeur prit possession de son siège, Sa Majesté ordonna au duc de Norfolk , haut trésorier d'Angleterre, de porter un témoignage honorable en ma faveur , plus même que la modestie ne me permet de répéter , et de dire que c'était avec la plus grande répugnance , et non sans des sollicitations réitérées , qu'il avait accepté la démission offerte par moi ; et , non content de cela , il fit répéter la même chose en sa présence , longtemps après , dans le discours prononcé par mon successeur devant la chambre des Communes. «

Retiré maintenant dans sa paisible retraite de

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Chelsea , il semble y respirer plus librement. Écoutons-le épancher son cœur dans le sein d'un ami : « Ces dignités éminentes élèvent un homme bien haut j sans doute , et le placent au-dessus de la foule ; mais souvent, comme un cheval farouche et capricieux , elles désarçonnent leur cavalier. La médiocrité dorée , Fétat moyen, est celui qu'on peut , s'il est permis de s'exprimer ainsi , gouverner plus facilement , celui que nous parvenons à dompter avant d'en être domptés nous mêmes. C'est pourquoi, bien convaincu de cette opinion, j'attache plus de prix à ma petite maison , à mes études , au plaisir de la lecture , à ma famille , à la paix et à la tranquillité intérieures , qu'à tous vos palais royaux, à vos aifaires publiques, à toute la gloire, aux avantages et aux faveurs de la cour, auxquels nous aspirons avec tant d'ardeur. J'attends d'autres fruits de mes études : que je puisse engendrer les enfants que j'ai conçus , que je puisse publier quelques ouvrages de moi , pour le bien général ; s'ils ne sont d'aucun profit pour la science , ils prouveront au moins de l'esprit et du travail.» Il est douloureux de penser que ces rêves de bonheur devaient être de si courte durée, et que ces projets littéraires ne seraient qu'une Myopie. «Lorsque le roi, dit Roper, reçut gracieusement le sceau des mains de Morus , après beaucoup de remerciements et d'éloges pour les

loyaux services qu'il avait rendus dans cette charge , Sa Grandeur voulut bien en outre dire à Morus qu'en considération de ses services, il pouvait être sûr que, quelles que fussent les demandes qu'il eût à lui adresser à l'avenir , touchant soit son honneur , car c'est le mot dont se servit le roi, soit ses intérêts, il trouverait toujours en Sa Grandeur un seigneur bon et gracieux. '» Roper ajoute : « Combien ces paroles étaient sincères ! non- seulement le roi ne lui fit pas cadeau d'un denier, mais encore il le dépouilla plus tard, ainsi que sa postérité, de tout ce qu'il lui avait été donné, de tout ce que sir John son père lui avait laissé et de ce qu'il avait acquis lui-même. »

Les évêques n'ignoraient pas que, malgré la faveur du roi, Morus était pauvre. De concert avec les membres les plus distingués du clergé , ils convinrent , dans une de leurs assemblées , de lui offrir, comme récompense , une somme d'argent , produit d'une souscription faite parmi eux , et dont le montant est évalué à cinq mille livres sterling, somme énorme pour cette époque. Les évêques de Bath , de Durham et d'Exeter (les docteurs Clarck, Tunstall et Hussay), se rendirent auprès de lui et lui firent cette offre au nom de l'assemblée. Ils dirent qu'ils avaient hautement apprécié son travail et les peines qu'il avait prises , en écrivant plusieurs livres savants pour la défense de la foi catholique

contre les erreurs répandues secrètement dans le royaume ; que c'était à leurs soins comme pasteurs , que la défense de ces intérêts appartenait principalement , et que cependant il n'y avait pas un seul ecclésiastique dont les ouvrages pussent rivaliser avec les siens , par l'étendue , la force des arguments ou les heureux résultats qu'il avait obtenus. C'est pourquoi ils se croyaient comme tenus de le récompenser des peines qu'il avait prises et du zèle qu'il avait déployé pour les défendre dans la cause de Dieu ; qu'ils n'ignoraient pas combien il leur était impossible de proportionner la récompense au mérite, et qu'il fallait laisser cela à la bonté de Dieu. Mais, considérant que sa fortune était loin de répondre à tant de qualités, l'assemblée tout entière les avait députés vers lui pour le supplier d'accepter cette somme comme un faible témoignage de reconnaissance , et qu'ils espéraient qu'il daignerait la recevoir, en considération de l'esprit dans lequel elle était offerte. «Ceci, dit le petit -fils de Morus , était une action magnifique de la part des prélats ; mais ils connaissaient bien peu la noblesse du caractère de ce grand homme. « Il les pria d'accueillir l'expression de sa vive reconnaissance , mais il refusa le don. « C'est une grande satisfaction pour moi , dit-il , que des hommes aussi sages et aussi savants fassent un tel cas d'actions bien simples ; mais je n'ai jamais eu

l'intention d'accepter la moindre récompense, excepté des mains de Dieu seul ; c'est de lui , le dispensateur de tous les dons, que j'ai reçu celui de pouvoir défendre sa cause , et à lui seul en revient toute la gloire. Je rends grâces du plus profond de mon cœur à Vos Seigneuries pour votre offre obligeante; mais je dois vous supplier de m'excuser si je n'accepte rien de vos mains. » Et quoique, poursuit son petit -fils, ils continuassent à le presser si vivement, qu'un refus semblait impossible, ils ne purent, malgré tous leurs efforts réunis , réussir à lui faire accepter leur don. Ils changèrent alors de batteries , et le supplièrent de leur permettre au moins de l'offrir à safemme et à ses enfants. « Non pas, Messeigneurs , dit le chancelier, non pas, vous ne me circonviendrez pas ainsi ; j'aimerais mieux voir jeter cet argent dans la Tamise , que d'en voir profiter qui que ce soit de ma famille ; sans doute votre offre est en elle-même très-honorable et très-bienveillante ; mais je fais tant par goût et si peu par amour du lucre , que je ne voudrais vraiment pas, pour une somme bien plus considérable, avoir perdu la valeur de tant de nuits sans sommeil. Et cependant, malgré tout cela, je consentirais , à condition que toutes les hérésies fussent détruites , à ce que tous mes livres fussent brûlés, et à sacrifier ainsi tout le fruit de mon travail. » « De sorte, continue Crésaire, que les évêques furent

obligés de s'en retourner chacun chez soi, et tout le monde put se convaincre, par cette vertueuse réponse et par la fermeté de sa conduite , que toute sa sollicitude était pour le plus grand honneur de Dieu , et non pour quelque vaine gloire ou de simples intérêts mondains. » Les réformateurs , toujours à l'affût des moindres événements qui pussent être défavorables à leur infatigable adversaire , firent courir le bruit que Morus avait été acheté par le clergé pour écrire contre eux.

Dans V Apologie publiée peu de temps après par Morus , on trouve le passage suivant : « Je ne nierai pas que quelques hommes honorables et vertueux du clergé n'aient voulu, en récompense de ma bonne volonté et de mes travaux contre ces hérétiques, me donner beaucoup plus que je ne mérite; mais je puis bien prendre Dieu et eux à témoin qu'aucun d'eux n'a jamais pu rien me faire accepter , car je leur ai dit ouvertement que je préférerais jeter leur argent dans la Tamise que de le prendre. Bien qu'il se trouve parmi eux des hommes vertueux et honorables , ce n'est pas d'eux que j'attends ma récompense, mais de Dieu, pour l'amour de qui seul j'ai pris toutes ces peines. »

Certes , si le roi eût été doué de la moindre sensibilité , la démarche des évêques lui eût paru la censure la plus amère de sa conduite j mais l'égoisme croissant

d'Henri avait fermé son cœur à tout sentiment de cette nature. Lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion, nous l'avons vu prodiguer ses trésors; mais il n'y avait rien dans le loyal et intègre Morus qui put l'intéresser ou éveiller sa sympathie.

Mais Morus pouvait se passer de cette amitié ; la simplicité et la modération de ses goûts lui rendaient la retraite tellement facile, que ses habitudes personnelles n'en éprouvèrent aucun changement. Il fit cadeau au lord maire de son fou , partie alors indispensable de la maison d'un grand seigneur ' . Son premier soin fut de subvenir aux besoins de sa suite , en plaçant ses gentilshommes et ses gardes près de différents pairs et prélats , et ses huit mariniers au service de son successeur, sir T. Ândley, à qui il donna sa grande barque , un des apanages les plus indispensables de sa charge, à une époque où les voitures étaient inconnues. Son plus grand chagrin fut de se séparer de ceux qu'il aimait. 11 rassembla ses enfants et ses petits-enfants, qui avaient vécu jusque alors dans la paix et l'amitié sous son toit patriarcal , et après leur avoir exprimé combien il regrettait de ne pouvoir agir comme il le désirait, c'est-à-dire de conti-

' Rastell nous apprend que Pattison fut renvoyé à son père. Nous n'hésitons pas à le croire , car cela est plus en rapport avec l'humanité bien connue de sir Thomas.

nuer à prendre soin d'eux tous lui-même et de vivre comme à l'ordinaire, il les pria de lui donner leurs avis dans cette circonstance difficile. Quand il vit qu'ils gardaient le silence , n'osant risquer leur opinion , il leur donna la sienne avec sa gaieté naturelle. « J'ai été élevé , dit-il , à Oxford , dans un hôtel de la chancellerie, à Lincoln s-Inn, ainsi qu'à la cour du roi, depuis le degré le plus bas jusqu'au plus élevé, et cependant il ne me reste guère que cent livres par an ( y compris les dons du roi) ; c'est pourquoi , maintenant s'il nous plaît de vivre ensemble , il faut que nous nous cotisions tous ; mais il ne faut pas que nous tombions d'abord au plus bas degré. Nous commencerons par le régime de Lincoln's-Inn , dont se contentent un grand nombre d'hommes respectables et avancés en âge; l'année suivante , s'il ne nous est pas possible d'y suffire , nous descendrons d'un degré , au régime de New-lnn ; si ce régime est encore au-dessus de nos moyens, nous en viendrons l'année suivante à celui d'Oxford, auquel sont soumis un grand nombre de gens graves , savants et respectables par leur âge. Si nos ressources ne nous permettent pas d'y rester non plus, nous prendrons des bissacset nous nous mettrons tous ensemble à mendier , et à chanter aux portes un Salve regina pour exciter la bienfaisance , et pouvoir rester ainsi en société et nous réjouir tous ensemble. »

Ses enfants se virent forcés de se séparer de lui , excepté Roper et sa femme, qui vivaient dans une maison contiguë à la sienne.

