‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Morus à la Tour. Projet de sa fille Marguerite. Interrogatoire particulier de Morus dans la Tour. Son jugement. Sa défense. Sa réponse à Rich. Son arrêt. Ses interrogatoires après sa condamnation. Son exécution.

NoHS touchons maintenant à l'époque qui doit terminer la carrière de Morus. Pendant le premier mois, sa détention à la Tour fut rigoureuse ; on ne permit à aucun membre de sa famille, pas même à sa bienaimée Marguerite, de pénétrer jusqu'à lui ; « et néanmoins , dit Crésaire, son enjouement ne l'abandonna pas un instant, ainsi que nous l'apprîmes plus tard de son gardien.» Mais, bien que le bonheur de voir son père lui fût refusé, Marguerite, inspirée par son amour filial , trouva moyen de lui faire parvenir dans sa prison la lettre suivante :

« Mon père bien- aimé! C'est une grande consolation pour moi, puisque je ne puis m'entretenir avec vous comme je le voudrais, de pouvoir au moins charmer l'amertume de votre absence par le seul moyen qui me reste, en vous écrivant aussi souvent que possible , et en relisant votre lettre touchante et pleine d'enseignements , interprète fidèle de votre esprit vertueux qui, dégagé de tout amour corrompu des choses mondaines, est plein de l'amour de Dieu et du désir du ciel , comme il convient à un adorateur véritable et à un fidèle serviteur du Tout-Puissant. Je ne doute pas , mon bon père , qu'il ne tienne sa main étendue sur vous, et qu'il ne vous conserve, comme il l'a déjà fait , sain de corps et d'àme ( ut sit mens sana in corpore sano) , maintenant , surtout , que vous êtes privé de toutes consolations terrestres, et que vous êtes, pour l'amour de lui, volontairement, joyeusement et entièrement abandonné à sa sainte protection. Que croyezvous , père, qu'ait été notre consolation depuis que vous nous avez quittés? En vérité, nous l'avons puisée dans le souvenir qui nous reste de votre vie passée, de vos pieuses conversations, de vos conseils salutaires et de vos vertueux exemples, que la bonté de Dieu voudra bien nous rendre, au grand repos et contentement de votre cœur, pur de toute lie humaine, plein des plus nobles vertus , palais agréable destiné au saint esprit

de Dieu. Et puisse-t-il (comme je n'en doute pas, mon bon père), vous défendre de toute angoisse de l'àme et du corps , me donner à moi, votre fille et servante affectueuse et obéissante, ainsi qu'à nous tous vos enfants et vos amis , la grâce d'imiter ce que nous louons en vous , et nous réunir enfin tous ensemble , mon trèscher père, dans la félicité du ciel, que Notre-Seigneur miséricordieux a racheté pour nous de son sang. Votre très-affectueuse et obéissante fille et servante , Marguerite RoPER, qui estimerait au-dessus de toutes choses humaines d'être à la place de John Wood , pour vous rendre quelques services. Mais nous vivons dans l'espérance que nous vous reverrons bientôt ; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il en soit ainsi , si c'est sa très-sainte volonté. »

Marguerite ne reçut pas de réponse à cette lettre , car son père , quelque désir qu'il éprouvât d'accuser réception de ce témoignage d'amour, était soumis à une garde trop sévère. Le chagrin causé par ce désappointement rendit son esprit inventif, et elle découvrit le moyen hardi, sinon désespéré, de satisfaire les pieux désirs de son cœur. L'àme de son père lui était connue jusque dans ses replis les plus secrets, et elle savait parfaitement quelle était l'inflexibilité de ses principes touchant la question de la suprématie. Ce fut pourtant sur ce point-là même qu'elle appuya le stratagème qui

devait la réunir au père qu'elle aimait avec tant de tendresse et de dévouement.

Laissons parler Eastell. « Lorsque sir Thomas eut passé environ un mois en prison, sa fille Marguerite, qui désirait ardemment le voir, inventa ingénieusement la ruse suivante : elle écrivit une lettre par laquelle elle paraissait travailler à le persuader de prêter serment et l'envoya à son père , ne doutant pas qu'elle ne fût interceptée et portée à Crumwell , et pensant que ce serait un moyen de se procurer un accès auprès de Morus. Sa ruse réussit pendant presque tout le temps de sa détention. « Mackintosh , à ce propos, dit qu'il serait blâmable d'attribuer à de mauvais motifs un adoucissement aussi miséricordieux que la permission accordée par le roi à Marguerite Koper de visiter son père à la Tour. Nous admirons l'humanité qui a dicté cette phrase ; mais la vérité, dont les droits sont impérieux avant tout , nous force à dire que de mauvais motifs agirent en cette circonstance. Afin d'atteindre son but, Crumwell ne se fit aucun scrupule de profiter des sentiments les plus tendres d'une fille , dans l'espoir qu'ils auraient une influence funeste sur l'esprit de son père, et ce n'est qu'à ce prix qu'elle obtint la permission tant désirée. Morus, ignorant naturellement les motifs qui avaient porté sa fille à écrire une lettre pareille, lui fit une réponse pleine de re-

proches, mais empreinte cependant de l'affection la plus tendre et manifestant le respect le plus délicat pour son jugement.

Morus à sa fille Marguerite.

« Notre-Seigneur vous bénisse. Si je n'avais pas été, ma chère et bien- aimée fille , fermement résolu longtemps à l'avance et confiant en la miséricorde de Dieu, votre lettre déplorable m'eût confondu plus que tout ce qui peut me menacer de plus terrible . Non, vraiment, rien ne m'a touché de si près et ne m'a si profondément chagriné que de vous voir , vous , mon enfant bien-aimée , travailler d'une manière si véhémente et si déplorable à me persuader la chose touchant laquelle , sous peine de perdre mon âme , mon jugement est irrévocablement fixé. Je ne répondrai pas au sujet de votre lettre , ma conscience m'a dicté mon opinion sur cette matière, et j'ai résolu , vous le savez, de ne plus m'en expliquer avec qui que ce soit. Il me reste donc à vous dire, ma fille Marguerite, renoncez à votre tâche et souvenez-vous de mon inébranlable résolution. Mais ce qui me cause un chagrin mortel , bien plus mortel que si j'apprenais mon arrêt de mort (dont la crainte, par la grâce de Dieu, s'apaise de jour en jour, ainsi que celle de l'enfer, par l'espérance du ciel et de la passion du Christ) , c'est que j'apprends

que mon bon fils, votre mari, et vous, ma bonne fille , et ma bonne femme et mes autres bons enfants et innocents amis , allez être exposés à en éprouver beaucoup de déplaisirs et de peines. Comme il n'est pas en mon pouvoir de les empêcher, je ne puis en remettre le soin qu'à Dieu. Nam in manus Dei ( dit l'Écriture ) cor régis est , et sicut divisiones aquarum, quocunque voluerit impellit illud; car le cœur du roi est dans les mains de Dieu , et de même que les vagues de la mer, il le dirige à son gré. Je supplie donc son extrême bonté de porter le noble cœur de Sa Grandeur le roi à vous favoriser tous tendrement , et à ne me favoriser, moi , qu'autant que Dieu et moimême savons que mon cœur fidèle à Sa Majesté et mes prières de chaque jour le méritent. Car, en vérité , si Sa Grandeur pouvait pénétrer dans mon âme comme l'œil de Dieu , je suis convaincu que son extrême mécontentement se calmerait un peu. Mais comme il ne m'est pas permis de le faire voir dans ce monde, de manière à ce qu'on ne puisse persuader à Sa Majesté de croire le contraire , je ne puis mieux faire que de remettre tout entre les mains de Dieu , pour l'amour de qui j'endure cette misère , ainsi que pour la sauvegarde de mon âme et la paix de ma conscience. Nul n'aura à subir de moi le moindre blâme , le moindre reproche. Que Dieu me délivre de cette misère quand telle sera

sa volonté; qu'il m'appelle quand il voudra à goûter les joies éternelles du ciel, et en attendant, puisse -t-il m'accorder la grâce, ainsi qu'à vous, dans toutes nos peines et nos défaillances, de nous reporter, prosternés et fortifiés, au souvenir de cette amère agonie qu'avant sa passion le Christ souffrit sur la montagne. Et si nous agissons ainsi avec ferveur, je crois fermement que nous y trouverons du soulagement et de grandes consolations. Ainsi, ma chère fille, puisse le saint esprit du Christ , par sa tendre miséricorde , vous gouverner et vous guider tous , pour son plaisir et votre bonheur, tant du corps que de l'àme. Votre tendre et affectionné père ,

« Thomas Morus , chevalier. »

Ce fut vers la fin de mai que Marguerite obtint l'accomplissement de son ardent désir. Aussitôt que la porte de l'appartement de son père fut ouverte , elle se précipita à son cou, et ils restèrent ainsi dans un long et silencieux embrassement. Morus se jeta ensuite à genoux , sa fille suivit son exemple et se joignit à lui dans un de ces actes de dévotion par lequel il sanctifiait toutes les actions de sa vie, et qui, dans la circonstance présente , servit à lui rendre ce calme de l'esprit que l'apparition soudaine de celle qu'il aimait au-dessus de tout avait pour un instant ébranlé. Se

levant ensuite et embrassant de nouveau sa fille , il la regarda tendrement et lui dit avec son enjouement habituel : " Eh bien ! je crois maintenant , Meg , que ceux qui m'ont mis ici se figurent m'avoir causé un rude déplaisir ; mais je t'assure sur ma foi, ma chère et tendre fille, que, si ce n'était à cause de ma femme et de vous, mes enfants , je n'aurais pas manqué d'être renfermé depuis longtemps dans une chambre aussi étroite et bien plus étroite encore • . Mais , puisque je suis ici sans l'avoir mérité, j'espère que Dieu dans sa bonté me délivrera de mes charges , et , par son gracieux secours , conservera ma place au milieu de vous. Je n'ai aucune raison , Dieu merci , Meg , de me trouver plus mal ici que chez moi; car il me semble que Dieu me gâte et me prend sur ses genoux pour me caresser. « Lorsque Marguerite se prépara à quitter la prison , il lui mit dans la main , pour sa famille , le billet suivant qu'elle cacha dans son sein :

« A mes tendres amis. — Étant en prison et ne sachant pas quels besoins je puis avoir par la suite, ou dans quelle nécessité je puis me trouver, je vous supplie tous sincèrement , dans le cas où ma bien-aimée

' Le sens de ces paroles est diiricile à comprendre. Morus voulait-il dire que sans son amour pour les siens il n'aurait pas été si prudent, et serait déjà condamné et exécuté?

fille Marguerite, qui seule de tous mes amis, et par la faveur gracieuse du roi , a la permission de me visiter, viendrait à exiger de qui que ce soit d'entre vous quelque chose dont je pourrais avoir besoin, d'avoir autant d'égard pour ses prières que si je vous le demandais moi-même personnellement. Je vous supplie tous de prier pour moi , comme je prierai pour vous. Votre ami sincère et pauvre aumônier '

Thomas Morus, chevalier, prisonnier,»

Marguerite dut considérer ces quelques mots comme une nouvelle preuve du respect profond et de la confiance de son père à son égard. Quelque temps après cette visite , sa femme et sa famille obtinrent la permission de le voir. Alice , comme on le sait , était excellente ménagère, mais elle n'avait pas cette dignité, pour ne pas dire cette délicatesse de caractère qu'on aimerait à trouver dans la femme d'un tel homme. Pour nous servir du langage de Crésaire , lorsqu'elle entra dans sa chambre , comme une bonne et simple femme, quoiqu'un peu mondaine, elle lui adressa brusquement la parole en ces termes : « Vraiment , M. Morus, je m'étonne beaucoup que vous, qui avez

' Nous avons rendu le mot du texte (signifiant celui qui fajt des prières pour les autres) par le mot aumônier, le mot anglais n'ayant pas d'équivalent en français.

