‹ Thomas Sydenham: Sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 22 · SUB · texte numérisé non relu

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girouettes et les moulins à vent ne tournaient pas (1). » Bientôt la mortalité devint considérable. Le roi et sa cour, suivant leur coutume, avaient quitté Londres au premier signal du fléau ; 200,000 personnes environ suivirent leur exemple (2): « oneût dit d’un incendie : les portes de la ville et les routes royales étaient trop étroites pour suffire aux fuyards (3). » En même temps « quarante mille domestiques ou artisans furent renvoyés, et se trouvèrent tout à coup sans asile, exposés aux atteintes du fléau et de la faim (4). »

Cependant les autorités de la ville firent leur devoir. Le lord maire, Jean Laurence, demeura à son poste. De concert avec ses aldermen, il fit revivre une mesure qu’on avait appliquée dans la peste précédente (5) : il décida que des médecins seraient chargés de surveiller dans la ville la naissance des cas de peste ; que lorsque les examiners découvriraient une maison de pestiférés, ïls la désigneraient aux constables qui y placeraient des sentinelles {watchmen) et marqueraient sur la porte une croix rouge d’un pied de long, avec cette formule, à la fois de prière et de contrôle, écrite au-dessus : Lord have mercy upon us (Seigneur ayez pitié de nous). Lorsqu'une maison était ainsi gardée, personne ne devait plus en sortir. Les hommes de l’art étaient les seuls à qui les sentinelles laissaient libre passage (6): celles-ci devaient en outre transmettre aux prisonniers la nourriture et les médicaments. La garde durait quarante jours (7).

(1) Bureaud-Riofrey, Londres.,p. 54. — (2) Loftie, loc. cit. — (3) Hodges, op. cit., p. 15. — (4) Bureaud-Riofrey, op. cit., p. 54. — (5) Encyclopædia Britannica (cond. by T.S.Baynes) 9 ed., art.

Plague, Edinburgh, 1875. — (6) De Foe, op. cit., pp. 15-17. — (7) Mead, À Discourse., p. 90.

Parmi les mesures d’autorité, ily en eut une extrême ment nuisible. Afin de parer à la transmission du mal par contact, il fut ordonné qu’on ne garderait plus ni chiens, ni chats, ni pigeons, ni lapins, en aucun endroit de la ville; qu'on ne laisserait plus les pourceaux errer au milieu des rues (1). En conséquence, « 40,000 chiens et le double de chats furent tués dès le commencement de lPépidémie, …. et l’histoire ne nous dit pas quels moyens on prit pour que les corps de ces animaux ne devinssent pas des foyers de putréfaction et des causes de maladie (2). »

La mortalité croissait toujours. La peste fit d’abord de tels ravages dans les dernières classes de la société qu’on l’appela partout la peste des pauvres (3) (lues pauperûm). Elle se déclara ensuite avec violence dans les campagnes voisines de Londres (4), où ceux qui parvenaient à tromper la surveillance etä quitter la ville en avaient apporté le germe. On voulut allumer des feux sur les places, contre lPavis des médecins; le troisième jour survint une pluie abondante qui les éteignit (5). Du reste la population n'avait pas une foi robuste dans Phabileté de ses docteurs. Claromont a remarqué cette incrédulité systématique du peuple anglais vis-à-vis des hommes de l’art (6). Aussi ne faut-il pas s’étonner si, par une conduite tout aussi peu raisonnable, le peuple se jeta entre les mains des charlatans (7). L’audace de ceux-ci fut sans pareille. De Foe nous a conservé quelques échan-

(1) De Foë, op. cit., p. 17° — (2) Bureaud-Riofrey, op. cit, p. 54. — (3) Hodges, op. cit., p. 19. — (4) Ibid., P: 30. — (5) Ibid., pp. 24-25.— (6) C. Claromont, De aere, locis et aquis terræ Angliæ, p. 36, Londini, 1672. — (7) CF. Hodges , op. cit.,

mot tillons des réclames aussi retentissantes que vaines qu'ils affichaient sur les portes et au coin des rues, sans parler « des charmes, dés philtres, des exorcismes, des amulettes.… Leurs portes, » dit-il, « furent bien plus assiégées que celles des docteurs Brooks, Upton, Hodges, Berwick et de quelques autres, les hommes les plus fameux de ce temps (1). »