On lit dans une vie manuscrite de Morus , collection de Lambeth : « Après s'être démis de sa charge de chancelier, il n'était pas en état de fournir, pour son entretien et celui de sa famille , assez de vivres , de vêtements et autres articles indispensables. Il était obligé , en hiver , manquant de bois de chauffage , de faire apporter dans sa chambre une grande botte de luzerne sèche , à la flamme de laquelle il se chauffait, lui , sa femme et ses enfants ; après quoi ils se couchaient sans autre feu. »

Morus , dans ses lettres à Érasme , s'était félicité de ce que personne n'avait osé mettre son intégrité en doute; mais il trouva bientôt des gens assez impudents pour le faire * .

On exerça l'espionnage le plus servile et le plus perfide, dans le but de trouver quelque sujet d'accusation

' « Le monde , disait Morus , est ingrat : non-seulement il récompense rarement les bons services, mais il cherche encore à représenter les actions les plus simples sous un faux jour. Une bonne action, du reste, est au-dessus des récompenses qu'il peut donner; Dieu seul donnera cette récompense. »

Il dit encore quelque part , en parlant des ingrats : « Ils écrivent sur le sable les services les plus importants , et les plus petites injures sur le marbre. »

contre lui, et c'est alors qu'il put juger de la véritable valeur de son intégrité et d'une conscience pure. S'il n'avait pas agi avec la probité la plus irréprochable dans la charge importante qu'il avait remplie , s'il n'avait pas conservé ses mains pures de toute corruption , le moindre prétexte eût été avidement saisi pour le perdre. En effet , un homme, du nom de Parnell , fut engagé à déposer une plainte contre Morus. Il l'accusa d'avoir prononcé un décret contre lui dans la cour de la chancellerie, à la requête d'un nommé Vaughan , et de s'être laissé corrompre par le cadeau d'une grande coupe en vermeil qui lui avait été remise par la femme de ce Vaughan. Sur cette accusation , il fut sommé de comparaître devant le conseil présidé par lord Willtshire , père d'Anne Boleyn, Lorsque le témoin déclara les faits à sa charge, il avoua sur-le-champ que ce vase lui ayant été offert pour étrennes longtemps après que le décret eut été rendu , il l'avait accepté. En entendant ces paroles , les yeux du président brillèrent de plaisir; il ne put maîtriser son émotion et s'écria : « Eh bien ! Milords , ne vous avais-je pas dit que nous découvririons que le fait était exact? » Sir Thomas dit avec calme « que , puisqu'ils avaient bien voulu écouter avec courtoisie la première partie de l'histoire , ils voudraient bien entendre la seconde avec la même impartialité. » Ceci ayant été accordé , il déclara que ,

« bien qu'après beaucoup d'importunités il eût en effet consenti à recevoir cette coupe , il envoya sur-lechamp chercher son sommelier, et, lui ayant ordonné de la remplir de vin , la présenta à M"® Vaughan , et , après qu'elle eut bu , il la vida également , à sa santé ; puis , aussi librement que son mari la lui avait donnée, il la lui rendit, pour qu'elle en fit un cadeau d'étrennes à son mari. Elle l'accepta après avoir fait quelques façons et l'emporta. » La femme elle-même et plusieurs personnes présentes déposèrent de la vérité de ce fait , ce qui fit sourire tous les membres du conseil, excepté le président, qui se retira sur-le-champ. Morus , dans sa retraite, termina et publia plusieurs ouvrages de controverse qu'il avait commencés étant chancelier. A cette période appartiennent sa fameuse Apologie , la seconde partie de la réplique de Tindall, le traité intitulé Défaite de Salem et de Byzance , et une réponse en cinq livres à un traité anonyme , portant le titre de Souper du Seigneur. Ces ouvrages démontrent l'étendue du savoir de Morus et son tact dans la guerre de polémique. Des théologiens d'une époque plus avancée y ont souvent puisé , comme à un arsenal, des armes pour la défense de la foi. Nous ne nous arrêterons pas à examiner si l'esprit et l'originalité sont des armes convenables dans une lutte où sont en jeu des intérêts si graves et si élevés; mais s'il est

permis au champion de la vérité de s'en servir, il est certain que Morus les maniait avec autant d'adresse que de vigueur. Le contraste entre cette guerre d'escarmouche et les passages solennels et touchants qu'on y rencontre, produit un effet bien singulier. Citons-en quelques exemples :

« Autant vaudrait-il m'engager à renoncer à la lumière et à chercher , dit-il , mon chemin avec une chandelle , que tenter de me faire abandonner la vérité, telle qu'elle est enseignée par l'Église connue, pour la chercher dans une Église inconnue. » Après avoir solennellement averti Tindall du danger de retomber dans l'erreur et des contradictions auxquelles il était sujet, avouant un jour la vérité de ce qu'il désavouait le lendemain, il continue ainsi: " Bien qu'il l'ait avoué antérieurement, il voudrait bien maintenant se dédire , non de son propre mouvement, mais peut-être parce que l'esprit du mal le tire, sans qu'il s'en doute, par le pan de son habit. » (p. 569.)

« Il écrit bien et couramment, et voici l'effet que produit la lecture de ses livres. Le conte est fort bon tant qu'il est en train de le raconter , et semble aussi poli et uni aux oreilles que l'eau qui glisse sur le dos d'une oie; mais si l'eau s'arrête pendant quelque temps, elle pénètre bientôt jusqu'à la peau (p. 755). >> Beaucoup

de ces comparaisons plaisantes perdent à la traduction.) « Tant que Tindall se sert sérieusement de sa logique , elle est supportable; mais son enjouement est d'un triste effet ; il plaisante aussi agréablement qu'un chameau qui danse.

« La croyance communément reçue de l'Église universelle du Christ est un argument suffisant pour le simple catholique ; car, bien qu'un sophiste , par un argument subtil, puisse persuader à un esprit naïf que deux œufs en font trois , parce qu'il y en a un et qu'il y en a deux , et que deux et un font trois , cependant l'homme sans instruction , quoiqu'il manque de logique pour renverser son argument subtil , a cependant assez d'esprit pour en rire, et pour manger luimême les deux œufs , en priant le sophiste de prendre et démanger le troisième. Ainsi tout homme fidèle, quelque spécieusement qu'on puisse argumenter contre sa foi, sera, d'après les Écritures, convaincu au fond du cœur que ce qu'on lui a enseigné est vrai , parce qu'il l'a appris de l'Église , que l'esprit de Dieu conduit à la connaissance de toute vérité.

« En discutant avec un des partisans de Luther, qui était plus zélé qu'érudit, je lui dis qu'il y avait un témoin en ma faveur que je pourrais citer. « Qui est-ce? » me demanda-t-il ; et lorsque j'eus nommé Origène , il recula en disant : « J'aimerais mieux me

détourner de plusieurs lieues de mon chemin que de rencontrer cet homme; c'est le même que l'évêque Fisher opposa à un de mes amis , qui m'a assuré n'a- Yoir pu lui résister, tant il était subtil. » Tl termina par me demander si Origène n'était pas étranger à ce pays.

« Tindall me demande pourquoi je n'ai pas discuté avec Érasme, qu'il appelle mon chéri, sur les traductions qu'il a faites du mot ecclesia par congregatio ; et puis il me reproche , avec raison , que je l'ai probablement favorisé , parce qu'il a écrit chez moi son livre de Moria; il m'eût bien attrapé si dans ce reproche il eût mis quelque sel. Je n'ai pas discuté avec mon cher Érasme, parce que je n'ai pas trouvé dans mon cher Érasme les mêmes intentions malignes que chez Tindall ; car si j'avais trouvé chez mon cher Érasme les mêmes ruses et les mêmes desseins que chez Tindall , Érasme ne serait plus mon cher. Mais je trouve que mon cher Érasme déteste et abhorre les erreurs et les hérésies de Tindall , et c'est pourquoi mon cher Érasme continue à être mon cher ; et certes, si Tindall n'avait jamais enseigné ces erreurs , ou s'il avait eu la grâce de les abjurer, Tindall serait également mon cher. Mais tant qu'il écrira d'une manière aussi hérétique , je ne puis prendre pour mon chéri celui qui est le chéri du diable.

« Quant à Moria, dans lequel Érasme , sous le nom grec de Moria (folie) , ne fait qu'attaquer et critiquer les fautes et les folies des gens de toutes classes et de toute condition, tant spirituelle que temporelle, sans en excepter aucune , liYre qui , s'il était écrit en anglais , prouverait à tout le monde , au dire de Tindall, que mes opinions étaient alors bien différentes de celles que j'exprime maintenant; s'il en est ainsi, j'ai d'autant plus sujet de remercier Dieu de mon amendement.

«Mais certes, ce qui est vrai, c'est. Dieu merci, que je n'ai jamais eu l'idée d'altérer le respect dû aux images des saints ou à leurs saintes reliques. Et quand même il se trouverait quelque chose de pareil dans Moria , cela ne prouverait à personne que je partage cette opinion, puisque le livre est d'un autre, quelque cher que m'en soit l'auteur. D'ailleurs ce livre de Moria ne fait que plaisanter sur l'abus de ces choses, à l'exemple du bouffon dans une comédie , et ne va pas même si loin que le messager dans mon Dialogue, personnage que j'y ai cependant laissé subsister, plutôt d'après l'avis des autres que d'après mes propres idées. Car , bien que chacun puisse avec raison blâmer l'abus de toute chose bonne en elle-même , et que dàus mon Dialogue, non-seulement ces arguments sont répétés avec les réponses , mais que la bonté du dogme

y est prouvée jusqu'à l'évidence, cependant Tindall, par ses livres remplis d'erreurs , a tellement corrompu le cœur des personnes mal disposées , que c'est à peine si maintenant l'on peut parler de ces choses , même en plaisantant, sans que de tels auditeurs n'en deviennent plus corrompus encore... Aussi , puisque de nos jours les hommes , par leur propre faute , interprètent faussement et dénaturent l'Évangile même de Dieu, je ne voudrais pas traduire le Moria en anglais , ni même certains ouvrages composés par moi , même antérieurement, quoiqu'ils ne contiennent aucun mal. Bien plus , le monde est tellement disposé à voir le mal dans le bien même, que non-seulement je consentirais à aider de mes propres mains à brûler les livres de mon chéri , mais encore à y joindre les miens plutôt, que de voir des hommes chercher à en tirer des conséquences fâcheuses, ce qui arriverait probablement de nos jours. Mais, après tout, Tindall me traite avec beaucoup de déloyauté , car il me prive de tous les remerciements et des récompenses que j'aurais pu obtenir des ecclésiastiques ; il cherche à leur persuader que je n'ai pas écrit l'ouvrage par affection pour eux , mais par l'espoir du profit que j'en retirerais : après quoi il ajoute, que j'ai si grand faim, qu'il me conseille en ami de ne pas manger trop vite , de peur d'étouffer.