été considéré jusqu'à présent comme un homme sage , vous vous conduisiez maintenant comme un sot, et préfériez rester ici dans cette prison sale et étroite , sans autre société que des rats et des souris (ici elle fit la grimace), que de jouir au dehors de votre liberté , avec la faveur et la bienveillance du roi et du conseil , lorsqu'il suffirait pour cela de faire ce qu'ont fait tous les évêques et les hommes les plus savants du royaume. >> Elle s'étendit alors sur sa belle maison de Clielsea, sa bibliothèque, ses livres, sa galerie, son jardin et son verger, et sur le plaisir de se réjouir dans la société de sa bonne femme , de ses enfants et de ses gens ; et élevant la voix en terminant : « En vérité , et au nom de Dieu^ je me demande ce qui peut vous engager à rester ici. « Morus supporta toutes ces doléances en homme résigné. « Mais, ma bonne Alice , dit- il à son tour avec ce sourire séduisant que rien ne pouvait effacer, dites-moi une chose. — Et quelle estelle, s'il vous plaît? repartit-elle. — Cette maison n'estelle pas aussi près du ciel que la mienne? » Elle lui répondit par son exclamation ordinaire de dédain: « Oh bah ! bah î «Il considéra son langage impoli comme une épreuve salutaire pour sa patience , et répUqua avec la même douceur, mais avec un peu plus de gravité ; « Que dis-tu , Alice? Est-ce que ce n'est pas vrai? — Bone DmSy dit Alice précipitamment, est-ce qu'on reviemha

toujours sur ce sujet? — Eh bien, Alice, s'il en est ainsi, je ne vois pas quelle grande cause de joie j'aurais dans ma belle maison ou dans tout ce qui en dépend, puisque, si j'avais passé sept ans seulement dans la tombe , et qu'au bout de ce temps je vinsse à ressusciter et à retourner chez moi, je ne manquerais pas d'y trouver des gens qui me prieraient de sortir et me diraient sans hésiter qu'il n'y a là rien à moi * . Quelle raison aurais- je donc d'être si attaché à une maison qui oublierait si vite son maître? » Alice avait l'esprit capricieux , mais elle était sensible , et ces paroles la subjuguèrent complètement.

Morus s'aperçut de l'effet qu'il avait produit et lui dit en lui tapant amicalement sur la joue : « Eh bien , bonne dame Alice , dites-moi combien d'années vous pensez qu'on puisse jouir de cette maison? — Vingt ans peut-être. — Eh bien, ma bonne Alice, si vous aviez dit quelques milliers , ou même quelques centaines d'années, c'eût été quelque chose, et cependant ce serait un bien mauvais calculateur que celui qui s'exposerait à perdre une éternité pour quelques centaines ou quelques milliers d'années. Qu'est-ce donc, si nous ne sommes pas certains de jouir de nos biens un seul jour?»

• Ce langage triste et amer n'était pas motivé , Morus était chéri de sa femme et de ses enfants. Il exagérait sans doute sa pensée , afin de faire plus d'impression sur l'esprit léger de sa femme.

C'est ainsi que le calme de Morus ne l'abandonnait jamais , et rien ne pouvait être un plus sûr indice de sa tranquillité intérieure. Et ici il serait injuste de ne pas dire , pour excuser Alice , qu'elle n'avait que trop de raisons d'être de mauvaise humeur. Quelque confortable que fût sa maison de Chelsea, ce mauvais génie , res angusta domi , le besoin et les maux qui l'accompagnent s'étaient emparés de cette demeure naguère si heureuse. C'est ce que nous apprend la lettre suivante , qui a été conservée par hasard et qui nous en dit plus que le récit le plus détaillé.

Madame Alice Morus au secrétaire Crumwell.

« Monsieur le secrétaire , je me recommande à votre bienveillance avec la plus grande humilité, me reconnaissant profondément obligée envers vous pour vos fréquentes bontés et la faveur spéciale que vous avez témoignée ^ et que vous continuez à nous témoigner, à mon pauvre mari et à moi. Je prie le Seigneur toutpuissant de vous conserver ces sentiments généreux , car c'est d'eux que dépend la plus grande partie du bien-être de notre famille. Par la présente lettre, j'exprime à Votre Honneur mon extrême besoin ; car, outre l'entretien de ma propre maison , je suis obligée de payer quinze schellings par semaine pour la pen-

sion de mon pauvre mari et de son serviteur ^ , Pour subvenir à ces dépenses , n'ayant pas d'autres moyens de faire de l'argent, je me suis vue forcée de vendre une partie de mes propres vêtements. C'est pourquoi j'adresse à Votre Honneur cette humble pétition et requête ^ pour vous prier de m' accorder votre avis et conseil, et vous demander si je dois m' aventurer à paraître devant sa très -gracieuse Grandeur le roi. J'espère qu'il n'existe aucun empêchement ni danger : voilà cinq semaines que la fièvre tierce a disparu , et personne de la maison n'a été malade depuis cette époque. C'est pourquoi je conjure Votre Honneur, dans sa bonté spéciale (sans laquelle je ne saurais comment échapper à une ruine totale) , de vouloir bien, pour Tamour de Dieu, accorder votre gracieux secours pour le soulagement de mon mari et le mien dans notre affliction, notre âge avancé et notre pénurie. Ainsi nous et tous les nôtres prierons journellement et pendant toute notre vie le Seigneur tout-puissant pour la prospérité de votre très - honorable Seigneurie. De la main de celle qui sera toujours votre humble servante

« Alice MoRus. »

' Ceci nous apprend un fait curieux, c'est que les prisonniers d'État, à cette époque, étaient entretenus aux frais de leurs propres familles.

Toutes les tentatives ayant échoué contre la fermeté de Morus , on eut dès lors recours à un expédient qui devait l'attaquer par l'endroit le plus sensible. On lui enleva la liberté d'entendre la messe et de s'entretenir avec son directeur. La société de sa femme et de ses enfants lui fut retirée, et on ne lui laissa que Marguerite , dans l'espoir perfide de l'amener par elle au but qu'on voulait lui faire atteindre ; mais encore étaient-ils rigoureusement surveillés , et il devait perdre bientôt cette dernière consolation. Yoicice que nous apprend Crésaire : Comme le serment de la suprématie et du mariage était compris en peu de mots dans le premier statut, le lord chancelier et le secrétaire y ajoutèrent de leur propre autorité quelques mots de plus , afin de le faire paraître plus plausible , et le présentèrent ainsi amplifié à sir Thomas et à d'autres. A propos de cet acte , Morus dit à sa fille : « Je puis t 'assurer, Mcg , que ceux qui m'ont emprisonné ici pour avoir refusé de prêter un serment non conforme à leur statut , ne peuvent par leur propre loi justifier ma détention. 11 est malheureux qu'un prince chrétien soit entraîné à suivre ses passions par un clergé faible et privé de la grâce, faute de laquelle ils dérogent à leur savoir et s'abaissent si honteusement. » Ces paroles furent entendues et répétées au conseil, qui s'aperçut de sa bévue et fit dresser un autre statut , avec toutes les conditions.

Nous verrons par les interrogatoires postérieurs de Thomas Morus , qu'il avait trouvé moyen de communiquer avec son ancien et vénérable ami l'évêque Fisher. Ceci, ayant été découvert, ne manqua pas d'exciter les soupçons jaloux de ses ennemis, quoique, après une enquête , on se fût assuré «« que la plupart des papiers qui servaient à leur correspondance ne contenaient rien que des paroles de consolation de l'un à l'autre , et des détails sur leur position et leur santé; ils se remerciaient aussi l'un l'autre des vivres qu'ils s'étaient réciproquement envoyés. » Au nombre de ses compagnons de captivité se trouvait le docteur Nicholas Wilson, qui, nous apprend Morus, avait écrit de Paris sur le divorce une lettre à Sa Grandeur. Nous possédons deux lettres qui lui furent adressées par Morus dans la Tour.

Il y avait été envoyé pour la même cause que celuici ; mais inférieur à lui en fermeté ou en conviction , il consentit enfin à prêter le serment exigé. 11 parait qu'il avait réussi à faire parvenir à Morus une lettre où il lui demandait son avis touchant ses doutes. Nous possédons la réponse, pleine de prudence et de bienveillance à la fois. « Bon maître Wilson, dit-il, je suis désolé de voir qu'outre la peine où vous plonge votre détention , la perte de vos revenus et de la société de vos amis , vous soyez tombé dans une telle faiblesse et

THOMAS MORUS. 27i

perturbation d'esprit, à cause des doutes qui troublent votre conscience. J'en suis d'autant plus fâché, bon maitre docteur, qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous accorder le soulagement que vous attendez de moi. Si j'ai refusé le serment, nul ne sait pourquoi ; c'est le secret de ma conscience. Ces raisons sont tout autres peut-être qu'on ne se le figure, et telles que je ne les ai fait connaître à qui que ce soit, ni ne veux le faire de ma vie. Enfin je vous répète ce que je vous ai dit lorsque nous nous sommes rencontrés à Londres, avant qu'on nous proposât le serment, je ne veux aucunement prendre part à cette aifaire. Je suis les ordres de ma conscience , dont je dois moi-même rendre compte à Dieu 5 et je permets à tout le monde d'en faire autant. Je trouve dans ma propre vie assez de sujets de réflexion. Il me semble que j'ai assez vécu , et je ne désire guère vivre plus longtemps. J'ai failli une ou deux fois rendre l'àme depuis mon entrée à la Tour, et, en vérité, cette espérance allège mes souffrances. Je n'oublie point cependant que j'ai un compte bien long à rendre. Mais je mets ma confiance en Dieu et dans les mérites de sa douloureuse passion , et je le supplie de me donner assez de force pour souhaiter de quitter cette vie et de le rejoindre. Qu'il daigne accorder le repos à votre cœur, et qu'il porte, dans sa bonté, le noble esprit du roi à se montrer gracieux et favorable envers

VOUS ainsi qu'envers moi, puisque nous éprouvons les mêmes sentiments pour lui. Mais si c'est le bon plaisir de Dieu de disposer de nous de toute autre manière, je n'ai aucun avis à vous donner, etc. » Il termine en le priant, par un avertissement en latin, de lui renvoyer ce brouillon de billet: « Quia quanquàmnihil est mali, tamenprope terlium ministrumnolimrescire ; parce que , quoiqu'il ne contienne rien de mal , je ne voudrais pas qu'il tombât dans les mains d'un tiers. » Lorsque Morus apprit plus tard que le docteur avait prêté serment , il écrivit le billet suivant qui fait honneur à son esprit et à son cœur : « Mon bon docteur, que Notre-Seigneur vous assiste. Comme je m'aperçois par divers indices que vous avez promis de prêter serment , je supplie Dieu de vous accorder le bonheur. Je n'ai jamais de ma vie conseillé le contraire à qui que ce soit, comme je n'ai jamais employé aucun moyen de faire partager à d'autres mes scrupules touchant ce sujet. Je vois que vous apprendriez avec plaisir ce que je me propose de faire; mais vous savez bien ce que je vous ai dit quand nous étions libres tous les deux : que là-dessus je ne voulais savoir ni vos intentions , ni celles de qui que ce fût , et que ni vous ni personne ne sauriez les miennes. Car je ne veux participer en cela avec personne; mais abandonnant chacun à sa propre conscience, j'entends, avec

l'aide de Dieu, être libre d'obéir à la mienne. Jurer contre ma conscience , ce serait mettre en péril mon âme ; et jurer ce que mes sentiments seront demain , je ne puis le dire, car Dieu seul sait si j'aurai jusqu'à la fin la grâce d'agir ou non selon ma conscience. C'est pourquoi je vous conjure sincèrement de vous souvenir de moi dans vos dévotes prières , et je ferai de même. Je me souviens tous les jours de vous dans les miennes , et tant que durera ma pauvre et courte vie, vous aurez part à tout ce que je possède. »