Cependant un certain nombre de médecins restèrent à leur poste ; huit ou neuf d’entre eux payèrent leur dévouement de leur vie (2). Les autres se retirèrent à la campagne : ainsi firent la plupart des dignitaires du Collège des médecins « et dans leur nombre, le gardien, D' Merrett. » Le Collège en souffrit. L'année précédente, afin de relever les finances de l’association, on avait proposé la création d’associés honoraires; plus de soixante-dix médecins avaient été élus. En l’absence des dignitaires, les portes du Collège furent enfoncées, et la caisse du Trésor, dont les fonds étaient alors considérables, disparut (3).

Le fléau sévit plus violemment encore en août et en septembre. Ainsi « dans les premières semaines de septembre le nombre des cas mortels s’éleva à 1,500 par jour : les bills de mortalité relèvent 24,000 décès du 1 au 21 de ce mois (4). » Les cimetières des églises avaient été bientôt « remplis, et l’on creusait de vastes fosses dans lesquelles on jetait les cadavres en monceaux. Dans le cimetière d’Aldgate.. on creusa.… une fosse qui avait 40 pieds de long, 15 ou 16 de large et 40 de pro-

p. 26. — (1) De Foë, op. cit, pp. 12-13. — (2) Hodges, Op, cit., p. 19. — (3) Munk; 7he RoIl.,«t. II, -pp.…320-7..— (4) Loftie, loc. cit.

fondeur. On commença le 4 septembre à jeter des morts dans le goufre; le 20 du même mois, 1114 cadavres y avaient été amoncelés (1). » Tandis que ces vastes fosses restaient ouvertes, l’infection se propageait avec plus de violence aux alentours.

« Toutes les affaires étaient suspendues. L’herbe croissait dans les rues; personne n’y circulait. Le bruit sourd des roues du fourgon aux cadavres et le cri « apportez vos morts » troublaient seuls le silence de la nuit(2). » Néanmoins « quelques maisons d’où tous les domestiques avaient été renvoyés et dont les maîtres succombaient au fléau conservaient pendant longtemps les ca-

davres qui suivaient tous les degrés de décomposition jusqu’à ce que les portes fussent enfoncées (3). »

Le nombre des morts, abaissé à la fin de septembre, se releva au commencement d’octobre. Un changement de temps survint enfin, et au commencement de novembre, le nombre des décès était ramené à 1200 (4). Ceux qui avaient quitté la ville y rentrèrent par bandes, comme ils étaient sortis, et remplirent en peu de temps des maisons encore tout infectées (5). Aux approches de lPhiver le fléau avait presque disparu; quelques cas se montrèrent néanmoins çà et là pendant lhiver, et au commencement du printemps suivant; puis il n’en resta plus de trace que la fièvre pestilentielle que Sydenham a décrite et qui dura un an (6).

La plupart des historiens fixent à 100,000 environ le nombre des victimes de cette grande calamité. Or,

(1) Bureaud-Riofrey, Londres., p. 53. — (2) Loftie, loc. cit. — (3) Bureaud-Riofrey, op. cit., p. 56. — (4) Loftie, locAcit..—

(5)«.… domicilia.… modo plena mortuis,vivis denuo repleta. » Hodges, op. cit., p. 33. — (6) Opera, ed. Gr., p: 96.

aa d’après la moyenne des estimations très différentes données par les auteurs, il y avait à Londres, vers cette époque, 700,000 à 800,000 habitants (1).

Il est une cause qui contribua puissamment à éteindre dans Londres les épidémies de peste jusque-là si fréquentes : cause dont Sydenham, trop préoccupé de chercher la cause des épidémies dans des qualités occultes de l'air, ne dit pas un seul mot. Nous voulons parler du grand incendie de Londres en 1666 (2). Il se déclara le 2 septembre à une heure du matin dans la boutique d’un boulanger. « La maison était pleine de fagots; le feu la consuma en peu de temps (3). » Si l’on se rappelle que la plupart des maisons étaient en bois, que les rues étaient fort étroites, on devinera sans peine avec quelle violence l'incendie se propagea aux maisons voisines. « La flamme se communiqua si promptement que les habitants, plongés dans l’effroi et la consternation, n’essayèrent pas de l’arrêter et ne s’occupèrent qu'à sauver leurs biens (4). » L’incendie dura cinq jours : Londres n’offrait plus qu’un amas de décombres. « 396 acres deterrain bâti furentconsumés, c’est-àdire quinze quartiers entièrement ruinés, huit autres à demi brûlés, 400 rues, 13,200 habitations, 89 églises, sans compter les chapelles paroissiales ; 4 portes de la cité, la cathédrale de Saint-Paul, la Bourse, la Douane, une partie de Guildhall, la plupart des hôtels appartenant aux compagnies de la ville, et une foule d’autres grands édifices de toutes sortes (5). » Le spectacle