« Maintenant, si les ecclésiastiques avaient été dis-

posés à lever une dîme parmi eux pour m'en faire cadeau, Tindall, par ce moyen, m'aurait fait tout perdre. Mais que le Ciel pardonne à ce brave homme, comme je lui pardonne moi-même. Car, lorsqu'il parle de mes profits , en vérité il me fait rire , et je suis sûr qu'il produit le même effet sur bien d'autres qui savent parfaitement , Dieu merci , que les profits que j'en ai retirés ne m'exposent guère au danger d'étouffer. Ceci ne charge pas ma conscience et ne fait pas partie de mes peccadilles , quoique , lorsque je cherche au fond de mon cœur, j'en découvre quelquesunes de fort belle taille , dont je ne me confesserai pourtant pas au père Tindall, parce qu'il dit que les confesseurs ne sont pas aptes à donner des conseils. >> (P. 423.)

« Il est évident, dit Machintosh, que nos deux philosophes , qui voyaient dissiper par le bruit et la violence toutes les belles chimères qu'ils s'étaient laissé entraîner à imaginer, ressentirent profondément l'injustice qu'il y avait à alléguer contre eux , comme preuve de contradiction , qu'ils avaient renoncé aux plaisanteries , aux rêves dorés et à la plupart des spéculations enjouées du jeune âge, lorsqu'ils avaient vu ces visions inoffensives se changer en armes meurtrières dans les mains teintes de sang des rustres Saxons et des fanatiques féroces de Munster.

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Morus était plus pénétré de l'amour vertueux de la paix , mais Érasme était plutôt dominé par le désir de la tranquillité personnelle. Tous les deux cependant étaient sans doute , pour des raisons louables ou du moins excusables , irrités contre ces odieux disciples , qui maintenant, et d'une voix malveillante, invoquaient leur propre autorité contre eux-mêmes. '>

Quant à Érasme , Morus n'éprouva jamais de refroidissement dans son affection pour l'homme , mais il ne pouvait approuver les libertés prises par l'écrivain. Crésaire fait observer que, bien qu*Érasme employât les phrases les plus éloquentes pour exprimer ses idées, il éprouvait une sorte de plaisir à railler les matières religieuses et à censurer le clergé. Il critiquait à plaisir les Pères de l'Église , et on dit , en parlant de ses écrits , qu'il a couvé l'œuf que Luther a pondu. Cependant il ne peut passer pour un hérétique , car il n'était jamais obstiné dans aucune de ses opinions. Sa vie fut toujours celle d'un prêtre catholique , et il écrivit avec vigueur contre les nouveaux évangélistes qui commençaient alors à paraître. Il déclare , dans une de ses lettres, qu'il déteste ces opinions séditieuses par lesquelles le monde est si misérablement ébranlé. Mais il est avec justice censuré par l'Église pour ses intrigues. « Enfin Morus , ayant découvert dans les ouvrages de son ami bien des choses

qu'il était nécessaire d'amender, lui conseilla sérieusement d'imiter l'exemple du grand saint Augustin , en offrant au monde quelque expiation dans un livre de rétractations pour corriger ce qu'il avait écrit avec trop de légèreté dans la chaleur de la jeunesse; mais Erasme ne possédait pas l'humilité de saint Augustin , et il ne suivit pas cet avis salutaire. «

Un des plus grands ennuis auxquels les auteurs soient exposés , c'est d'être sollicités par les confrères du métier à relire leurs manuscrits indéchiffrables pour les reviser et les retoucher. Morus fut attaqué par un individu de cette espèce , mais il lui échappa adroitement. Crésaire raconte l'anecdote avec sa naïveté accoutumée.

« Un des amis de Morus s'était donné beaucoup de peine pour écrire un livre qu'il désirait publier, ayant une haute opinion de son propre esprit et s'accordant les louanges que les autres lui refusaient. Il voulut le faire revoir par Morus avant qu'il fût imprimé; il le lui apporta donc. Morus , voyant , après avoir parcouru le manuscrit, qu'il ne méritait pas l'impression, dit d'un air grave : « Si cet ouvrage était en vers , il aurait plus de valeur. " Aussitôt l'auteur l'emporte, le met en vers et le rapporte ensuite à sir Thomas. Celui-ci l'examine , puis dit à son ami de l'air comique qui lui était particulier : « A la bonne heure , mon

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ami , maintenant il y a au moins de la rime ; car auparavant il n'y avait ni rime ni raison. »

C'est à cette époque qu'il faut rapporter la lettre de Morus touchant le journal de Jean Frith contre le saint Sacrement de l'autel. Ceci est peut-être une de ses œuvres les plus touchantes. Frith était un jeune homme qui s'était autrefois placé sous la direction de Morus , mais qui depuis était devenu avocat zélé des nouvelles doctrines. Cette remontrance touchante de son maître affectueux ne produisit aucun effet ; Frith persévéra dans ses erreurs , et périt dans les flammes de Smith field, qui furent allumées par Henri contre les catholiques et les protestants , sans distinction* .

1533. Jetons maintenant un coup d'oeil sur la cour, à la contagion de laquelle sir Thomas avait eu le bonheur d'échapper. Cinq ans s'étaient écoulés depuis qu'Henri avait , pour la première fois , demandé le divorce , et il y en avait trois qu'il vivait avec Anne Boleyn; cependant il ne semblait pas avoir fait de grands progrès dans la réussite de ses desseins. Il avait toutefois appris cette triste vérité , que la route de r adultère est semée d'épines. Ce fut un prêtre du

> Quœ tua religio, pari sic jure necare

Igné lulheranos, calholicosque cruce!

[Henri Holland, 1540.)

Quelle est donc cette religion dont la haine aveugle frappe également le luthérien et le catholique ?

nom de Cranmer, depuis longtemps attaché à la famille du comte de Wiltshire, père d'Anne Boleyn, qui , le premier, avait suggéré l'idée de consulter les universités d'Europe touchant le divorce du roi. Henri , ravi de la nouveauté de la chose , s'était écrié : « Cet homme a saisi la véritable truie par l'oreille. » Anne connaissait Cranmer depuis longtemps , et , avec cette adresse qui la caractérisait , elle avait parfaitement pénétré son caractère et calculé le profit qu'elle pouvait tirer de sa souplesse naturelle. Ses services dans l'affaire du divorce furent généreusement payés : pourtant son dévouement devait recevoir une récompense plus grande encore. A la mort du bon Warham , Henri l'éleva à la plus haute dignité ecclésiastique du royaume , certain de trouver en lui un archevêque de Cantorbery selon son cœur. Les passages suivants des papiers d'État nous permettront de suivre avec exactitude les progrès de l'affaire du divorce. Le 30 mars, Cranmer fut sacré archevêque de Cantorbery. D'une main il reçut les bulles du pape, en vertu desquelles il était investi du pallium; de l'autre il les remit à la couronne , en déclarant qu'il ne reconnaissait pas au pontife le droit de conférer la dignité ecclésiastique qu'il recevait de ses mains. En même temps il prêtait serment d'obéissance canonique au pape , et il protestait qu'il ne croyait pas aux asser-

lions contenues dans la bulle. Le 1 1 avril , nous trouvons une lettre de Cranmer au roi et la réponse d'Henri. Elles représentent une de ces farces solennelles jouées par le souverain et son docile archevêque; car ils avaient acquis une facilité étonnante dans l'art de la comédie. Cranmer supplie le roi , puisqu'il a plu au Dieu tout-puissant et à Sa Majesté de l'appeler, tout misérable et indigne qu'il est, à la haute charge de primat , de lui accorder sa royale permission de poursuivre l'affaire du divorce et de l'amener enfin à une conclusion , et cela pour le soulagement de sa conscience et l'accomplissement de son devoir envers son pays. Dans sa réponse , Henri dit qu'il est fâché devoir « l'incertitude de notre succession par laquelle notre peuple est gravement offensé. » Il lui recommande, " vu sa charge de primat, de donner quelque direction à ladite cause importante de mariage, et de la terminer selon le plaisir du Dieu tout-puissant , attendu qu'elle est restée si longtemps en suspens, à notre grande inquiétude et à la charge de notre conscience. »

12 mai. Lettre de Cranmer à Henri. — Une exhortation a été adressée à la reine Catherine , et , sur son refus de la recevoir, elle a été déclarée vraiment et manifestement contumace.

17 mai. Cranmer est à Dunstable, résidence de la reine Catherine ; il écrit au roi , pour l'avertir que la

grande affaire de Sa Grâce doit être décidée par une sentence définitive le vendredi suivant , «• à laquelle époque j'espère faire tous mes efforts, comme il me convient, pour la gloire du Dieu tout-puissant et la simple vérité de l'affaire. «

23 mai. Nouvelle lettre de Cranmer au roi, avertissant Sa Grandeur que ce vingt-troisième jour de mai , il a prononcé le jugement touchant la grande et importante cauçe de Sa Grâce. Ce qu'il ajoute montre qu'il n'avait pas perdu de temps. « La lettre apportée par M. Tharlesbury (qui fut, cinq ans plus tard, créé par Henri évêque de Westminster, le seul évèque de ce siège), m'a informé du bon plaisir de Votre Grâce , que je fasse rendre par votre conseil une décision concernant un second mariage. Je lui ai envoyé lesdites lettres et lui ai recommandé d'agir suivant leur teneur, suppliant très-humblement Votre Grandeur de me faire connaître votre bon plaisir ultérieur touchant ledit mariage , aussitôt que Votre Grâce et son conseil auront pris une détermination définitive ; car l'époque du couronnement est si proche , que la chose exige une prompte solution. >>

3 et 4 juillet. Lettres de lord Mountjoy au conseil, contenant le rapport de la conférence avec la reine Catherine , à sa résidence d'Amptill. Nous aurons l'occasion de faire de plus longs extraits de ces lettres.