Cependant les cajoleries furent mises en œuvre à diverses reprises pour soumettre Morus aux volontés du roi. Crumvell eut avec lui plusieurs entrevues dans lesquelles il protesta qu'Henri était toujours son bon maître, et n'avait nullement l'intention de torturer sa conscience. « Les lords commissaires (nous citons Mackintosh) allèrent deux fois à la Tour pour lui offrir le serment ; mais ni lui ni Fisber ne voulurent s'avancer plus loin qu'ils ne l'avaient fait d'abord en déclarant qu'ils étaient tout prêts à maintenir la succession de la couronne , matière purement politique , et sans contredit de la compétence du parlement. Ils refusèrent de comprendre autre chose dans leur serment, alléguant des scrupules qu'ils s'abstenaient d'expliquer, de crainte que leurs ennemis n'y trouvassent un prétexte pour représenter leur défense

comme un nouveau crime. » La première de ces visites des lords commissaires est racontée par Morus dans une lettre à Marguerite.

« Que Notre- Seigneur vous bénisse, ma chère et bien-aimée fille. Je ne doute pas que la visite faite ici par les conseillers du roi, à l'époque où (Dieu leur soit en aide) les pères de la Chartreuse et maître Rey noies de Fion viennent d'être condamnés à mort pour trahison, ne vous ait jetée dans un grand trouble et une grande crainte d'esprit , parce que je suis ici moi-même prisonnier. Je le crains d'autant plus que vous pouvez avoir appris que j'ai été appelé ici devant le conseil. J'ai donc jugé nécessaire de vous informer de la vérité , afin que vous ne conceviez ni plus d'espérances que n'en permet ma situation , de peur que l'issue augmente vos peines ; ni plus de chagrin et de crainte que l'affaire n'en mérite d'un autre côté. C'est pourquoi il faut que vous sachiez que vendredi, le dernier jour d'avril, dans l'aprèsmidi , M. le lieutenant entra ici chez moi et m'apprit que M. le secrétaire désirait me parler. Je m*empressai de m*habiller, et je sortis avec M. le lieutenant dans la galerie, où je trouvai plusieurs personnes tant connues qu'inconnues. Enfin, étant arrivé dans l'appartement où il était assis avec M. l'avoué, M. le solliciteur, M. Beydell et M. le docteur Tregonwell, on m'offrit

un siège que je refusai. Sur ce, M. le secrétaire me dit qu'il ne doutait pas que les amis dont j'avais reçu la visite ne m'eussent montré les nouveaux statuts rédigés dans la séance du parlement; je répondis affirmativement ; mais comme il n'était guère nécessaire de consacrer beaucoup de temps à en prendre connaissance, je leur rendis bientôt le livre sans avoir remarqué la teneur des statuts, ni les avoir étudiés, par conséquent , pour me les rappeler. Il me demanda alors si je n'avais pas lu le premier de ces statuts , par lequel le roi était créé chef de l'Église ; à quoi je répondis que je l'avais lu. Son Honneur me déclara alors que, puisqu'il avait été ordonné, par acte du parlement, que Sa Grandeur et ses héritiers étaient et avaient toujours été de droit, et seraient perpétuellement chefs suprêmes de l'Église d'Angleterre sous Jésus-Christ , la volonté du roi était que ceux de son conseil ici assemblés me demandassent quelle était mon opinion et mon sentiment à ce sujet. A quoi je répondis qu'en bonne foi j'avais espéré que Sa Grandeur le roi n'aurait jamais donné l'ordre de me faire une telle question ; cardes le commencement, et de temps en temps, j'avais bien et dûment déclaré mes sentiments à Sa Grandeur, et , depuis cette époque (ajoutai-je), à vous aussi M. le secrétaire, tant verbalement que par écrit. Et maintenant j'ai déchargé mon esprit de toutes ces sortes de

choses et ne disputerai ni les titres des rois, ni ceux des papes; mais je suis le loyal et fidèle serviteur du roi et prierai tous les jours pour lui et pour tous les siens, et pour vous tous qui faites partie de son honorable conseil, et pour tout le royaume. Et je ne veux me mêler de rien autre chose.

« M. le secrétaire me dit alors qu'il ne croyait pas qu'une telle réponse pût satisfaire et contenter le roi , et que Sa Grandeur en exigerait sans doute une plus décisive. Son Honneur ajouta que Sa Grandeur le roi n'était pas un prince sévère , mais, au contraire, plein de miséricorde et de pitié. Et quoique dans certaines circonstances il eût trouvé de l'obstination dans quelques-uns de ses sujets , néanmoins , quand il les trouverait plus tard dociles et soumis. Sa Grandeur se montrerait miséricordieuse , et qu'en ce qui me concernait. Sa Grandeur serait ravie de me voir reprendre la route propre à me ramener de nouveau dans le monde et parmi les autres hommes, ainsi que j'y avais été antérieurement. A cela je répondis qu'en vérité je ne me mêlerais plus de rien dans le monde , quand même le monde entier devrait être ma récompense. Et quant au reste de l'affaire, je répondis en substance, ainsi que je l'avais fait déjà , déclarant que j'étais fermement décidé à ne plus étudier ni discuter aucune affaire mondaine; mais que toute mon étude désormais se

bornerait à celle de la passion du Christ et à mon propre passage hors de ce monde.

" On m'ordonna alors de sortir un moment et on me rappela ensuite. Quand je fus rentré, M. le secrétaire me dit que, bien que je fusse prisonnier et condamné à une prison perpétuelle , cependant je n'étais pas pour cela déchargé de mon obéissance et de mon allégeance envers Sa Grandeur le roi. Il me demanda ensuite si Sa Grâce ne pouvait exiger de moi la reconnaissance des choses contenues dans les statuts , sous les mêmes peines que celles qu'il pourrait infliger à d'autres. Je répondis que je ne pouvais dire le contraire. Sur ce, il ajouta que, de même que Sa Grandeur le roi serait gracieuse envers ceux qu'elle trouverait dociles, de même Sa Grandeur suivrait le cours des lois à l'égard de ceux qu'elle trouverait obstinés. Il finit par dire que ma conduite était probablement la cause de la résistance qu'on avait rencontrée chez d'autres. Je répondis que je n'avais jamais poussé personne à soutenir telle ou telle opinion, et que je n'avais jamais donné d'avis ni de conseils à qui que ce fût à ce sujet , et qu'enfin je ne pouvais aller plus loin , quelles qu'en fussent les conséquences. Je suis (dis-je)le fidèle sujet du roi , et je prie pour Sa Grandeur, et pour tous les siens et pour le royaume. Je ne fais de mal à personne , je ne dis aucun mal , je ne pense aucun mal ,

mais je souhaite du bien à tout le monde. Et si ce n'est pas assez pour avoir la vie sauve , en bonne foi , je ne désire pas vivre. Je me meurs déjà, et j'ai souvent cru, depuis que je suis ici , que mon heure était arrivée; et, Dieu merci, je n'en ai jamais été fâché que lorsque la souffrance ne se faisait plus sentir. C'est pourquoi mon pauvre corps est aux ordres du roi. Plût à Dieu que ma mort lui fût avantageuse ! M. le secrétaire me dit alors : Eh bien ! nous ne trouvons rien de mal dans ce statut ; en trouvez-vous dans les autres statuts qui suivent? Je répondis : Monsieur, quelle que soit la chose qui me semblerait mauvaise, soit dans le premier statut, soit dans les autres, je ne déclarerais pas où je vois le mal , ni n'en parlerais aucunement. Sur quoi Son Honneur fit observer avec beaucoup de douceur qu'on ne prendrait nullement avantage de ce que je pourrais dire ici ; et je ne me souviens pas s'il n'ajouta pas qu'il n'y en avait aucun à prendre ; mais il dit qu'on rendrait compte à Sa Grandeur le roi , et que sa gracieuse volonté serait connue. Sur ce , je fus remis entre les mains de M. le lieutenant , après qu'on l'eut fait appeler. Je fus ainsi ramené par lui dans ma chambre, et j'y suis maintenant dans le même état qu'auparavant, ni mieux, ni plus mal. L'avenir est entre les mains de Dieu , que je conjure d'inspirer à Sa Grâce le roi ce qui peut être le plus conforme à sa su-

prême volonté, de me délivrer moi-même de tout autre souci que celui du salut de mon àme , et de vous envoyer à tous , à vous et aux vôtres , à ma femme et à tous mes enfants , et à tous nos amis , la santé temporelle et spirituelle. Et je prie pour moi, que tous prient pour moi et n'aient aucun souci de ce qui me peut arriver; car j'espère avec confiance dans la bonté de Dieu, que, quelque mal qui puisse nous éprouver en ce monde , tout sera pour le mieux dans l'autre. Votre

affectionné père,

« Thomas Morus , chevalier, »>

Dans sa seconde lettre à Marguerite , Morus lui apprend que la nouvelle visite qu'il a reçue des commissaires, dans le même but que la première, n'a pas obtenu plus de succès, et ne diffère guère de celle-ci dans les demandes qui lui furent faites. La même résistance fut opposée aux mêmes prétentions. D'autres lettres qu'il écrivit encore à sa chère Marguerite contiennent de nouveaux détails sur ces événements et offrent un tableau frappant des souffrances de l'illustre victime.