(1) Loftie, loc. cit. — (2) V. sur le grand incendie de Londres : Pepys, Diary. t. II, pp. 267 et seq ; Loftie, À history, t. [, p.358. —(3) Bureaud-Riofrey, op. cit., p. 127.— (4) Ibid.—(5) Loftie, loc.cit.

2253 = était lamentable. « On voyait çà et là quelques restes de murailles ou d’édifices publics qui servaient de guide aux habitants pour reconnaître la place de leurs tristes demeures (1). » En dehors des objets dont la perte était irréparable, on a évalué de trois à quatre millions de livres sterling la somme des dégâts matériels (2).

Cette terrible catastrophe produisit un excellent résultat. Christophe Wren, le plus grand des architectes de Londres, fut chargé par le roi Charles de dresser un plan pour la reconstruction de la cité; les maisons de bois furent abandonnées. Malheureusement devant lobstination des habitants qui voulaient conserver quand même le terrain qui leur appartenait, il fallut se contenter de « greffer sur l’ancien plan les perfectionnements dont il était susceptible... Le lord-maire ordonna que tout propriétaire ferait paver la rue devant sa maison, et aurait soin de la tenir propre (3). Il défendit de jeter désormais des ordures dans les rues; il enjoignit de les garder jusqu’à ce qu’on vint les chercher, et des hommes furent chargés de ce soin (4). » La ville fut reconstruite au bout de quelques années.

Loflie a signalé une autre circonstance qui dut modifier beaucoup l’hygiène de la ville et par consèquent sa constitution médicale. Un plan d’approvisionnement dont le Gallois sir Hugh Myddelton était l’auteur, devait amener de l’eau de source du comté de Hertford à Londres par un canal de 40 milles de long. Maisles habitants ne comprirent pas la portée de cette entreprise, et

(1) Bureaud-Riofrey, op.cit., p. 128.-— (2) Loftie, loc. cit.— (3) V. à propos de ces ordonnances G. Blane, loc. cit., p. 103. — (4) Bureaud-Riofrey, op. cit., pp. 129“131.

eue sir Hugh se ruina. Lorsque les vieux puits de la cité eurent été comblés par les décombres du grand incendie, Londres sentit que sir Hugh avait été l’un, de ses plus grands bienfaiteurs, et l’eau de la Nouvelle-Rivière devint désormais d’un usage universel.

Il semble qu'après la seconde édition de sa methode, Sydenham etudiant la variole avec une plus vive attention, aurait eu le dessein d'écrire un ouvrage spécialement consacré à cette maladie, et que Locke .ait ete chargé de rédiger à cet usage une préface et une dédicace en 1670 (1). La dédicace était adressée à lord Ashley ; elle témoigne que Locke fut aidé par Sydenham à suivre quelques cas de variole qui s'étaient produits dans la famille de son bienfaiteur: « Si dans cet ouvrage, » écrivait Locke au nom de son ami, « je n'avais pour moi appui assuré d’une longue expérience, je n’en serais pas venu à engager le nom de Votre seigneurie dans une controverse qui aurait donné lieu à de véritables factions, si javais mis, à faire du tapage et à réclamer en ma faveur, la même ardeur que d’autres ont mis à me poursuivre et à me décrier par des reproches, de faux rapports, et des propos diffamatoires en secret ou en public. » Puis, faisant le procès des méthodes de traitement de plusieurs médecins qui en retiraient des louanges, même quand ils tuaient leurs malades : « Je ne dis pas ceci, ajoutait-il, pour déprécier la façon de faire d'autrui, mais simplement pour montrer à votre seigneurie combien il en va différemment avec moi, puisque j'ai supporté tant de blâmes et de repro-