7 septembre. Lettre d'Anne Boleyn à lord Cobham, annonçant la naissance, à la date de ce jour, de la princesse Elisabeth.

10 octobre. Lettre de lord Mountjoy à Crumwell. Plusieurs des membres de la maison de la reine Catherine refusent de l'appeler autrement que la reine : il est fatigué d'être son chambellan et désire donner sa démission.

1 9 décembre. Lettres de Sujffolk et du conseil au roi , contenant un rapport de leur conférence avec Catherine , qui s'était retirée à Buyden.

21 mai 1534. Lettres de l'archevêque Lu et de Tévêque Tunstall au roi. Comme les membres laïques dn conseil n'avaient pu réussir à persuader à Catherine de consentir au divorce , on résolut d'essayer quel effet pourrait produire le clergé , et voici le rapport de leur conférence : « Tout a été inutile , Catherine est décidée à rester reine en dépit d'eux tous , et ne veut pas concéder la moindre partie de ses privilèges. »

13 septembre. Clarks, évèque de Wells, à Crumwell. Il lui parle d'un prédicateur qui, sans le vouloir, avait prié pour la reine Catherine , au lieu de la reine Anne. Ce partisan involontaire de la reine , qui faisait son devoir par la simple force de l'habitude , était le docteur Carolig , chanoine de la cathédrale de Wells , qui fut forcé d'exprimer son profond repentir d'une

offense que son évêque avait trouvée assez grave pour être rapportée au conseil.

Le 25 janvier, Henri épousa Anne en secret, et le couronnement de celle-ci eut lieu le T"* juin. Cette cérémonie , par des raisons faciles à déduire , fut plus magnifique et plus imposante qu'aucune de celles qu'on avait vues jusque alors. Convaincu de l'importance de l'opinion de Morus , le roi mit en œuvre tous les moyens possibles pour obtenir de lui au moins l'apparence d'une approbation. Dans ce but, il commanda aux évêques de Durliam , de Bath et de Winchester de lui enjoindre de paraître au couronnement. Ils lui écrivirent donc pour lui persuader de se réunir à la procession , et durent joindre à la lettre un présent nécessaire de vingt livres , pour acheter un habit de cour. Morus s'excusa et dit que les vingt livres pouvaient bien rester où elles étaient. « Mais, ajoutat-il d'un ton solennel, prenez garde, Messeigneurs , prenez garde qu'après avoir réussi à décider Vos Seigneuries à assister au couronnement, il ne vous demande plus tard de prêcher en sa faveur , et enfin d'écrire des livres pour sa défense. »

En parlant d'Anne Boleyn et de son couronnement , Morus disait à sa famille : « Combien de fois , lorsque nous croyons élever notre vol dans les plus hautes régions , le sort ne nous dépouille-t-il pas de nos ailes et

ne sommes-nous pas tout à coup précipités sur la terre ! » Quelqu'un lui parlant des fêtes données à ce sujet , il repartit : « Ceux-là dansent bien à qui la fortune paye les musiciens ; mais qu'ils prennent garde que la fin de la fête ne soit le commencement d'un désastre. >> Morus sentait bien qu'assister au couronnement de cette reine de contrebande serait tourner le dos à son ancienne maîtresse et l'insulter dans son malheur. Pour nous servir d'une expression d*un homme d'État d'un des règnes suivants : « Il n'était pas UQ de ces vers luisants qui brillent pendant l'été de la bonne fortune de leurs amis , mais qui disparaissent à l'approche du mauvais temps. » (Lord Burleigh.) Dans cette circonstance, l'œil clairvoyant de Morus lisait dans l'avenir. Lorsque Roper lui apprit le mariage du roi, il réfléchit pendant quelques instants en portant le doigt à son front , et dit : « Mon fils Roper , ils n'en resteront pas là ; je prie Dieu que cet événement ne soit pas confirmé par des serments et ne donne pas lieu à beaucoup d'actes de sévérité ! » Les événements qui eurent lieu quelques mois après réalisèrent sa prédiction. On présume que le peu de réserve avec lequel Morus exprimait ses sentiments et l'intrépidité dont il fit preuve en refusant de se prêter à des complaisances contraires à ses idées et à sa conscience , parvinrent à la connaissance d'Anne Boleyn , et qu'elle se montra

un des agents les plus actifs à exciter la rigueur déployée plus tard par Henri contre son vieux et fidèle serviteur. On aurait pu croire pourtant qu'elle avait épuisé toute son animosité contre l'infortuné Wolsey.

Voyons ce que faisait pendant ce temps-là la malheureuse Catherine, et comment elle résista aux tentatives réitérées faites pour l'amener par la terreur à abjurer ses droits et sa dignité.

Le 23 juin, comme nous l'avons déjà vu, lord Mountjoy, accompagné de plusieurs autres individus, se rendit à la résidence d'Amptill , pour lui faire part de la résolution du roi. Ils la trouvèrent indisposée par suite d'un rhume et couchée sur un lit de repos. Lorsqu'elle fut informée du titre nouveau qu'elle devait porter désormais, elle dit « qu'elle n'était pas reine douairière , mais la reine et l'épouse légitime du roi ; que le roi l'avait prise vierge et qu'ensuite elle avait été couronnée et sacrée reine et avait eu du roi une postérité légitime et point de bâtards; c'est pourquoi elle pouvait avouer et prouver son titre de reine et le porter pendant toute sa vie ; qu'il n'était enfin conforme , ni à la loi de Dieu , ni aux lois humaines , ni compatible avec l'honneur du roi , d'avoir deux reines. « Lorsque nous lui alléguâmes, dit Mountjoy , que si elle conservait le nom de reine on penserait qu'elle obéissait à un vain désir et à une misérable

soif de gloire, par laquelle elle irriterait encore Sa Grandeur le roi, non -seulement contre elle-même, mais encore contre toute sa famille et ses serviteurs; qu'elle donnerait au roi un prétexte pour dépouiller de son affection paternelle sa chère et honorable fille , Mademoiselle , et que cette raison devait la décider à défaut d'autres; voici quelle fut sa réponse : « Quant à ce qui touchait toute vaine gloire , si elle persistait à se déclarer la femme légitime du roi , ce n'était pas qu'elle désirât le titre de reine , mais seulement pour la satisfaction de sa conscience. Quant à la princesse sa fille , elle était la fille légitimement conçue du roi , et comme Dieu la leur avait donnée , elle était prête à la rendre au roi comme sa fille , pour qu'il en agît à son égard selon son bon plaisir, certaine qu'avec l'aide de Dieu ce serait une honnête femme ; enfin que , ni pour elle, ni pour sa fille, ni pour sa famille, et quelles que fussent pour elle les chances de bonheur ou de malheur, elle ne céderait jamais sur ce point, puisqu'il s'agissait du salut de son âme ; et elle cita les paroles de l'Évangile : Ceux-là ne sont pas à craindre , qui nont de pouvoir que sur le corps , mais bien celuilà seul dont le pouvoir s'étend sur Vâme. » Le lendemain ils se rendirent de nouveau près d'elle , pour lui lire le rapport de ce qui s'était passé la veille ; quand ils en vinrent aux mots de princesse douairière , elle

pria qu'on lui remît les papiers, et demandant de l'encre et une plume, elle effaça ces mots de sa main, comme on peut encore le voir maintenant. Lorsque les papiers ainsi corrigés eurent été relus , elle dit « qu'elle ne prétendait pas au titre de reine par amour d'une vaine gloire; elle protesta qu'elle préférerait être la femme d'un mendiant, pourvu qu'elle fût sûre du ciel, que d'être la reine du monde entier , si elle y devait perdre son àme par sa propre faute. » Quant à n'être que la sujette du roi, elle répondit à cela « que tant que le roi l'avait considérée comme sa femme, elle s'était également considérée comme sa sujette ; mais que le roi ne voyant plus en elle une épouse , elle déclarait qu'elle n'était pas venue dans son royaume comme marchandise, ni pour épouser un marchand. Elle ajouta qu'elle s'était toujours conduite avec honneur et fidélité envers le roi , et que si on pouvait prouver qu'elle eût causé , par des actions ou par des paroles , quelque tort à Sa Grâce ou au royaume, elle était prête à en subir la peine. » Deux mois après , une nouvelle tentative vint échouer contre la fermeté de Catherine ; elle répondit aux ducs de Sussex et de Suffolk, envoyés vers elle, qu'elle préférerait être taillée en pièces que d'abjurer son titre légitime de reine. Comme ses anciens serviteurs avaient refusé de donner un autre titre à leur royale maîtresse, la commission avait amené de nouveaux domestiques

pour les remplacer. Mais la fermeté de Catherine imposa tellement à ces nouveaux arrivés que, quand ils furent appelés à prêter serment , ils déclarèrent qu'ils répugnaient à la servir, tant qu'elle persisterait dans le même esprit. Les commissaires ayant parlé de la transporter à Somersham , elle dit « qu'ils ne la décideraient à s'y rendre qu'en la liant avec des cordes. »

Si nous considérons la férocité d'Henri et les artifices de celle qui était près de lui, toujours prête à l'exciter au mal , nous serons étonnés de voir l'intrépide Catherine échapper au châtiment. Si le moindre soupçon , la moindre apparence de calomnie avait pu s'attacher à elle , avec quelle avidité ne s'en serait-on pas emparé dans un tel moment pour compléter sa ruine !