Lorsque sir Thomas se trouvait avec sa fille, il évitait avec soin toute allusion à la cour ; mais dans une de leurs conversations le nom d'Anne Boleyn vint à être prononcé. « Comment dit-on qu'elle se trouve? demanda-t-il. — Ma foi, père, répondit Marguerite,

on dit qu'elle n'a jamais été mieux. — Hélas ! Meg , reprit-il , cela me chagrine de penser à la misère dans laquelle tombera cette pauvre àme, et bientôt encore ! »

Dans une autre circonstance , on lui dit qu'Anne charmait le roi par sa danse. «« Puisse-t-il lui en arriver bien! dit-il; ces plaisirs finiront par des chagrins. Nos têtes doivent payer ces danses , mais je lui conseille de prendre bien garde à la sienne. »

En parlant d'un écrivain qui avait composé un ouvrage en prison, un vieil auteur dit avec esprit : «• Pendant plusieurs années il avait été obligé de chercher du loisir pour ses études , maintenant il est forcé de chercher des études pour ses loisirs. « Cette observation peut s'appliquer à Morus. «En efifet, dit Crésaire, pendant tout le temps qu'il fut à la Tour , Morus ne demeura jamais oisif et s'occupa constamment à écrire des traités spirituels. Le premier est intitulé Dialogue « of comfort against tribulations , » qui est censé avoir lieu entre certains Hongrois , vivant dans la crainte perpétuelle des Turcs, qui ravagent leur pays. Les Turcs représentaient les hérésiarques du jour ; et il avertissait l'Angleterre du danger terrible dont la menaçait l'hérésie , exhortant les bons catholiques à se préparer au sacrifice de leur liberté , de leurs biens , de leur vie , de tout ce que l'homme possède de plus cher, plutôt que d'abandonner leur foi. ••

Ce manuscrit, contenant près de 140 pages in-folio, est rempli de choses intéressantes et bonnes dans la pratique. Il composa encore un Traité de la Passion de Jésus-Christ , en suivant l'ordre des quatre évangélistes ; un autre traité intitulé Treatise on receiving Ihe blessed body ofourLord, qui réunit à beaucoup d'observations profondes une onction peu commune à cette époque. Toutes ces œuvres portent l'empreinte du lieu et respirent quelque chose de l'air dans lequel elles furent écrites. Entre cent exemples, nous citerons le suivant : « Que dirions-nous d'un criminel qui, sur le point d'être conduit au supplice, voudrait faire graver ses armes au-dessus de la porte de sa prison? Telle est pourtant la vanité de ceux qui s'efforcent et s'ingénient à laisser des monuments de leur dignité dans la prison de ce monde. >> Gomme on découvrit que Morus correspondait avec différentes personnes , il vit un jour arriver chez lui Richard Southwell , Rich , nouvellement nommé solliciteur du roi , et un nommé Palmer, domestique de Crumwell , qui venaient lui enlever ses livres , ses papiers et tout ce qui pouvait lui servir à écrire ' . Lorsqu'ils eurent tout empaqueté dans un sac , Morus se mit en devoir de fermer les volets de son appartement ; ce que voyant ,

* Crésaire nous apprend que cette visite lui fut faite au moment où il écrivait son Traité de la Passion de Jésus-Christ.

les autres lui demandèrent ce que cela signifiait : « Oh ! dit-il, quand les marchandises n'y sont plus et que les instruments sont enlevés , il ne reste plus qu'à fermer boutique. »

Deuxdiflicultés se présentaient, dit Mackintosh, pour concilier la condamnation à mort de sir Thomas avec quelque apparence de légalité. La première consistait en ce que le simple refus de prêter le serment ne pouvait être, d'après le dernier statut passé , considéré que comme négligence, et quoique la non-révélation de haute trahison n'eût jamais été expressément déclarée n'être que négligence avant le statut passé à cet effet sous Philippe et Marie , auquel avait peut-être donné lieu l'affaire de Morus , cependant il paraissait étrange de le voir poursuivre pour ce refus , comme si c'eût été un acte de trahison , tandis qu'un acte général l'avait positivement rendu passible de la peine portée contre la négligence, et qu'un acte spécial d'accusation pour négligence avait été porté contre lui.

Ces deux règlements étaient , dans l'hypothèse où le refus serait passible d'une accusation de haute trahison, absolument inutiles, et ils tendaient à faire croire à Morus qu'il était en sûreté tant qu'il garderait le silence.

La seconde difficulté a déjà été énoncée : c'est qu'il n'avait encore rien dit qui pût être donné comme res-

semblance à ces actes dérogatoires du mariage du roi , qui avaient été érigés en crime de haute trahison. Pour surmonter cette dernière difficulté , sir Robin Rich , solliciteur général , entreprit la tâche infâme d'amener Morus à quelque déclaration qu'on pourrait trouver passible de l'accusation qu'on voulait porter contre lui, dans une conversation confidentielle et sous le prétexte d'une familiarité amicale.

On n'épargna ni ruses ni mensonges pour en venir à bout. Le moment où Southwell et Palmer étaient occupés à emballer les livres , les papiers et les matériaux pour écrire, fut adroitement choisi pour commettre cette infraction à la justice et à toutes les lois sociales. On supposa que Morus , qui idolâtrait ses livres , serait exaspéré par cette mesure et deviendrait communicatif dans l'excitation du moment , tandis que les personnes occupées en apparence à emballer pourraient entendre facilement tout ce qui se dirait, et seraient citées comme témoins pour confirmer la déposition de Rich. Mais l'égalité d ame de Morus confondit ses ennemis encore une fois. Au lieu de l'emportement qu'ils attendaient , ils se virent accueillir par la bonne humeur du prisonnier.

Quelque épouvantable que paraisse toute cette affaire , elle est parfaitement en rapport avec d'autres traits du règne d'Henri , et peut être facilement attri-

buée aux misérables instruments du pouvoir. On verra tout à l'heure quels furent les succès de cette abominable tentative.

Des attaques réitérées tendent à ébranler la vertu la plus solide et à éveiller dans l'àme des sentiments de vengeance contre les injures qu'on a reçues; pareille à la lie dans le vin , cette excitation sert à mûrir et à fortifier nos vertus, tant qu'on la contient et qu'on la soumet. Les réflexions suivantes, trouvées parmi ses papiers , ne portent - elles pas à croire que , dans des moments où il était cruellement tourmenté par des cas de conscience , dont , si l'expression est permise, Morus se piquait particulièrement, il éprouvait le besoin de dompter cette tendance rebelle de notre nature?

Réflexions écrites à la Tour.

« N'ayez ni malice , ni mauvaise volonté envers qui que ce soit ; car , ou l'homme est bon , ou il est méchant. S'il est bon, et que je le haïsse, c'est moi qui suis méchant ; s'il est méchant , ou il s'amendera et mourra honnête homme et ira près de Dieu , ou il restera méchant , mourra méchant et sera perdu. S'il est sauvé , il ne manquera pas , si je suis sauvé aussi , comme j'espère l'être, de m'aimer aussi sincèrement,

et, de mon côté, je l'aimerai de même. Et pourquoi alors haïrais-je maintenant un homme qui m'aimera à l'avenir pour toujours? et pourquoi serais-je alors ennemi de celui avec lequel je contracterai une amitié éternelle? D'un autre côté, s'il persévère dans sa méchanceté et se perd, ce doit être pour lui un malheur si terrible et si long, que je me considérerais comme un cruel misérable si je n'avais pas pitié de sa peine, plutôt que de la malveillance pour sa personne. Si quelqu'un affirme qu'on peut , avec une bonne conscience, vouloir du mal à un méchant homme , pour le mettre dans l'impossibilité de nuire à ceux qui sont innocents et vertueux, je ne veux pas discuter maintenant sur ce sujet , car il mérite plus de développements que je n'en puis donner maintenant , n'ayant d'autre plume qu'un charbon. Mais, en vérité, je puis dire ceci: que je conseillerais à chacun de mes amis , s'il est à même de punir un méchant placé sous sa garde, de laisser, à tout événement, le soin de punir à Dieu et à ceux dont la charité est si bien fondée et qui sont si attachés, à Dieu , qu'aucune affection secrète , cruelle et subtile , ne peut se glisser sous le manteau d'un zèle juste et vertueux, pour tenter de les induire en erreur. Mais quant à nous qui ne sommes pas meilleurs que les hommes les plus médiocres , contentons-nous de prier sans cesse pour que les autres puissent arriver à l'amen-

dément dont notre conscience nous fait sentir le besoin pour nous-mêmes. »

Combien devait être juste et généreux celui qui , dans des épreuves si poignantes, pouvait arriversans hésiter à des conclusions semblables ! Après la visite rigoureuse et arbitraire que nous avons rapportée , tous les écrits et les communications ultérieurs de Morus se bornèrent à quelques fragments jetés sur des feuilles volantes qu'il eut le bonheur de se procurer, et son seul instrument pour écrire était un charbon. Morus plaisante lui-même à ce sujet. Dans une de ses lettres à Marguerite il dit que , pour exprimer tout le plaisir qu'elle lui cause par ses lettres , un boisseau de charbon ne suffirait pas. Cependant l'hiver avec toutes ses misères était arrivé, et cette saison contribuait à répandre une nouvelle tristesse sur la solitude des prisons. En contemplant des fenêtres de son donjon les toits des maisons tout couverts de neige : « Ah ! Marguerite , disaitil , combien la prospérité de ce monde ressemble aux jours les plus courts de l'hiver ! »

Il jouissait néanmoins encore de quelques heures de gaieté et de repos. Le vieil esprit poétique, qui pendant quelques années avait semblé absorbé par les devoirs, et plus tard par la responsabilité plus grande de charges élevées , recommença à jeter quelques lueurs fugitives. Deux ballades de peu d'étendue ont été

THOxMAS MORUS. 287

conservées dans l'édition de ses œuvres par Bastell.

L*auteur pouvait s'écrier avec un élégant poète qui plus tard habita cette prison :

« Des murailles de pierre ne font pas une prison , ni des barres de fer une cage. Les esprits tranquilles prennent cela pour un ermitage. » (Lovelace.)

La première ballade est, dit-on, sur l'air de Lessis, l'amant perdu.

« Séduisante fortune î quelque belle que tu paraisses « et quelque agréables que soient tes sourires , quand « tu consentirais h réparer ma ruine , va , tu ne me « tenterais plus. J'attends de Dieu qu'il me reçoive « dans son port toujours sûr et tranquille. Après le « calme j'attends toujours l'orage. >»

La seconde ballade est sur l'air de Dany, le joueur de dés.

« Je fus longtemps ton serviteur, ô hasard, et j'ai « maintenant perdu tout ce que je te devais. C'est « pourquoi, lorsque je pense à loi de temps en temps « et que je me rappelle telles et telles choses , tu ne « peux me blâmer, quoique je t'aie abandonné; car je « te bénis , en vérité , mille fois de m'avoir donné le « loisir de faire quelques rimes. -

Un jour il reçut la visite d'un courtisan à la tête légère, qui ne parlait sur aucun sujet sérieux , mais dont toute la conversation tendait à le faire changer

d*avis. Morus réussit à se débarrasser des importunités de cet homme de la manière bizarre qui lui était habituelle. « Je vous recommande encore une fois , lui dit le courtisan , de changer d'avis. — Eh bien! c'est ce que je viens de faire, « dit sir Thomas , comme s'il eût pris tout à coup une résolution. Le courtisan courut en toute hâte au palais avec cette importante nouvelle, et pressé d'en réjouir les oreilles du roi. Sans perdre un instant , on envoya un message à Morus , pour le féliciter de cet heureux changement et pour lui demander une plus ample explication de ses intentions. Quelque ridicule que fût cette explication, sir Thomas fut obligé de déclarer que les mots dont il s'était servi signifiaient simplement qu'il avait changé d'idée relativement à la barbe qu'il devait se faire ce matin-là , et que cet homme officieux s'était trompé sur le sens de ses paroles. Lorsque le courtisan parut de nouveau en présence du roi , il ne fut pas accueilli d'un sourire.

Mars 1535. Au commencement de ce mois, le prisonnier adressa à Marguerite les deux billets suivants :

« Ma très-chère et bonne fille, grâce à Dieu, je suis en assez bonne santé , calme d'esprit et sans aucun désir mondain. Je souhaite que vous vous réjouissiez tous dans l'espoir du ciel. Quant aux choses dont j'aurais souhaité vous entretenir touchant le monde à venir,

puisse Notre-Seigneur les mettre dans votre esprit, comme j'espère qu'il l'a fait et mieux encore, par la grâce du Saint-Esprit. Puisse-t-il vous bénir et vous conserver tous ! Écrit avec un charbon, par votre tendre et afifectionné père, qui dans ses humbles prières n'oublie aucun de vous, ni vos petits enfants, ni vos nourrices, ni vos bons maris, ni les femmes adroites de vos bons maris, ni tous nos autres amis. Et maintenant je me vois forcé , faute de papier, de vous dire

adieu.

« T. MoRus, chevalier. »

Sur un autre bout de papier, Rassell trouva le billet suivant, également écrit au charbon et prêt sans doute à être envoyé par la première occasion.

« Puisse Notre-Seigneur me conserver toujours sincère, simple et fidèle; autrement je le conjure de tout mon cœur de ne pas me laisser vivre. Car, je te l'ai dit souvent, Meg, je ne désire ni ne cherche une longue vie et partirai content, s'il plaît à Dieu de m'appeler à lui demain. Grâce au Seigneur, je ne connais personne au monde à qui j'en veuille au point de lui souhaiter le moindre mal , et ces sentiments me rendent heureux plus que toute autre chose sur cette terre. Rappelez-moi au souvenir de votre Will et de mes autres bons fils , et de John Harris mon ami , et à ceux que vous jugerez à propos. Mais surtout ne

m'oubliez pas auprès de ma chère femme, et que Dieu

vous conserve tous. Qu'il vous fasse et vous garde ses

serviteurs.

« T. MoRus. »

5 Mai. On acquit bientôt la preuve que le dernier statut ne devait pas rester sans effet. Trois ecclésiastiques influents, prieurs des principaux ordres religieux, JohnHongton, chartreux, Augustin Webster et Robert Lawrence, s'étaient rendus auprès deCrumwell pour lui faire part de leurs objections consciencieuses à reconnaître la suprématie du roi. Au lieu de répondre à la confiance qu'ils lui témoignaient par cette démarche, et d'admirer la dignité de leur conduite, il les fit de sa propre maison conduire à la Tour, et soutint pendant leur jugement que de telles objections , « en privant le souverain de la dignité , de la pompe et du titre de son rang , équivalaient au crime de haute trahison. » Mais les juges ne purent se décider à considérer l'affaire sous ce point de vue , convaincus que des hommes d'une instruction et d'une vertu si solides ne pouvaient pas être coupables d'une offense prévue par la loi. Lorsque Crumwell leur envoya l'injonction de hâter leur décision, ils demandèrent un jour de plus pour délibérer ; et quoiqu'un second message les menaçât de la punition réservée aux prisonniers , ils refusèrent de rendre un arrêt en faveur de la couronne.

THOMAS MORUS. 29i

Surpris d'une obstination si extraordinaire , le ministre les Yisita en personne et discuta avec eux le cas en particulier, et ce ne fut qu'après avoir appelé Tintimidation au secours de ses arguments , qu'il put leur extorquer, malgré leur répugnance, un verdict de culpabilité . Cinq jours plus tard, les trois prisonniers, ainsi que Reynols, moine du monastère de Sion, subirent à Tyburn la peine de mort.

Marguerite était auprès de son père le matin du jour où ces quatre victimes furent conduites de la Tour au lieu du supplice , et elle contemplait avec lui ce triste spectacle des fenêtres de son appartement. « Regarde là-bas, Meg, dit-il, ne vois-tu pas que ces saints pères vont aussi joyeusement à la mort que des fiancés à la noce. Par là , ma très-chère fille , tu peux juger de la différence énorme qu'il y a entre ceux qui ont passé tous les jours de leur vie dans la pénitence et la mortification , et ceux dont la vie a été misérablement mondaine, comme celle de ton pauvre père, et s'est passée dans l'aisance et au milieu de choses peu propres à leur salut. En considération de leur longue vie de pénitence et de bonnes œuvres , Dieu ne veut pas permettre qu'ils demeurent plus longtemps dans cette vallée de misère , mais il les élève promptement d'icibas à la gloire de sa puissance éternelle. Comme au contraire ton imbécile de père, Meg, ainsi qu'un

misérable garnement, a passé toute sa ^iedans le péché et les jouissances mondaines, Dieu , ne le trouvant pas digne de partager sitôt cette félicité éternelle , le laisse dans ce monde pour y être encore tourmenté par une foule de misérables soucis. »

Mais la fin de ces tourments et de ces soucis était proche. Le 1" juin 1535, rien n'ayant pu réussir auprès de lui, Morus fut traduit en jugement. Afin de produire plus d'impression , on le conduisit à pied, à travers les rues les plus fréquentées , de la Tour à Westminster-Hall. Il était vêtu d'une robe de laine grossière; ses cheveux, qui avaient blanchi pendant sa détention ; son visage , qui , quoique portant les marques de bonne humeur, était pâle et maigri ; et le bâton qui servait à soutenir ses pas faibles et chancelants, attestaient la longueur et la rigueur de son emprisonnement. Un sentiment universel d'horreur et de sympathie se manifesta sur son passage. On allait donc le voir, prisonnier maintenant, à la barre de cette cour où il avait présidé autrefois aux applaudissements de tous. Il fut jugé probablement par commission spéciale , devant les juges suivants : le chancelier Andley, le grand juge; Fitz James, sir John Baldwin, sir Richard Leicester, sir John Port, sir John Spelman, sir Watter Luke, sir Antoine Fitzherbert. Les jurés, car leurs noms , dit Gayley, méritent d'être rapportés à

cause de leur infamie , étaient sir Thomas Palmer, sir Thomas Peirt, George Lovel, esq., Thomas Burbage, esq., Geoffroy Chamber, gent., Edward Stockmores, gent., William Brown, gent., lasper Luke, gent., Thomas Billington, gent., John Parnel, gent. , Bichard Bellamj, gent., Georges Stoakes, gent.

Henri redoutait les effets de l'éloquence de Morus et l'influence qu'il exerçait. Aussi, afin de distraire son attention et d'accabler sa mémoire , on avait préparé un acte d'accusation, rédigé d'une longueur énorme et d'une exagération inouïe, où les charges étaient multipliées outre mesure et noyées d'une multitude de mots , sous lesquels il était difficile d'en découvrir le sens. Aussitôt que lecture eut été donnée de cet acte le chancelier, qui était assisté du duc de Norfolk, s'adressa en ces termes au prisonnier : « M. Morus, vous voyez maintenant la gravité des offenses commises par vous envers Sa Majesté; cependant le roi est si miséricordieux , que , si vous voulez renoncer à votre obstination et changer d'opinion , nous espérons que vous pourrez obtenir grâce devant Sa Grandeur. » A ces paroles , continue le petit-fils de Morus , le ferme champion de Jésus-Ghrist répondit : a Très-nobles seigneurs, j'ai de grandes raisons de remercier vos Seigneuries de tant de courtoisie ; mais je supplie le Seigneur tout-puissant de m'accorder la grâce de con-

server mes sentiments actuels jusqu'à la mort. » Ensuite on lui permit de parler pour sa propre défense , et il commença ainsi : « Quand je pense à la longueur de l'accusation portée contre moi et aux faits odieux qui me sont imputés , j'ai raison de craindre que l'altération de mes facultés intellectuelles, ma mémoire ainsi que mon esprit déjà grandement altérés, et la faiblesse physique que j'éprouve par suite de ma détention, ne me permettent pas de répondre de suite et comme je le voudrais. » Cette allusion à ses infirmités corporelles, qui n'étaient que trop évidentes d'après la peine qu'il avait à marcher avec un bâton , produisit son effet. On donna ordre de lui avancer une chaise , et après s'être assis il continua de la sorte. « Il y a trois divisions, si je ne me trompe pas, dans cet acte d'accusation, à chacune desquelles je me propose , avec la grâce de Dieu, de répondre selon leur ordre. A la première, que j'ai été un ennemi opiniâtre du second mariage du roi. J'avoue franchement que j'ai toujours dit au roi, à ce sujet , mon opinion telle que me la dictait ma conscience , et mon devoir me défendait d'agir autrement. Je suis donc si loin de me croire coupable de haute trahison à cet égard, qu'au contraire, si, lorsqu'une question d'une telle importance m'était adressée par mon prince , question d'où dépendait le repos du royaume, si, dis-je, je l'avais bassement flatté

malgré la voix de ma conscience , et que je n'eusse pas déclaré la vérité telle que je la pensais, j'aurais pu , à bon droit, alors passer pour un sujet méchant et un traître perfide envers Dieu et le roi ; et , si par mon honnête discours j'ai offensé Sa Grandeur (si c'est un crime de dire franchement la vérité lorsque notre prince l'exige), je pense que, même dans ce cas, j'ai été suffisamment puni d'une telle faute par de grandes afflictions , la perte de mes biens , la privation de ma famille et les rigueurs d'un emprisonnement de quinze mois.

« Le second chef d'accusation contre moi est que j'ai transgressé le statut fait par le dernier parlement. Lorsque j'étais prisonnier, ayant été deux fois interrogé par les seigneurs du conseil , et étant d'un esprit méchant , perfide , obstiné et traître , j'ai refusé de leur faire connaître mon opinion sur la question de savoir si le roi était chef suprême de l'Église ou non ; je leur répondis que cette loi, soit qu'elle fût juste, soit qu'elle ne le fût pas, ne me touchait pas, d'autant plus que je ne jouissais d'aucun bénéfice de l'Église. Je protestai cependant dans le temps que je n'avais ni dit, ni fait la moindre chose qui y fût contraire, et on ne peut présenter aucune parole , aucune action de moi d'où ressorte ma culpabilité , Oui , j'avoue que tel fut le discours que je tins à Leurs Seigneuries: qu'à l'avenir

je ne voulais penser à rien autre chose qu'à la passion amère de notre Sauveur, et à mon passage hors de cette misérable vie. Je ne souhaite de mal à personne, et si cela ne suffit pas pour me conserver la vie sauve , alors je n'ai aucun désir de vivre. J'avoue que je fis cette réponse; mais assurément de telles paroles ne peuvent transgresser aucune loi , ni encourir le crime de haute trahison; car ni ce statut, ni aucune loi dans ce monde ne peuvent punir un homme pour avoir gardé le silence. Les lois n'ont le droit de punir que les paroles ou les actions , Dieu seul peut juger nos pensées secrètes. »