Lee et Tunstall , dans leur entrevue avec la reine , ne firent preuve ni d'une grande délicatesse , ni d'une grande habileté- Ils commencèrent par lui dire que le roi , son ancien époux , après avoir été délivré du mariage qui l'unissait à elle , en avait contracté un nouveau avec son épouse chérie, la reine Anne ; que, grâce à Dieu, cette union avait déjà été bénie par une belle postérité, qui, comme on l'espérait, s'accroîtrait bientôt. Catherine entra dans une grande colère, et son exaspération était telle, qu'elle les interrompait à chaque mot. Quand ils affirmèrent que la consommation de

son mariage avec le frère d'Henri avait été prouvée, elle s'écria à haute voix que ceux qui le disaient en avaient menti. Elle en appela au pape de la sentence prononcée contre elle par l'archevêque de Cantorbery, qu'elle appela une vaine ombre , tandis que le pape était le vicaire du Christ; elle serait toujours comme une fille fidèle, soumise à ses jugements. Elle déclara enfin que ni les menaces ni la mort ne lui feraient abjurer son titre de reine.

Cependant les opinions de Morus et la fermeté avec laquelle il avait résisté naguère à la volonté du roi étaient alors le sujet de toutes les conversations , et les sycophantes de la cour, tous les courtisans de l'époque ne lui étaient pas les moins hostiles. La haine chercha quelque prétexte à une accusation contre lui. Voici celui qu'elle trouva. Après que le divorce d'Henri eut été ouvertement proclamé , un document fut publié par le gouvernement, expliquant les raisons qui avaient donné lieu à cette mesure. Le bruit circula que Thomas Morus avait fait une réponse à cet acte. L'accusation était grave dans un tel moment , et il sentit la nécessité d'y donner un démenti. H écrivit au secrétaire Crumwell , et se disculpa avec l'énergie d'une conscience sans reproche. Mais il ne s'abusa pas sur sa position nouvelle. Depuis longtemps il prévoyait l'orage qui se formait à l'horizon , et ses prophéties sur

lui-même et sur sa famille devaient se touver malheureusement aussi justes , que celle qu'il avait faite sur les choses et sur les hommes de son temps. Il connaissait trop l'humeur impétueuse et cruelle du roi pour ne pas tout craindre de lui, après avoir résisté à ses prières et refusé de seconder ses projets. Résigné et tranquille , il attendait le coup qui ne devait pas tarder à le frapper. Ce n'est pas qu'il fût doué de cet esprit insouciant et téméraire qui porte un homme à braver son sort. Il craignait pour sa femme et ses enfants le coup qui les devait atteindre en sa personne , et il passa bien des nuits d'insomnie à prier le Ciel de lui accorder le courage de supporter son affliction. « Car, disait-il , je trouve que , malgré toute ma philosophie , ma chair ne saurait endurer une chiquenaude. » Écoutons comment il s'exprime à ce sujet dans une lettre qu'il adressa plus tard à Marguerite. « Et bien que j'aie bonne espérance que Dieu ne permettra jamais à un prince si sage et si bon de récompenser ainsi les longs services de son loyal et fidèle serviteur , cependant, comme il n'y a rien d'impossible, je n'oublie pas dans cette occasion le conseil donné par Jésus- Christ dans son Évangile, qu'avant de commencer à construire cette forteresse pour la sauvegarde de mon àme, je devais commencer à calculer quels en seraient les frais. J'ai compté, Marguerite, bien des nuits sans

repos, pendant que ma femme dormait; j'ai calculé avant de m'endormir tous les dangers qui me menacent, et je suis sûr qu'aucune anxiété ne peut être égale à la mienne. Cependant je remercie le Seigneur de ce que , malgré tout, je n'ai jamais eu la pensée de changer, quand même mes plus tristes appréhensions viendraient à se réaliser. «

Il pensait qu'il était sage de préparer sa famille à ce qui pourrait arriver de plus malheureux, et un jour il loua un agent de police qui devait venir tout à coup chez lui pendant qu'il serait à table , et , frappant bruyamment à la porte , le sommer de comparaître le lendemain devant le conseil. Telle était la manière bizarre d'accoutumer sa femme et ses enfants, à accueillir avec plus de fermeté les calamités qu'il pressentait devoir bientôt fondre sur eux.

La fin de cette année fut signalée par une décision mémorable. Deux assemblées du clergé s'étaient tenues, l'une à Cantorbery, l'autre à York; dans la première, on décida que l'évéque de Rome n'avait pas reçu du Ciel une plus haute juridiction que les évêques étrangers ; il n'y eut que quatre voix contraires et une douteuse ; à York , cette opinion fut unanime. Les universités d'Oxford et de Cambridge suivirent l'exemple des deux cours , et Cranmer, abdiquant son titre de légat du saint-siége apostolique , prit celui de métro-

250 THOxMAS MORUS.

politain. Il fut même ordonné que le mot de pape serait soigneusement effacé de tous les livres servant au culte divin , et la prière qu'on faisait pour le souverain Pontife fut abolie. On ordonna à tout individu de ne l'appeler que l'évêque de Rome , tandis que les chapitres et les sacrés collèges renoncèrent à sa juridiction sous seing privé et reconnurent la suprématie sans bornes du roi.

Henri , dès lors , n'avait plus rien à ambitionner ' . L'influence que la présence d'un Woldsey et d'un Morus exerçait sur la violence de sa nature n'existait plus ; et sa volonté et ses passions étaient flattées par CrumwelletCranmer, instruments servîtes du pouvoir. La possession d'une domination universelle, de ce double pouvoir spirituel et temporel, agit fatalement sur un cœur naturellement égoïste et qui n'avait jamais subi les enseignements salutaires du malheur. A mesure qu'Henri avança en âge, ces causes réunies amenèrent ce funeste mélange de sensualité et d'intolérance qui fait instinctivement horreur (ïytler). Après l'établissement de la suprématie religieuse du roi , le parlement s'occupa de la succession à la couronne, et

' Une réponse hardie fut faite au roi par lord Ducre , qui , lorsque Henri lui demanda ce qu'il pensait de la nouvelle autorité qu'il s'était arrogée , répondit : « Si Votre Majesté a déjà péché , et s'il lui arrive de pécher à l'avenir, elle n'aura qu'à s'absoudre elle-même. »

par un autre acte le mariage entre Henri et Catherine fut déclaré nul et illégitime, et celui d'Anne Boleyn légitime et valide. L'enfant du premier lit fut naturellement exclu de la succession, et ceux du second furent seuls appelés à régner. On déclara coupable de haute trahison quiconque médirait du second mariage , ou chercherait à porter préjudice à la succession des héritiers qui en étaient issus , que le délit ait été commis par écrit , par impression ou par action ; et de non-révélation de haute trahison , si on n'avait à condamner que des paroles. Tous les sujets du roi qui avaient atteint la majorité reçurent l'ordre de jurer obéissance audit acte , sous peine d'être accusés de non-révélation de haute trahison. Les âmes allaient être mises à l'épreuve, et chacun attendait avec anxiété cette heure où allait avoir lieu la lutte entre la crainte et le devoir. Les différentes discussions sur un sujet aussi délicat tenaient l'esprit du roi continuellement en suspens. Jaloux de son pouvoir, il voyait dans le moindre symptôme de désapprobation un crime que le sang pouvait seul expier. Les premières victimes lui furent fournies par une conspiration attribuée à Catherine Barton , connue sous le nom de la sainte vierge de Kent. Elle était née à Aldington , et comme elle était sujette à certaines crises, ses contorsions et l'incohérence de ses paroles pendant ses

paroxysmes furent attribuées par l'ignorance de ses voisins à un pouvoir surnaturel. Elle finit par partager elle-même cette erreur, et, à la recommandation du recteur de la paroisse , elle prit le voile dans le prieurédu Saint- Sépulcre de Cantorbery. Là ses extases et ses prétendues révélations se multiplièrent, et sa réputation de sainteté s'étendit au loin et trompa bien des gens. Suivant Mackintosh , « sa sensibilité maladive fut tellement excitée par le défi profane qu'Henri avait porté à l'Église catholique , et par le cruel abandon qu'il avait fait de Catherine , sa fidèle épouse , que ses sentiments pieux et humains la conduisirent à annoncer et probablement à croire qu'elle connaissait par révélation les châtiments que le roi était sur le point d'attirer sur lui et sur le royaume. »

Elle fut arrêtée avec plusieurs autres accusés d'être ses complices , et condamnée à rester au pilori à la Croix de Saint- Paul , un dimanche , et à confesser son imposture. Les plus humains pensaient qu'Henri se contenterait de l'aveu public de son crime ; mais il ne put être satisfait que par le sang de la pauvre fille , " dont les visions, remarque le charitable Mackintosh, provenaient d'un esprit troublé, sinon aliéné... « L'évêque Fisher fut atteint par le même acte , pour avoir innocemment écouté quelques-unes des révélations de la religieuse , et écroué à la Tour. Il était accablé des

infirmités de la vieillesse, car il avait alors plus de quatre-vingts ans. Dans sa lettre aux pairs, à l'occasiou de la présentation du bill , il s'excusa sur sa maladie et sa faiblesse de ne pas s'être trouvé à sa place , ajoutant : « Si j'eusse été présent, je ne doute pas que mes nombreuses infirmités ne vous eussent portés encore plus à déplorer la cause pour laquelle je me trouve dans cette douloureuse position. >> Ropernous apprend que le nom de Morus fut d'abord inséré dans l'acte d'accusation , le roi supposant qu'il serait tellement troublé et terrifié par ce bill, qu'il serait forcé de céder et de consentir à sa demande : Henri se trompait fort. Morus devait être entendu personnellement pour sa défense; mais comme cela ne plaisait pas au roi, l'archevêque de Cantorbery, le chancelier, le duc de Norfolk et Crumwell lui furent envoyés pour tâcher de le convertir. Andley rappela à Morus la faveur spéciale du roi et ses nombreux bienfaits. Morus les reconnut, mais ajouta avec modestie que Sa Grandeur avait déclaré très-gracieusement , qu'il ne serait plus tourmenté à ce sujet. Enfin , quand ils virent qu'il ne pouvait être ébranlé par aucune considération , ils lui dirent que Sa Grandeur le roi leur avait ordonné , dans le cas où ils ne pourraient le gagner par la douceur, de l'accuser d'ingratitude au nom du roi , et de - dire que jamais serviteur ne s'était montré si perfide

23i THOMAS MORUS.