Ici l'avocat du roi l'interrompit, et fit observer que, bien qu'ils ne pussent l'accuser d'aucune parole ou d'aucune action, cependant son silence était une marque évidente de mauvaise volonté ; car aucun sujet fidèle , à qui on poserait légalement cette question , ne refuserait d'y répondre. « Mon silence, répliqua Morus, n'est pas unemarquede mauvaise volonté , et le roi peut en trouver la preuve dans ma conduite antérieure; on ne peut non plus me convaincre d'avoir violé les lois. Une maxime adoptée parmi les légistes et les canonistes dit: Qui tacet consentir e videtur, qui se tait, parait consentir. Quant à ce que vous dites , qu'aucun sujet fidèle ne refuserait de répondre directement , en vérité je suis d'avis qu'il est du devoir de chacun , sous peine

d'être mauvais chrétien , d'obéir d'abord à Dieu , puis aux hommes ; d'être plus soigneux de ne pas offenser sa conscience que de toute autre chose au monde , surtout lorsqu'en obéissant à sa conscience on ne peut causer ni scandale , ni offense envers son prince et son pays; et j'affirme solennellement que je n'ai jamais ouvert ma conscience sur ce sujet à qui que ce soit. « J'arrive maintenant au troisième chef par lequel je suis accusé d'avoir malicieusement tenté , traîtreusement essayé et perfidement agi contre ledit statut, parce qu'étant à la Tour j'écrivis huit paquets de lettres différentes à l'évêque de Rochester, pour le persuader d'enfreindre la même loi et pour l'engager à la même opiniâtreté. Je désirerais ardemment que ces lettres pussent être produites et lues , car, ou elles me justifieront, ou elles me convaincront de fausseté. Mais puisque vous dites que l'évêque les a toutes brûlées , je vais déclarer ici la vérité sur toute cette affaire. Les unes ne traitaient que de choses particulières relatives à notre vieille connaissance et à notre amitié; l'une d'elles était la réponse à une demande de sa part concernant la réplique que j'avais faite aux commissaires qui étaient venus m'interroger dans la prison. Yoici la seule réponse que je fis : que j'avais déjà réglé ma propre conscience , qu'il pouvait régler la sienne comme il lui plairait. Aussi vrai que Dieu est mon

juge et que c'est de lui que j'attends le salut de mon lime, telle fut ma réponse tout entière. Tout cela, je l'espère, ne saurait constituer une violation de la loi. « Le quatrième et dernier crime dont on m'accuse, c'est que, lorsque je fus interrogé à la Tour, je dis que cette loi était comme une épée à deux tranchants , car en y consentant je mettrais mon àme en danger, et en la refusant je perdrais la vie. Comme l'évèque Fisher fit la même réponse, il peut en être évidemment induit que nous conspirions clairement dans cette circonstance. Je déclare que cette réponse ne fut que conditionnelle de ma part; je dis que dans les deux cas il y avait du danger, soit que j'approuvasse , soit que je désapprouvasse la loi ; et que par conséquent c'était comme une épée à deux tranchants, qui, lorsqu'on la manie, coupe des deux côtés ; et il me semblait dur qu'elle fût employée contre moi , qui ne l'avais jamais combattue ni par paroles, ni par actions. Telle fut ma réponse, je ne sais quelle fut celle de l'évèque. Si elle fut pareille à la mienne, cela ne venait d'aucune convention faite entre nous, mais de l'analogie de nos pensées et de nos sentiments. Pour terminer, je déclare avec sincérité que je n'ai jamais prononcé une parole contre cette loi , quoique des rapports contraires à cette assertion aient pu parvenir aux oreilles de sa très-miséricordieuse Majesté le roi. »

THOMAS MOKUS. 299

Bien que l'avocat du roi ne fit aucune nouvelle réplique à sir Thomas, cependant, dit Crésaire, le mot malice était dans la bouche de tous les membres de la cour, mais personne ne put en produire aucune preuve. Comment en effet transformer ce refus en crime de trahison? Aussi les accusateurs furent-ils réduits à la nécessité d'interroger Rich , l'avocat général , pour établir des faits qu'il ne pouvait pas alléguer sans la plus basse perfidie. Rich eut l'effronterie de déclarer par serment que , pendant la visite qu'il avait reçu ordre de faire à la Tour pour s'emparer des livres, papiers, etc. , de Morus, et pendant que sir Thomas Southwell et M. Palmer étaient occupés à les emballer, il demanda à Morus, sur le ton d'une conversation familière , si dans le cas où lui , Rich , eût été fait roi par un acte du parlement , il ne le reconnaîtrait pas pour tel ; sir Thomas aurait répondu : « Si, Monsieur, je le ferais. — S'il me faisait pape, me reconnaîtriez-vous encore? — Dans le premier cas, et touchant le gouvernement temporel, je n'ai aucun doute; mais supposez que le parlement fît une loi portant que Dieu n'est pas Dieu , diriez-vous alors , M . Rich , que Dieu n'est pas Dieu ? — Non , repartit Rich , aucun parlement ne peut faire une telle loi.» Rich jura, déplus, que sir Thomas avait ajouté que le parlement ne pouvaitpas davantage créer le roi chef suprême de l'Église.

Morus nia toute la dernière partie du témoignage de Ricli , laquelle est en effet incompatible avec son esprit et son langage prudents. Roper a conservé les véritables termes de la réponse de Morus dans cette circonstance ; il les tenait de témoins oculaires dignes de foi. Après avoir regardé Rich pendant quelque temps avec un air de pitié plutôt que de colère, il se tourna vers la cour, et^ étendant le bras, dit avec beaucoup de gravité : « Milords et Messeigneurs , si j'étais homme à ne pas faire cas d'un serment, je ne serais pas, comme chacun le sait , dans cette enceinte , et ne paraîtrais pas en accusé maintenant et dans ces circonstances. Et si le serment que vous venez de faire , Monsieur Rich , est vrai, je demande à Dieu de ne jamais le voir en face ; ce que je ne dirais pas s'il en était autrement, quand même le monde entier serait le prix de ce mensonge.» Ici Morus rapporta à la cour sa véritable conversation avec Rich , et, dominé par l'ascendant et excité par l'intérêt de la vérité , il sembla oublier pour un moment la douceur habituelle de son caractère, pour stigmatiser la scélératesse de Rich dans des termes d'une grande sévérité.

« En bonne foi , Monsieur Rich , je suis bien plus fâché de votre parjure que de mon propre péril. Et sachez bien ceci , que ni moi , ni qui que ce soit , à ma connaissance, ne vous a jamais considéré comme un

THOMAS MORUS. 30i

homme d'une grande bonne foi , pour que , sur aucun sujet important, personne daignât en aucun temps communiquer avec vous. Vous savez fort bien qu'il y a longtemps que je vous connais , vous et votre caractère ; cela date de votre première jeunesse , car nous avons demeuré pendant longtemps dans la même paroisse , où , comme vous pouvez l'avouer vous-même , je suis fâché que vous me forciez à le dire, vous étiez considéré comme ayant la langue très-légère , comme un grand joueur de dés, et où vous ne jouissiez que d'une médiocre réputation. Dans votre maison du Temple, où vous avez été élevé , vous avez été jugé de même. Peutil par conséquent paraître probable à vos honorables Seigneuries, continua Morus en se tournant vers la cour, car pendant l'allocution précédente il avait eu les yeux constamment fixés surRich, peut-il, dis-je, paraître probable que, dans un cas aussi important , j'aie pu m'oublier assez pour estimer M. Rich (que j'ai toujours jugé peu véridique , comme je viens de l'apprendre à Vos Seigneuries) tellement au-dessus de mon souverain seigneur le roi et ses honorables conseillers , que je consentisse à lui divulguer les secrets de ma conscience touchant la suprématie du roi; ce point sur lequel depuis si longtemps on exige que je m'explique, après n'avoir voulu le faire même devant Sa Grandeur le roi , ni devant aucun de ses honorables

conseillers, qui me furent plusieurs fois, ainsi que ne peuvent l'ignorer Vos Seigneuries , envoyés dans ce but par lui-même à la Tour. Je m'en serais expliqué avec cet homme, après m'être tu avec vous ! Tout cela, Milords , peut-il , d'après votre jugement , paraître vrai ou même vraisemblable ?

«Et cependant, en supposant, Milords, que j'en eusse agi ainsi que M . Rich l'a affirmé par serment , considérant que je ne l'avais dit qu'en conversation intime , n'affirmant rien et ne parlant que par hypothèse, cela peut-il motiver une accusation de mauvaise volonté? Mais où il n'y a pas de mauvaise intention , il ne peut y avoir d'offense. Et je ne pourrai jamais croire, Milords, que tant de vénérables évêques, tant d'honorables personnages et tant d'autres hommes respectables, vertueux, sages et savants, assemblés dans le parlement pour rédiger cette loi , eussent l'intention de faire punir un homme en qui l'on ne saurait découvrir aucune intention coupable ( en prenant maiicia pour malevolentia ; car si on prend simplement malicia pour péché, alors il sera impossible à qui que ce soit de s'excuser ; car, si nous disons que nous sommes sans péché ^ nous nous trompons nous-mêmes , et la vérité n'est pas en nous).

« D'ailleurs les nombreuses marques de bonté de Sa Grandeur le roi lui-même, qui s'est montré sous tant

de rapports un maître particulièrement bon envers moi , et qui a eu pour moi tant d'affection et de confiance , en daignant m'admettre , dès mon entrée à son noble service , à l'honneur de faire partie de son respectable conseil privé , et m'élever avec une si grande libéralité aux dignités les plus honorables et les plus glorieuses ^ et enfin à la charge si importante de haut chancelier de Sa Grâce , la première dignité de ce noble royaume, après la royauté ; ces marques de bonté ne plaident- elles pas en ma faveur?

« Sa Grâce m'éleva et m'honora au-dessus de mes qualités et de mon mérite ; me témoigna , durant vingt ans et plus, sa faveur constante, et continua (jusqu'à ce que, à ma propre requête, il plût à Sa Grandeur de me décharger de ce fardeau et de m'accorder le droit de consacrer le reste de ma vie au salut de mon âme) , et continua , dis-je , à m'accabler sans relâche de nouvelles dignités. Assurément cette bienveillance que Sa Grandeur n'a cessé de manifester à mon égard suffirait pour prouver la fausseté des calomnies imaginées avec tant de méchanceté contre moi par cet homme. »

Cette improvisation chaleureuse ne pouvait manquer de produire son effet ; le crédit de Rich en fut si profondément ébranlé, qu'il fut obligé d'appeler sir Richard Southwell et M. Palmer, qui avaient assisté à

la conversation , pour appuyer son témoignage chancelant. La dignité des manières de Morus, la solennité des circonstances et le reste d'honnêteté qui se trouva encore en eux , malgré la bassesse du courtisan , éveillèrent dans leur âme un sentiment de honte et de repentir. Ils s'excusèrent gauchement envers Eich et l'abandonnèrent à ses propres forces. Palmer dit qu'il était tellement occupé alors à emballer dans un sac les livres de sir Thomas , qu'il n'avait fait nulle attention à leur conversation. South well déclara que, comme il n'avait été chargé que du soin d'enlever les livres, il n'avait pas pris garde à ce qui s'était passé.

« Ensuite , continue Crésaire , sir Thomas allégua bien d'autres raisons pour sa défense , à la honte du témoignage de Rich , et comme preuve de la pureté de sa propre conscience. »

Mais tout fut inutile ; le lecteur qui a pris la peine d'observer le caractère du gouvernement de Henri aura facilement pressenti le résultat de ce jugement, si on peut honorer de ce nom une semblable parodie des formes de la justice. Il n'est pas nécessaire d'apprendre que la volonté de ce prince était la seule règle des juges et du juri ; qu'il se jouait de la loi et de la justice , et que le parlement s'était habitué depuis longtemps à obéir avec servilité à ses caprices ; qu'il finit , ainsi que lui , par perdre tout sentiment de honte.

Lord Herbert, qui nous a dépeint ce règne sous les couleurs les plus favorables qu'il ait pu trouver, nous dit « qu'Henri et son parlement s'accordaient si bien en toutes choses, qu'il est évident , d'après ses nombreuses prorogations , qu'il n'avait pas la moindre intention de s'en séparer. » Ces hommes, l'année suivante, n'eurent pas honte de choisir pour orateur Rich , qui répondit à cet honneur en se faisant auprès d'Henri l'écho de leurs basses flatteries. Dans le discours qu'il adressa au trône , il félicita le roi des dons merveilleux que lui avait répartis la nature ; il le compara pour la prudence et la justice à Salomon, pour la force et la constance à Samson , et pour la beauté et la grâce à Absalon. En réponse à l'aveu de Eich , qu'il était tout à fait incapable de cette charge (les seules paroles vraies qu'il ait peut-être dites en sa vie) , le roi ordonna au chancelier de dire qu'il le savait doué de toutes les qualités nécessaires. Au lieu d'être expulsé de la société , cet infâme fut créé lord , et occupa , quelques années plus tard , le siège de chancelier î

Le grand Bacon faisait sans doute allusion à ce fait lorsqu'il s'écriait : « Si c'est là ce qu'il faut pour être lord chancelier, je crois que si le grand sceau se trouvait dans la bruyère de Hounlow, personne ne se baisserait pour l'y ramasser. »

Mais revenons à l'accusation portée contre Morus.

Le jury rentra promptement avec un verdict de culpabilité. Voici en quels termes s'exprime Cre'saire : « Ils restèrent à peine un quart d'heure , car ils savaient ce que le roi voulait qu'ils fissent dans cette circonstance. » Le chancelier, successeur deMorus, allait procéder avec non moins de servilité , comme principal commissaire, à prononcer le jugement contre lui , lorsque le chevalier, d'unton digne mais poli, fit remarquer a que de son temps il était d'usage en pareil cas de demander au prisonnier s'il avait quelque chose à dire contre le prononcé de l'arrêt. » La réclamation du condamné ne fut pas sans effet, et Andley, s'interrompant, demanda à sir Thomas ce qu'il avait à dire dans cette circonstance. Morus , selon Roper, parla ainsi : « Attendu , Milords , que cette accusation est fondée sur un acte du parlement qui répugne formellement aux lois de Dieu et de la sainte Église , dont le gouvernement suprême, en tout ou en partie , ne pouvait être , en vertu d'aucune loi , occupé par un prince temporel , appartenant qu'il est, de droit, au siège de Rome, en vertu d'une prérogative spéciale accordée par Jésus- Christ lui-même à saint Pierre et aux évêques de Home , ses successeurs , pendant le temps que notre Sauveur séjourna ici -bas sur la terre; aucune loi ne peut , parmi les chrétiens catholiques , forcer un chrétien à y consentir. » Le chancelier répéta ici l'ob-

jection sur laquelle il avait tant appuyé pendant les interrogatoires à la Tour, savoir que, puisque les évoques, les universités et les hommes les plus érudits avaient souscrit à cet acte, il était étonnant que lui seul s'oppoî^àt à eux tous et argumentât avec tant de véhémence contre cette loi.

« Si le nombre des évêques et des universités est aussi considérable que semble l'affirmer Votre Seigneurie, cela même est une raison pour que je ne change pas de sentiment, car je ne doute pas qu'au nombre des hommes savants et vertueux de ce monde (je ne parle pas seulement de ce royaume, mais de toute la chrétienté) il s'en trouvera dix pour un qui partageront mon opinion sur cette affaire. Mais si je parlais de ceux qui sont morts , des savants docteurs et des vertueux Pères et de tous les saints qui sont au ciel , je suis convaincu que beaucoup plus grand est le nombre de ceux qui, pendant leur vie, pensaient comme moi à ce sujet. C'est pourquoi , Monseigneur, je ne crois pas que je sois forcé de conformer mes sentiments à ceux du conseil d'un seul royaume , contre l'avis général de toute la chrétienté. » Le chancelier, après avoir réfléchi, et craignant que tout le poids de la condamnation retombât sur lui , demanda l'avis du juge principal, Fitz- James, qui, d'un air suffisant et appuyant, comme il avait coutume de le faire, ses

paroles d'un serment , répliqua : « Milords , par saint Gilles ! je dois confesser que si l'acte du parlement n'est pas illégal , alors , sur ma conscience , l'accusation n'est pas insuffisante.» Roper, en parlant de cette réponse, remarque qu'elle ressemblait à celle que firent les scribes et les pharisiens à Pilate : Si cet homme n'était pas un malfaiteur, nous ne l'aurions jamais livré entre vos mains.

Le chancelier prononça l'arrêt de la loi cruelle qui, en cas de haute trahison, condamnait à être pendu, roué et écartelé. Étant, comme nous l'avons déjà remarqué, mort selon la loi, Morus sentit qu'il n'avait plus de mesure à garder , et par conséquent , d'un ton ferme et hardi, il parla de la sorte : «Eh bien!... puisque je suis maintenant condamné, Dieu sait avec quelle justice! je vais parler librement, pour la décharge de ma conscience, et exprimer mon opinion touchant cette loi.

« Lorsque je m'aperçus que le bon plaisir du roi était de rechercher d'où le pape tirait son autorité, j'avoue que j'étudiai durant sept ans entiers pour découvrir la vérité à ce sujet. Mais je ne pus lire dans les ouvrages d'aucun docteur, approuvés par l'Église , la moindre chose qui prouvât qu'un laïque fut ou pût être chef de l'Église. Et de môme que la cité de Londres ne pourrait pas faire une loi contre un acte du parle-

ment , qui lie le royaume entier ; de même ce royaume ne pourrait faire une loi particulière, incompatible avec la loi générale de l'Église universelle du Christ. Elle était même contraire aux statuts non abrogés du pays ; car la grande charte déclarait que « Ecdesia anglicana libéra sit, et habeat omnia jura intégra et libertates suas ilïœsas; que l'Église anglaise soit libre, que tous ses droits demeurent entiers et ses libertés intactes.» En un mot, elle est contraire à ce serment sacré , prêté avec tant de solennité par Sa Grandeur le roi et tous les autres princes chrétiens lors de leur couronnement. Il ne se trouve rien dans les ouvrages d'aucun docteur qui appuie cet acte. » Ici encore le chancelier flt remarquer que Morus prétendait être plus sage et avoir une conscience plus sincère que tout le reste du royaume. A quoi sir Thomas répondit : « Je puis produire contre un évêque que vous me citerez comme partageant votre opinion, cent évêques qui seront delà mienne, et contre un seul royaume, la déclaration de toute la chrétienté depuis plus de mille ans.» Ici le duc de Norfolk s'écria: «C'est ici, sir Thomas, que vous manifestez l'obstination et la malice de votre esprit. — Noble seigneur, lui dit Morus, ce n'est ni l'obstination ni la malice qui me portent à dire ces choses, mais la juste nécessité de la cause, pour la paix de ma conscience. Je prends Dieu à témoin

que c'est la seule raison qui ait dicté mes paroles. » Alors le chef de la justice l'iaforma qu'en considération des charges élevées qu'il avait remplies , il avait gracieusement plu au roi de commuer sa peine en celle de simple décapitation.

Quelque solennel que pût paraître un tel moment à des hommes ordinaires , cet adoucissement de punition fournit au condamné l'occasion de manifester son intarissable bonne humeur. « Je remercie le roi de sa bonté ; mais je prie Dieu de préserver tous mes amis d'une semblable faveur. » Les commissaires lui demandèrent de nouveau s'il lui restait quelque chose à dire : « IMilords , dit-il, je dirai seulement que le saint apôtre saint Paul était présent et consentit à la mort de saint Etienne , qu'il tint les habits de ceux qui le lapidaient, et que cependant ils sont tous les deux maintenant des saints dans le ciel, et y resteront à jamais unis; de même, j'espère sincèrement, je prierai Dieu de tout mon cœur que, bien que Vos Seigneuries aient été ici , sur la terre , les auteurs de ma condamnation, nous puissions cependant nous trouver tous plus tard réunis dans le ciel. Une fois pour toutes, puisse Dieu vous conserver tous , accorder une longue vie à mon souverain seigneur le roi et lui faire don de fidèles conseillers. « Roper avait assisté aux débats , et , aussitôt qu'ils

furent terminés, il se rendit en toute hâte près de la porte par laquelle son beau-père devait être reconduit à la Tour. Après avoir attendu quelque temps, Morus fut amené par la garde, et Roper, se frayant un passage à travers la foule , se précipita à genoux devant l'homme qu'il vénérait déjà comme martyr, et le pria ardemment de lui donner sa bénédiction. Morus s'arrêta un instant pour formuler sa bénédiction sur la tète de son gendre , et fut ensuite conduit précipitamment vers la barque qui devait le transporter à la Tour. Pendant le trajet il s'entretint librement avec William Kingston, constable de la prison, son ami intime. Voyant des larmes couler le long de ses joues , il s'efforça de calmer son chagrin , en appelant la religion à son aide , et engagea ensuite une conversation familière sur les sites dont ils étaient entourés. Kingston dit plus tard à Koper : « En vérité, je suis honteux d'avoir montré tant de faiblesse de cœur, et de lui avoir vu montrer tant de fermeté et de calme. » Lorsqu'ils atteignirent le quai de la Tour , le condamné avait déjà recouvré le ton de bonne humeur qui lui était habituel , et il mit gaiement pied à terre ; mais en ce moment son cœur eut à subir une bien rude épreuve. A peine était-il débarqué sur le quai , où les gardes étaient rangés pour le recevoir, qu'une femme perçant la foule arrêta le cortège et se jeta à

son cou. C'était sa Marguerite, son bon ange qui avait épié l'instant où il débarquerait , car son cœur lui avait dit que c'était là la dernière occasion de voir ici-bas son père chéri. Elle ne l'eut pas plutôt entrevu , ainsi que la hache qu'on portait devant lui , et dont le tranchant était tourné de son côté (signe évident de ce qui devait se passer) , qu'elle se précipita en avant , et sans s'inquiéter de sa propre personne , se frayant un passage à travers la garde qui l'entourait d'une haie de piques et de hallebardes , elle le serra dans ses bras, se pendit à son cou et l'embrassa avec tendresse, incapable de prononcer d'autres mots que ceux-ci : « 0 mon père ! ô mon père 1 » En présence de ses juges, Morus était resté calme, gai, triomphant, mais il ne s'était pas préparé à cet appel aux sentiments les plus tendres de son cœur; cependant, touché de son affliction si vive et si touchante , il lui donna sa bénédiction , en lui disant « de se soumettre à la sainte volonté de Dieu; qu'elle connaissait bien tous les secrets de son cœur , et que , comme lui , elle devait prendre patience et se conformer aux décrets du Ciel. « Ils se séparèrent; mais à peine avait-elle fait dix pas, que, mécontente du premier adieu, et comme s'étant oubliée dans l'émotion que lui avait causée la profonde affection d'un si digne père , elle se précipita de nouveau à travers les gardes, se jeta à son cou et

THOMAS MORUS. 3lS

l'embrassa à plusieurs reprises. La fermeté deMorus ne put tenir à cette seconde attaque ; il ne prononça pas un seul mot, mais les pleurs ruisselèrent avec abondance le long de ses joues. En présence d'un tel spectacle , la foule presque tout entière et les gardes euxmêmes furent touchés jusqu'aux larmes. Dans cette épreuve, Morus obéit à cette exhortation du Psalmiste : ' Remets ton fardeau aux mains du Seigneur, et il viendra à ton secours. Marguerite n'était pas venue seule pour remplir cette triste mission d'amour ; elle était accompagnée de son frère, de Marguerite la pupille de Morus, et de la fidèle servante Dorothée Colley. Elles embrassèrent Morus, comme l'avait fait sa fille.