envers son maître , ni sujet si félon envers son souverain. Ils lui reprochèrent même, ou d'avoir écrit au nom de son maître , ou d'avoir, par ses artifices , porté son souverain à écrire le livre contre F^uther, qui avait si profondément engagé Henri à soutenir les prétentions papales. A tous ces reproches il répondit avec calme : « Ces menaces sont des arguments bons pour des enfants, mais non pour moi. Quant au fait, le roi sait fort bien qu'après que le livre eut été terminé par l'ordre de Sa Grandeur, je ne fus , avec le consentement de l'auteur, que le placeur et le distributeur des matériaux qu'il contenait. » Il ajouta qu'il avait engagé le roi à toucher, par prudence, avec plus de précaution à l'autorité du pape, et qu'il avait rappelé à Henri les statuts de prœmunire, par lesquels une bonne partie des soins pastoraux du pape étaient retranchés ; à quoi l'impétueux monarque avait répondu: " Nous sommes tellement liés au siège de Rome , que nous ne pouvons lui faire trop d'honneur. » Lorsque Morus retourna à Chelsea après son entrevue avec ces seigneurs , Roper lui dit : « Je pense que tout va bien , puisque vous êtes de bonne humeur. — Oui, vraiment, grâce à Dieu , répondit Morus. — Votre nom est-il effacé du bill du parlement? reprit Roper. — Ma foi , je ne me suis pas rappelé le bill, repartit Morus. Je vais te dire pourquoi je suis si gai: c'est parce que j'ai

passé la jambe au diable. En effet, j'étais allé si loin avec ces seigneurs , que je ne pourrais qu'à ma grande honte en faire autant une autre fois. » Ce franc aveu de la puissance de la tentation et cette joie innocente d'avoir, au risque de la vie , échappé aux séductions de la cour, donnent à ces quelques mots familiers une grandeur sublime. (Mackintosh.)

Henri , exaspéré de voir échouer caresses et me naces, manifesta avec violence sa résolution de comprendre Morus dans l'acte d'accusation, et dit qu'il irait en personne à la chambre , afin d'être plus sûr qu'il fût adopté. Lord Andley et ses collègues conjurèrent à genoux leur maître de renoncer à ce projet, de crainte qu'un rejet du bill en sa présence ne le fit mépriser de ses propres sujets et ne le déshonorât à jamais aux jeux de la chrétienté. Ils ajoutèrent qu'ils ne doutaient pas de trouver bientôt une occasion plus convenable de satisfaire ses désirs ; mais que , dans cette affaire de la nonne , Morus était si évidemment innocent , qu'on le considérait encore plus digne de louanges que de blâme. Telle était, dit Mackintosh , la puissance de la vertu sans défense sur les faibles velléités d'indépendance dont des pairs serviles se sentaient encore capables, et ce reste de sentiment d'humanité , que n'avait pas encore étouffé une politique de glace dans les cœurs d'hommes d'État vendus

à leur maître. Un des plus vils parmi ces derniers , Thomas Crumwell , ayant rencontré Roper le lendemain dans le parlement , après que le roi eut cédé à la prière de ses ministres , lui enjoignit de dire à Morus que son nom avait été effacé du bill. Roper envoya un messager à sa femme Marguerite, qui se hâta d'en porter la nouvelle à son père chéri. Morus lui répondit avec sa gaieté et sa douceur accoutumées : « Ma foi , Meg, ce qui est différé n'est pas perdu. » Peu de temps après, le duc de Norfolk lui dit : « Par la messe , maître Morus , il est dangereux de lutter avec les princes, la colère d'un prince amène la mort. — Est-ce là tout. Monseigneur? Alors toute la différence qu'il y a entre vous et moi, c'est que je mourrai aujourd'hui , et que vous mourrez demain. » On ne trouve dans Plutarque aucune vie si pleine de beaux mots et de réponses remarquables que celle de Morus. Mais s'il y a quelque chose de plus remarquable que la vivacité de ses reparties , c'est ce mélange de parfaite simplicité et de grandeur morale auquel nul autre n'atteignit peut-être jamais. Rapportons ce qu'a dit Morus lui-même relativement à cette affaire singulière de la nonne. Non content de justifier sa conduite par une lettre au secrétaire Crumwell , il en adressa une seconde au roi , rappelant avec beaucoup de sensibilité ses anciens services. (Voyez l'appendice n® 2.)

Mais, bien qu'il se fût justifié d'une manière satisfaisante dans l'affaire de la nonne , il allait bientôt être exposé à de nouvelles persécutions. 11 aurait pu , ainsi que son compagnon d'infortune , le yertueux Fisher, s'appliquer ces paroles de Shakespeare dans Henri VII : « Si je suis calomnié par des hommes qui ne connaissent ni mes facultés , ni ma personne , et qui veulent être néanmoins les historiens de mes actions , je puis dire : Ce n'est que la conséquence de ma position et des rudes écueils que la vertu est forcée de franchir. » L'autorité de Fisher et de Morus était d'un grand poids , non-seulement en Angleterre , mais sur le continent , et les adversaires du divorce pensaient ne pas pouvoir se tromper tant qu'ils se conformaient aux opinions de ces deux hommes célèbres. Ils allaient montrer bientôt que rien ne pouvait vaincre leur fermeté. Fisher, nous l'avons dit , était à la Tour , où , quoique vieux et infirme , il fut d'abord traité avec une excessive rigueur, et ensuite avec une négligence brutale. Lorsque le bon vieillard, âgé de plus de quatrevingts ans, fut visité par quelques évêques de ses amis , qui examinèrent sérieusement avec lui la question du divorce , il dit qu'il n'avait aucun désir de paraître singulier, et qu'il ferait toutes les concessions que sa conscience lui permettrait de faire. Il était disposé à prêter serment à la succession et à ne plus discuter sur

le mariage avec Catherine ; mais il ne pourrait jamais , ajoutait-il, déclarer que le divorce n'était pas contraire à la loi de Dieu. Ceci ne pouvait satisfaire le roi , et Fislier, accusé devant le parlement , fut dépouillé de son évêché et emprisonné de nouveau à la Tour. La cruelle négligence dont le vénérable prélat était victime , et la manière dont Henri traitait ceux qui avaient encouru son ressentiment, sont dépeintes dans ce passage touchant d'une lettre adressée par le prisonnier à Crumwell : « Je vous conjure de vous montrer bon maître pour moi dans mon malheur; car je n'ai ni chemises , ni habits , et mes vêtements les plus indispensables sont tellement déchirés, qu'ils tombent en lambeaux de la manière la plus déplorable; chose que pourtant je pourrais facilement endurer si ces vêtements me conservaient un peu de chaleur. Quant à la nourriture , Dieu sait combien elle est quelquefois insuffisante. Et maintenant , à mon âge , mon estomac ne peut se passer d'un peu de viande ; faute de cet aliment , je m'affaiblis aussitôt, et mon corps est sujet à des crises et à des maladies qui détruisent ma santé. Je vous conjure aussi de vouloir bien , dans votre haute sagesse , engager Sa Grandeur le roi à me rendre sa gracieuse faveur et à me délivrer de cette froide et pénible détention. En faisant cela , vous m'obligerez à prier pour vous à jamais le Seigneur tout-puissant. Puisse-t-il

vous prendre sous sa garde et sa protection. J'ai encore deux prières à vous adresser : la première , c'est de me laisser recevoir à la Tour un prêtre qui entende ma confession , à cette époque sacrée ; la seconde , de me permettre d'emprunter quelques livres pour faire mes dévotions plus efficacement, pendant ces jours où mon àme a besoin d'être consolée. C'est ce que je vous conjure de m'accorder dans votre charité. Ainsi puisse Dieu vous envoyer de joyeuses fêtes de Noël, aussi agréables que votre cœur les désire. A la Tour, le 22 décembre , de la main de votre pauvre aumônier, Rochester. » Nous ne savons si cette lettre toucha ses persécuteurs et s'il obtint quelque adoucissement à ses maux. Il demeura encore un an à la Tour; et il semblait probable, vu son âge avancé et le traitement qu'il avait enduré , que la mort viendrait bientôt mettre un terme à ses souffrances , lorsque l'honneur qui lui fut rendu mal à propos, bien qu'avec de bonnes intentions , par le pape Paul III , qui le créa cardinal, vint réveiller la fureur d'Henri VIII. La nouvelle de cette promotion fut à peine parvenue aux oreilles du roi , qu'il donna les ordres les plus sévères pour que l'entrée de ses États fût interdite à l'envoyé du pape, et il dépêcha sur-le-champ à la Tour le secrétaire Crumwell , pour interroger le pauvre vieillard , qui , au milieu de l'affreuse misère et des priva-

tions de sa prison , ignorait complètement sa dignité nouvelle. Après quelques préliminaires, Grumwell lui dit : « Monseigneur de Rochester, que diriez-vous si le pape vous envoyait le chapeau de cardinal? accepteriez-vous? — Seigneur, répondit Tévêque, je crois si peu avoir mérité une faveur si grande , que je ne pense à rien moins. Mais si j'obtenais cette dignité, vous pouvez être assuré que je l'emploierais aussi avantageusement que possible au service de la sainte Église de Jésus-Christ; et, sous ce rapport, je la recevrais à genoux... " C'était ce que l'inquisiteur désirait , et, en messager zélé et fidèle , il se hâta d'aller rapporter littéralement au roi cette réponse. Henri , furieux , ne put d'abord prononcer une parole^; puis après beaucoup d'efforts , il s'écria : « Ah ! ah ! le vieillard est donc toujours aussi vert. Eh bien ! que le pape le fasse cardinal quand il voudra. Mère de Dieu î Paul peut lui envoyer le chapeau, mais j'aurai soin qu'il n'ait plus de tête pour le porter. »

Dans une dépêche au roi, datée du 12 juin, on lit ce qui suit : « Enfin , ledit Machon écrit qu'ayant fait des remontrances à l'évêque de Rome de ce qu'il avait fait cardinal l'évêque de Rochester, sachant que celui-ci ne jouissait pas de la faveur de Votre Grâce,

' Il était continuellement oppressé par son embonpoint excessif.