L'histoire rapporte peu de faits aussi touchants que cette dernière entrevue. Lorsque nous nous rappelons le caractère pur et élevé de leur vie domestique , le commerce libre et enjoué entre le père et les enfants , leurs études plus sérieuses, leurs exercices religieux, le sentiment vraiment moral qui réglait leurs occupations de chaque heure, leur charité envers autrui et l'union parfaite qui régnait entre eux, c'est avec une peine profonde que nous considérons à quel degré de corruption et d'égoïsme des conseils pervers ont dû amener le monarque qui pouvait enlever à son peuple de tels modèles de pureté et de vertu ! La publication des papiers d'État nous a mis en possession de deux docu-

ments intéressants dont nous tirons ce fait important^ que, quinze jours après le jugement et la condamnation de Morus , il fut de nouveau interrogé à la Tour par quatre jurisconsultes, dans l'espoir d'ébranler sa constance et de le faire souscrire aux volontés royale C'étaient toujours les mômes demandes, à peu près dans les mêmes termes; et ces tentatives restèrent comme les autres, sans résultat. 11 est évident que ces interrogatoires, dans lesquels se trouvent pour la première fois insérés quelques articles qui répugnaient particulièrement à Morus , furent rédigés dans le but de réduire l'illustre victime à l'alternalive de faire un mensonge , ou de souffrir la mort. Ceux qui conspiraient contre lui pouvaient encore concevoir un faible espoir de dompter son énergie. S'il persistait, on espérait le représenter comme s'étant attiré son sort par sa propre opiniâtreté; mais tel était le calme et la netteté de son esprit , qu'il ne fit ni ne dit rien pour provoquer ce reproche. S'il avait fait des réponses affirmatives, il eût fait de faux serments; il fut martyr de la vérité , et dédaignant de vaines attaques , il se préparait à la mort par le jeûne, la prière et de saintes mortifications. Parmi ses notes ou sujets de méditation, nous trouvons les passages suivants, qui montrent quel était le travail de son esprit pendant ces moments d'épreuve: «Reposer mon esprit fermement

en Dieu et ne pas dépendre des paroles des hommes . — Être satisfait de ma solitude , et délivrer mon esprit de toute affaire. — Renoncer complètement et peu à peu au monde. — Considérer mes plus grands ennemis comme mes meilleurs amis. — Éviter toute sotte gaieté et satisfaction et renoncer à toute récréation inutile. — Qui voudrait sauver sa yie pour déplaire à son Dieu? s*écriait-il en se promenant pensif dans sa prison . Si tu sauvais ainsi ta vie, combien tu la haïrais mortellement le lendemain , et quelle oppression tu éprouverais au cœur de n'être pas mort la veille ! — Tu n' as certainement pas de raison de craindre pour demain ce que tu sais devoir arriver dans quelques jours. — Si l'affliction que tu endures est selon la volonté de Dieu , remets joyeusement ton âme entre ses mains. Il est fidèle et ne te trompera pas. — Si tu as été avec Jésus-Christ au festin de Galilée, ne crains pas de rester près de lui devant le tribunal de Pilate. Le moment approche où tu te réjouiras avec lui dans la révélation de sa gloire. — Accorde -moi ta grâce, ô mon Dieu, pour oublier le monde et penser à toi avec joie ; pour implorer ton aide avec humilité , pour m'appuyer sur tes consolations et travailler laborieusement à t'aimer, pour m'humilier sous ta main puissante , et pour pleurer mes péchés passés ; pour souffrir patiemment l'adversité , afin de les expier ; pour être

joyeux des tribulations ; pour endurer avec joie mon purgatoire ici-bas; pour suivre le chemin étroit qui mène à la vie ; pour porter la croix avec le Christ ; pour implorer mon pardon du juge qui doit venir; pour avoir sans cesse présente à l'esprit la passion soufferte pour moi par le Christ ; pour lui rendre incessamment grâces de tous ses bienfaits ; pour avoir toujours souvenance de la fin ; pour que la mort ne me soit pas étrangère ; pour avoir toujours devant les yeux celui qui est si près de moi. »

Lundi 5 juillet. Ce jour-là, la veille de son exécution , il écrivit à sa bien- aimée Marguerite la lettre suivante :

«Ma bonne fille. Puisse le Seigneur vous bénir, ma bonne fille, ainsi que votre bon mari et votre petit garçon, et tous les vôtres, et tous mes enfants et tous mes petits-enfants, et tous mes amis. Eappelez-moi quand vous le pourrez à ma bonne fille Cécile, que je supplie Notre-Seigneur de consoler. Et je lui envoie ma bénédiction ainsi qu'à tous ses enfants, et je la supplie de prier pour moi. Je lui adresse un mouchoir; et puisse Dieu consoler mon bon fils , son mari (Giles Héron). Ma bonne fille Daunu a le tableau en parchemin que vous me remites de la part de milady Cony ers; son nom est derrière. Dites-lui qu'en le lui envoyant en mon nom, comme un gage, vous avez été chargée par

moi de lui recommander qu'elle ne m'oublie pas dans ses prières. J'aime beaucoup Dorothée Colley ; je vous prie d'être bonne pour elle. Je voudrais bien savoir si c'est elle au sujet de qui vous m'avez écrit ; sinon je vous prie néanmoins d'être aussi bonne que vous le pourrez pour l'autre, dans son affliction, ainsi que pour ma bonne fille Jeanne Alyn (une des femmes de Marguerite). Donnez-lui, je vous prie, quelque bonne réponse , car elle est venue me trouver ici aujourd'hui et m'a conjuré de vous disposer en sa faveur. Je vous tourmente beaucoup , ma bonne Marguerite , et je serais fâché que cela durât plus longtemps que jusqu'à demain , car c'est la veille de saint Thomas et la vigile de saint Pierre ; c'est pourquoi j'éprouve le désir d'être demain auprès de Dieu. Ce sera pour moi un jour très-bien choisi et très-convenable. Je n'ai jamais été plus content de votre manière d'être avec moi que lorsque vous m'embrassâtes la dernière fois ; car j'aime que l'amour filial et la charité mettent de côté les considérations mondaines. Adieu, ma chère enfant, priez pour moi , et j'en ferai autant pour vous et tous vos amis, afin que nous puissions nous rencontrer joyeusement dans le ciel. J'envoie à ma bonne fille Clément sa pierre d'algorisme ' et lui donne, ainsi qu'à mon fil-

' Une pierre d'algorisme était une devise employée pour apprendre

leul et à tous les siens, la bénédiction de Dieu et la mienne.

« Je \ous prie de rappeler en temps et lieu mon souvenir à mon bon fils John Morus; j'aimais bien ses manières naturelles. Puisse Notre-Seigneur le bénir, ainsi que sa bonne femme, ma bien-aimée fille, envers qui je le prie d'être bon, comme il en a de grandes raisons ; et si mon bien tombe entre ses mains , qu'il ne contrevienne pas à mon testament en ce qui concerne sa sœur Daunu. Et puisse Dieu bénir Thomas et Augus tin et tout ce qu'ils auront. »

Morus rassemblait , dit Crésaire , tous les petits morceaux de papier qu'il pouvait obtenir à la dérobée, et sur lesquels il écrivait avec du charbon. « Parmi ceux-ci, ajoute-t-il, mon père me laissa celui destiné à sa femme et qu'il avait repassé à l'encre : je le considère comme un précieux objet.» C'està juste titre qu'il attachait tant de prix à une relique sanctifiée par des souvenirs si tendres et si touchants , car, selon toute probabilité, cette lettre était celle que nous venons de lire, tracée de la main mourante de Morus. C'est encore de Crésaire que nous tirons les détails intéressants qui suivent. 11 envoya à Marguerite, avec la

rarithmétique , quelque chose comme la table de multiplication. La protégée , Marguerite Gigys , avait épousé le docteur Clément , dont il a été question au commencement de ce livre.

lettre que nous venons de citer, son ciliée et sa discipline, ne voulant pas qu'on les trouvât sur lui au moment de sa mort ^ comme s'il lui eût répugné que le monde fût témoin de Taustérité qu'il pratiquait. Les remarques suivantes sont empreintes d'un pathétique touchant. « Pendant toute sa vie il avait adroitement réussi ,par sa gaieté et sa bonne humeur, à cacher aux yeux d'autrui la sévérité de ses mortifications ; ayant maintenant terminé sa lutte courageuse , il renvoya les armes de son combat spirituel. »

Pour les raisons mentionnées dans la lettre ci-dessus, ce fut sans doute à la demande de Morus que le lendemain fut le jour fixé pour son exécution.

Le mardi matin, 6 juillet 1535, de bonne heure, sir Thomas Pope, ami intime de Morus , se rendit auprès de lui , avec un message du roi et du conseil , pour lui apprendre qu'il devait mourir ce jour-là avant neuf heures du matin, et l'exhorter à se préparer en conséquence. «M. Pope, dit sir Thomas, je vous remercie sincèrement de la bonne nouvelle que vous m'apportez. J'ai toujours été fort obligé à Sa Grandeur le roi pour les bienfaits dont elle m'a de temps en temps comblé avec tant de bonté ; et je suis encore plus obligé à Sa Grandeur de ce qu'elle m'a mis ici, où j'ai eu tout le temps et l'espace nécessaire pour penser à ma fin. Et, Dieu me soit en aide, je suis surtout, M. Pope, obligé

à Sa Grandeur de ce qu'il lui ait plu si promptement de me délivrer des souffrances de cette misérable vie. C'est pourquoi je ne manquerai pas de prier avec ferveur pour Sa Grâce tant ici-bas que dans le monde où je vais aller. — Le bon plaisir du roi, ajouta Pope, est en outre que lors de votre exécution vous ne fassiez pas de longs discours. — M. Pope, répliqua Morus, vous faites bien de m'avertir de la volonté de Sa Grâce , car autrement j'avais l'intention de dire quelque chose dans cette circonstance , mais rien qui pût offenser Sa Grâce, ni qui que ce soit. Néanmoins, quelque chose que j'eusse décidé, je suis prêt à me conformer avec soumission aux ordres de Sa Majesté. Mais je vous conjure, mon bon M. Pope , d'intercéder auprès de Sa Grandeur pour que ma fille Marguerite assiste à mes funérailles. — Le roi a déjà permis, dit Pope, que votre femme, vos enfants et vos autres amis y soient présents.»

Ce n'était pas sans dessein qu'Henri joignait au message de mort la défense de faire de longs discours; il n'ignorait pas le talent de Morus comme orateur, et il savait combien il était chéri du peuple , et particulièrement des habitants de la Cité, parmi lesquels il avait passé tant d'années de sa Yie, 11 connaissait bien son injustice envers Morus, et, jugeant le cœur des autres d'après le sien, il craignait qu'il ne se mani-

festât des sentiments vindicatifs chez l'homme qu'il avait tant persécuté.

Pope prit alors congé de Morus, et ne put retenir ses larmes. «Allons! allons! mon bon M. Pope , ayez bon courage, et ne soyez pas inconsolable, car j'espère fermement que nous nous reverrons avec joie dans le ciel^ où nous nous aimerons et vivrons ensemble dans la félicité éternelle.» Lorsqu'il fut parti, dit Crésaire, le prisonnier, comme s'il eût été invité à un banquet solennel, se revêtit de ses plus beaux habits, et mit la robe de soie que son intime ami, Antonio Bonvisc, lui avait donnée pendant sa détention à la Tour. Il s'agenouilla ensuite et se livra avec ferveur au pieux exercice de la prière. La prière suivante, véritable effusion de son âme angélique , fut trouvée parmi d'autres papiers, écrite au charbon. Elle est inscrite comme ayant été composée peu avant qu'il fût mis à mort.

Page 1