THOMAS MORUS. 24i

mais avait encouru son indignation bien méritée ; ledit évêque répondit qu'il ne l'avait nullement fait pour mécontenter Votre Grandeur, mais seulement parce qu'il pensait que par son savoir et ses bonnes mœurs l'évêque de Rochester s'était rendu digne de faire partie du concile général et d'y donner son aide et son avis dans les discussions. »

Dès cet instant , le sort de Fisher fut fixé , et , pour le rendre punissable au moins en apparence, on se servit des mêmes moyens bas et cruels qui furent plus tard employés avec succès contre Morus lui-même. Ricli, l'avocat général qui s'est acquis une odieuse célébrité , fut envoyé à l'évêque , sans défiance , avec un message du roi. Il l'informa que Sa Majesté , dans le but d'éclairer sa propre conscience, l'avait ainsi envoyé secrètement à lui, pour savoir quelle était son opinion touchant la suprématie ; et, afin de mieux l'encourager à lui ouvrir son cœur, Rich ajouta que le roi lui avait assuré , sur son honneur , que , quelque chose qu'il lui dît , il n'en courrait aucun danger, et qu'on ne tirerait aucun avantage des opinions qui seraient ainsi confidentiellement exprimées. Se fiant à cette promesse et ne soupçonnant aucune embûche , Fisher déclara inconsidérément « que , quant à l'affaire de la suprématie. Use voyait forcé de répéter à Sa Majesté ce qu'il lui avait déjà dit bien des fois auparavant , et ce

qu'il lui disait encore , quand même il devrait mourir à l'instant, qu'elle était tout à fait illégale, et que le roi devrait prendre garde de s'arroger un pareil titre, s'il tenait au salut de son àme et au bonheur de sa postérité. « Pour ces paroles Fisher fut mis en jugement , déclaré coupable sur le témoignage de Rich , et condamné à être décapité. Il souffrit la mort avec la sérénité et l'héroïsme qu'on devait attendre de son caractère. Ayant été averti, le jour de son exécution à cinq heures du matin , qu'il devait se préparer à mourir, il reçut cette nouvelle sans changer de visage , et se couchant sur son grabat , il dormit profondément pendant deux heures. Il se leva ensuite et s'habilla avec plus de soin qu'à l'ordinaire , ce que son domestique ayant remarqué , en ajoutant qu'il serait bientôt obligé de quitter ces vêtements . « Qu'importe, Jean? dit-il, ne sais-tu pas que c'est aujourd'hui le jour de mon mariage , et qu'il est convenable que je sois joyeux dans cette circonstance et que je m'habille de mon mieux? »

La vénération qu'Henri avait autrefois manifestée pour cet homme admirable, l'ami personnel de son père, dont il était le dernier conseiller vivant; aux soins duquel sa pieuse mère, sur son lit de mort, avait recommandé l'inexpérience de sa jeunesse , semblait s'être transformée maintenant en une haine

brutale et insatiable. Non content de l'exécution du vénérable prélat , il ordonna que son cadavre fût dépouillé, et, après qu'il eut été exposé pendant plusieurs heures à la vue de la populace, qu'il fût jeté dans une fosse sans linceul et sans cercueil. Érasme résume ainsi le caractère de Fisher : « Je ne connais personne qui puisse lui être comparé pour l'intégrité de la conduite, l'étendue des connaissances et la grandeur d'àme. » Storer a composé à sa mémoire des vers admirables qui se terminent ainsi : Semblable à un patriarche, et grave dans toutes ses actions, cet homme termina vertueusement son pèlerinage, et parvint à une grande vieillesse pour en enseigner la valeur.

30 mars. Clôture de la session. Lorsque la chambre des Communes se présenta à la barre de la chambre des lords , comme on ne pouvait ni délibérer ni conclure, le chevalier Andley donna lecture des lettres patentes du roi, contenant la formule d'un serment touchant la succession et d'autres matières , et nommant commissaires l'archevêque de Cantorbery, le chancelier et les ducs de Norfolk et de Suffolk. Le moment était venu de mettre à son tour la fermeté de l'ex-chancelier à l'épreuve.

Le 13 avril, Morus fut sommé de comparaître à Lambeth devant les commissaires, pour prêter serment à une loi qu'un des légistes les plus habiles de

notre siècle appelle « un édit monstrueux et tyrannique, improprement appelé loi. >> La fatale sommation le trouva occupé de ses études dans sa paisible retraite de Chelsea; mais le coup qui l'atteignait était prévu depuis longtemps. « Ayant, dit Crésaire, le pressentiment de ce qui devait arriver ce jour-là, il s'était levé plus tôt que de coutume et s'était rendu à l'église de Chelsea, où il se confessa et reçut la sainte communion à la première messe; ce qu'il avait toujours l'habitude de faire avant d'entreprendre quelque affaire importante. Les mêmes sergents chargés d'arrêter le chevalier étaient aussi munis d'un mandat pour faire chez lui une visite domiciliaire, parce qu'on supposait qu'il n'était pas en réalité aussi pauvre qu'il prétendait l'être. Spectateur impassible de l'injure qu'on lui faisait en violant ainsi son sanctuaire domestique , Morus ne perdit rien de sa gaieté inaltérable. Tandis que les officiers étaient occupés à cette visite , il dit à sa fille Marguerite que ceux qui doutaient ainsi de sa pauvreté, et qui étaient décidés à s'assurer du fait, perdraient leur peine: « A moins, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil malin à sa femme , qu'ils ne parviennent à découvrir la cachette où Alice renferme ses bijoux. " Sur leur sommation de le suivre , Morus se mit en marche et pria Roper de l'accompagner.

Il avait l'habitude de partir de bonne heure pour

Charpentier de

Hou ardue

Tkoinnias M®i°ii]is q^mitle sa iPammiMe.

THOMAS MOaUS. 245

Westminster, quand ses devoirs officiels l'y appelaient, et alors sa femme et ses enfants l'accompagnaient jusqu'au bord de la rivière où il montait dans sa barque. Le long de la route , il ne manquait jamais de donner à l'un quelque conseil salutaire , ou de faire à l'autre quelque innocente plaisanterie, et lorsqu'il les quittait pour la journée, il les embrassait tous et les saluait de la main tandis que la barque s'éloignait , jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue à travers les arbres. Dans cette circonstance, ils l'accompagnèrent comme à l'ordinaire ; mais cette fois aucune plaisanterie n'égaya la route. L'avenir se dévoilait à lui , et son cœur paternel était plein d'amertume. Il éprouva un moment de faiblesse extraordinaire et se défia de lui-même. Mais ne voulant pas dans un tel moment ajouter aux angoisses de sa famille , il s'arrêta lorsqu'ils eurent atteint la grille du jardin qui conduisait au bord de la Tamise, embrassa sa femme et ses enfants avec encore plus de tendresse qu'à l'ordinaire , et les conjura de retourner à la maison et de prier pour lui. Ensuite , fermant soigneusement le guichet derrière lui , il entra dans la barque avec Roper et quatre de ses domestiques. Il ne détourna pas une fois les yeux vers le jardin, pour envoyer aux siens l'adieu ordinaire. Il s'épargna ainsi le chagrin de voir sa chère Marguerite qui, restée en arrière, ne pouvait s'arracher de cet endroit. « Son visage,

dit son gendre , exprimait sa souffrance intérieure, et il resta pendant longtemps plongé dans une profonde méditation. » Evidemment la lutte de ses sentiments était violente ; mais enfin son esprit étant soulagé et éclairé par ces principes élevés auxquels , selon lui , devait céder toute considération d'un ordre inférieur, il pressa le bras de Roper, et lui dit à voix basse et d'un ton significatif: « Mon fils, grâce à Dieu, la bataille est gagnée. >> Je ne compris pas alors, ajoute Roper, ce qu'il entendait par ces paroles ; mais ne voulant pas paraître l'ignorer, je répondis : « Monsieur, j'en suis charmé. « Cependant je conjecturai plus tard que l'amour qu'il avait pour Dieu avait eu tant d'influence sur lui , que toute faiblesse humaine avait été vaincue. Morus comparut devant les commissaires , et , après avoir lu les statuts et la formule du serment, il déclara qu'il était prêt à jurer qu'il maintiendrait et défendrait l'ordre de la succession à la couronne tel qu'il avait été établi par le parlement. Il désavoua toute censure contre ceux qui avaient imposé ou désavoué le serment , mais il déclara qu'il lui était impossible de le prêter sans réserve , sous peine de forfaire à sa propre conscience; ajoutant que s'ils croyaient que son refus lui fût plutôt dicté par le caprice que par un scrupule avouable , il était prêt à dissiper leurs doutes par serment. Les commissaires alléguèrent qu*il était le pre-

mier qui le refusât; ils lui montrèrent les signatures de tous les seigneurs et de tous les roturiers qui avaient juré; ils menacèrent celui qui seul résistait du déplaisir certain du roi. Lorsqu'il eut été sommé une seconde fois en vain, ils l'accusèrent d'obstination pour n'avoir pas mentionné quelle était la partie spéciale du serment que désavouait sa conscience. Il répondit que s'il expliquait avec plus de détails les raisons qui le portaient à refuser, il exaspérerait le roi davantage encore. Il offrit néanmoins de faire part de ses raisons , si les lords voulaient obtenir d'Henri l'assurance que l'aveu des motifs de son refus ne serait pas considéré comme injurieux pour Sa Majesté et dangereux pour lui même. Les commissaires répondirent qu'une telle assurance ne servirait nullement de défense contre une accusation légale. Il offrit cependant de se fier à l'honneur du roi. Cranmer abusa en quelque sorte de la candeur de Morus, en alléguant que , comme il avait désavoué tout blâme contre ceux qui avaient prêté serment , il était évident qu'il craignait seulement que le serment fût illégal, et lui enjoignit de considérer si l'obligation d'obéir au roi n'était pas absolument certaine. Il fut frappé de la subtilité de ce raisonnement qui le prenait par surprise ; mais il ne fut nullement convaincu de sa solidité . Toutefois il répondit que, comme le serment contenait une pro-

fession de principes , telle par exemple que la légalité du mariage du roi , sur laquelle les hommes pouvaient différer d'opinion , il pouvait être refusé par les uns et prêté par les autres avec une égale sincérité. Crumwell, que Morus croyait bien disposé en sa faveur, s'écria qu'il aurait mieux aimé voir exécuter son propre fils que d'entendre ainsi Morus refuser le serment ' . Crumwell porta la réponse au roi , et Andley lui enjoignit avec force de rapporter clairement que Morus avait consenti à prêter serment à la succession. « Sûrement , dit Morus, je ne vois aucun péril à prêter serment à la succession. "

Morus ne retourna plus chez lui : il fut confié à la garde de l'àbbé de Westminster, sous la surveillance duquel il demeura quatre jours ' . Il fut ensuite conduit à la Tour, le vendredi 17 avril 1534. Ce fut peu de temps après son emprisonnement qu'il écrivit la lettre suivante , esquisse fidèle et animée de ce qui se passa devant le conseil. Par mesure de précaution , sans doute , elle ne porte ni signature ni adresse.

« Cette exclamation de Crumwell était d'une perfidie profonde. Tout en paraissant prendre à cœur le salut de l'ex-cliancelier, il faisait entendre et déclarait pour ainsi dire que Morus avait mérité la mort.

2 William Benson fut nommé abbé en 1510. II fit don de son abbaye à Henri , qui le créa doyen. 11 mourut en 1649.

«Lorsque je parus devant les lords à Lambeth , je fus le premier appelé , quoique le docteur de Croj don (Hugh Lutimer) et plusieurs autres fussent arrivés avant moi. Après m'avoir déclaré la raison pour laquelle ils m'avaient fait venir (et qui surprit un tant soit peu, attendu que j'étais le seul laïque qu'ils eussent envoyé chercher), je demandai à prendre connaissance du serment sous le grand sceau. Je voulus ensuite voir l'acte de succession qui me fut remis en un rôle imprimé. Après les avoir lus tout bas et les avoir comparés , je déclarai que je n'avais dessein de blâmer ni l'acte , ni celui qui l'avait rédigé , ni celui qui l'avait juré ; ni de condamner la conscience de qui que ce fût ; mais qu'en bonne foi ma propre conscience me conseillait de telle sorte dans cette affaire, que, bien que je ne refusasse pas de prêter serment à la succession , néanmoins je ne pouvais , sans exposer mon âme à la damnation éternelle , prêter le serment qu'on exigeait de moi. S'ils pensaient qu'une fantaisie, et non un scrupule honorable, motivait mon refus , j'étais prêt à les satisfaire à cet égard par serment , et si malgré cela ils ne voulaient pas me croire , à quoi un autre serment serait-il bon '? S'ils étaient convaincus, ajoutai -je, que

» Ce raisonnement est péremptoire ; mais il ne s'agissait pas de savoir si Morus obéissait à sa conscience. Aux yeux de ces hommes,

ce que je jurerais était vrai, j'espérais de leur justice qu'ils ne me forceraient plus à prêter le serment qu'ils m'offraient, puisqu'il était contraire à ma conscience. Sur ce , Monseigneur le chancelier me dit qu'ils étaient tous fâchés de m'entendre parler ainsi et de me voir refuser le serment; et ils dirent tous que, sur leur honne foi , j'étais le premier qui l'eût jamais refusé ; ce qui serait cause que Sa Grandeur le roi concevrait de grands soupçons et une violente indignation contre moi. Ensuite ils me montrèrent le rôle et me firent voir les noms des seigneurs et des roturiers qui avaient déjà prêté le serment et apposé leur signature. Lorsqu'ils virent que malgré tout je refusais encore, bien que je ne blâmasse aucun de ceux qui avaient juré, ils m'ordonnèrent enfin de descendre dans le jardin. Sur ce, je restai dans la vieille chambre brûlée, qui donne sur ce jardin, et ne voulus pas descendre à cause de la chaleur, etc. »

A l'objection de l'évêque de Westminster, qu'il devait craindre d'être dans l'erreur en se trouvant seul contre le grand conseil du royaume , Morus répondit : « Si j'étais seul de mon côté et que le parlement entier fût de l'autre, je craindrais beaucoup de m'appuyer

Tobéissance aveugle au roi passait avant l'accomplissement des devoirs les plus sacrés.

THOMAS MOKUS. 251

sur mon esprit seul contre un si grand nombre ; mais que , s'il se trouvait qu'en certaines choses pour lesquelles je refuse le serment, j'aie , comme je le pense, de mon côté , un conseil aussi grand et plus grand encore , je ne serais pas tenu alors de changer mon sentiment , pour le conformer à celui du conseil d'un seul royaume, ayant pour moi le conseil général de la chrétienté.»

Pendant le temps que Morus resta sous la garde de l'abbé de Westminster , le roi délibéra avec son conseil sur les mesures à prendre à son égard. On doit dire à la louange de Cranmer qu'en ce moment critique il s'interposa en faveur de Morus et de Fisher. Il écrivit à Crumwell la lettre suivante , qui témoigne de son estime pour sir Thomas d'une manière non équivoque.

L'archevêque Cranmer au secrétaire Crumwell.

«Très-respectable M. Crumwel, je ne doute pas que vous vous rappeliez parfaitement que Monseigneur de Rochester etM. Morus consentaient à prêter serment à l'acte de succession du roi , mais non au préambule de cet acte. J'ignore la cause de leur refus, et ils n'ont voulu en aucune manière la faire connaître. Néanmoins, ce doit être certainement la diminution de l'autorité del'évêque de Rome, ou bien la condam-

nation du premier mariage prétendu du roi. Mais s'ils persistent absolument dans leur opinion touchant le préambule, il me semble cependant qu'on ne devrait pas les refuser s'ils consentent à prêter serment à l'acte même de succession, à condition pourtant qu'ils jurent de le maintenir contre tous pouvoirs et poten- ,tats; car ce sera une grande occasion de satisfaire la princesse douairière et M™^ Marie, qui s'imaginent damner leur âme si elles abandonnent leur rang ou y renoncent. Et cela leur imposera silence, non-seulement à elles, mais aussi à l'Empereur et à d'autres de leurs amis, si l'on ajoute autant d'importance à ce que Monseigneur de Rochester ou M. Morus diraient ou feraient contre elles qu'on l'a fait jusqu'à présent lorsqu'ils parlaient ou agissaient en leur faveur; et peutêtre serait-ce une grande autorité aux yeux de bien des gens , si de tels hommes déclaraient que la succession réglée dans ledit acte est légitime et selon les lois de Dieu ; car alors je pense que dans ce royaume personne n'oserait dire le contraire. Il en est qui persistent dans leur opinion relativement au premier mariage prétendu du roi, par obstination ou mauvaise volonté ; ou bien ils sont conseillés et liés par une conscience inébranlable et opiniâtre ( ils craindraient , en changeant d'avis, de souiller éternellement leur gloire et leur réputation); ou bien enfin ils veulent se conformer au jugement de

l'évêque de Rome. Il me semble cependant que si tout le royaume, d'un commun accord, voulait approuver ladite succession, on devrait y donner les mains. Ce qui contribuerait beaucoup à amener ce résultat , auquel on arrivera, j'espère, avec l'aide de Dieu, ce serait le consentement et le serment de ces deux hommes, l'évêque de Roehester et M. Morus, avec leurs partisans ou plutôt leurs confédérés ; et, avec le bon plaisir du roi , leurs serments pourraient être supprimés , excepté lorsque Sa Majesté jugerait nécessaire de les publier. Puisse Notre-Seigneur vous tenir toujours en sa sainte garde. De mon manoir de Croydon, le 17 avril.

Votre tout dévoué

« Thomas Cawtuor. »

Mais on ne suivit pas cet avis judicieux 5 il y avait une influence derrière le trône , plus puissante que le trônemême , et cette influence prévalut contre l'humanité et la justice. Laissons parler Boper à ce sujet. « On se montra d'abord disposé à acquitter sir Thomas, à condition qu'il prêterait un serment dans lequel il n'était pas question de la suprématie , et il en aurait été ainsi si Anne Boleyn et son parti , par leurs clameurs importunes, n'avaient tellement exaspéré le roi , que , contrairement à sa première résolution , il ordonna de lui présenter ledit serment de suprématie. Lorsque les autorités vinrent le trouver avec le ser-

ment, il s'excusa d'un ton discret et respectueux ; mais l'ordre était formel ; et sur son refus définitif, il fut conduit à la Tour le vendredi 1 7 avril , sous la garde de sir Richard Southwell ' . Ils entrèrent dans une barque et descendirent le fleuve pour se rendre au lieu de leur destination. Pendant le trajet sir Richard, indiquant du doigt la chaîne d'or que Morus portait au cou , prit la liberté de lui en toucher quelques mots , lui conseillant, comme mesure de précaution , de l'envoyer à sa femme ou à une de ses filles. « Non , Monsieur^ dit Morus vivement , c'est ce que je ne ferai jamais ; comme je suis chevalier, je ne veux pas que mes ennemis , après m'avoir fait prisonnier sur le champ de bataille , disent qu'ils n'ont rien trouvé pour les récompenser de leurs peines. » En débarquant ils trouvèrent le lieutenant de la Tour prêt à les recevoir, et lorsqu'ils atteignirent la loge, le portier, selon l'usage inconvenant de l'époque , demanda les profits de son emploi, qui consistaient dans les vêtements supérieurs du prisonnier. -« Vraiment, mon bon monsieur le portier, dit sir Thomas en ôtant son bonnet , les voilà ; « et il ajouta : « Ceci est la partie supérieure de mon

» Sir Richard Southwell était père de Robert Southwell , jésuite qui soufifrit le martyre pour sa foi sous Elisabeth (1596), et dont les productions admirables, tant en prose qu'en vers , ont fait le charme des hommes de goût de toutes les croyances.

habillement, et je suis fâché qu'elle ne vaille pas davantage. » Mais le cerbère ne voulut pas se contenter d'un si mince bénéfice ; il demanda la robe , et il l'eut. On permit à Morus de garder un de ses domestiques pour le servir. Cet homme se nommait John Wood et ne savait ni lire ni écrire. On eut pourtant soin de lui faire jurer que, s'il entendait dire ou voyait écrire quelque chose contre le roi , le conseil ou la sûreté du royaume, il le révélerait sur-le-champ au lieutenant. Lorsque Morus , introduit dans son appartement par cet officier, se vit traité avec toute la délicatesse que permettait sa position, il se tourna vers lui, et avec cette liberté d'esprit que rien ne pouvait abattre : « Bon , maître lieutenant , lui dit-il , je pense que je n'aurai pas lieu de me plaindre de la chère qui m'attend ; mais s'il m' arrivait de le faire , veuillez ne pas me ménager et mettez-moi sans façon à la porte. >»

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