(1) C’est aux recherches de Bourne que nous devons ces détails intéressants (Cf. The Life., t.1, pp. 231-233)

Te ches que m'a attirés la poursuite d’une méthode simple et évidente à tout le monde : méthode que je ne pouvais ni n'ai jamais tâché de soustraire aux regards de qui voulait l’observer, et qui n’a aucun autre défaut que d’être facile et simple dans l’exécution, telle en un mot que les pauvres gens, pour sauver leur vie, peuvent en faire usage sans le secours d’un médecin. Enfin, monseigneur, il était raisonnable de vous montrer que je n'ai rien pratiqué dans votre famille que je ne fusse prêt à l’avouer et à le publier devant tous; et de montrer à mes concitoyens que tout ce que jeleurdisici a été réellement éprouvé, non sans succès, dans une famille qui peut compter ses membres au nombre des personnages les plus capables et les plus éminents (1). »

Ce fragment de préface avait pour but de justifier la production d’un traité « sur l’histoire et le traitement d’une maladie, trop bien connue en vérité par sa terrible physionomie et par les deuils qu’elle sème dans le plus grand nombre des familles en Angleterre; mais dont la véritable nature, aussi bien que la méthode convenable pour en régler la marche, ont été jusqu’à présent ignorées. » Ensuite le traitement ignorant et malfaisant adopté par la plupart des autres praticiens dans la variole était excusé, mais l’on montrait que Sydenham aurait pu amasser une fortune en tuant ses malades par le procédé orthodoxe, au lieu de les guérir par sa propre méthode qui lui valait partout de mauvais traitements (2).

Ce traité de la variole ne vit jamais le jour, du moins comme œuvre séparée. Quelques-unes des notes qui s’y

(1) Shaftesbur)- Papers, series VIII, n° 2 (Cité par Bourne, The Life., t. 1, p.231-2). — (2) Bourne, ibid.

PTS rapportaient furent retenues par Locke; elles ont paru depuis dans les Anecdota Sydenhamiana, p.S8, De variolis confluentibus (x). Le reste fut rattaché par Sydenham, avec une grande quantité de matériaux nouveaux, au traité des Observationes medice de 1676; et il composa alors pour cet ouvrage une dédicace et une préface différentes de celles que nous venons de citer. Dans cet intervalle, Locke était devenu d’abord, en 1672, secrétaire des présentations aux bénéfices sous la direction de son protecteur lord Ashley, nommé grand-chancelier avec le titre de comte de Shaftesbury. Les relations de Locke avec son ami étaient déjà moins fréquentes, car le 14 février 1673, il écrivait d’Exeter-House au D' Mapletoft alors à Aix, où il accompagnait la douairière de Northumberland : « Le D' Sydenham et moi parlons de vous quelquefois; nos rencontres ne sont plus si fréquentes, car mes affaires ne me laissent que peu de loisir pour la visite des malades (2). »

L'année suivante Locke perdit sa place de secrétaire par la disgrâce de son bienfaiteur; mais il continua à demeurer dans la famille du comte de Shaftesbury. Toutefois, comme il était d’une complexion et d’une santé fort délicates, il ne pouvait pas demeurer longtemps à Londres où le charbon de pierre que l’on y brûle lincommodait : « Il était obligé d’aller passer de temps en

(r) Nous verrons que le recueil publié sous ce nom par le Dr Greenhill en 1845 avait été rédigé par Loke après 1684. — (2) The European Magazine and London Review, 1788, p. 402. On trouve dans ce recueil douze lettres intéressantes adressées par Locke à Mapletoft de 1670 à 1677. V. en partic. : vol. XIV (1788) pp. 321, 322, 401,402; vol. XV (1789), pp. 9, 10, 80, 90, 185, 186, 273. Une treizième lettre a été publiée par King (The Life., t. I, p. 82); elle est datée de Lyon, 8 nov. 1678.

— y temps quelques semaines à la campagne pour y respirer un air qui ne fûtpas gâté par les vapeurs de charbon dont la ville de Londres est pleine (1). » Nous en avons une preuve dans les lacunes incessantes du tableau d’observations météorologiques qu’il avait commencées à Londres avec tant de soin le 6 décembre 1669, et dont les dernières s'arrêtent au 30 juin 1683 (2).

À une date incertaine, mais probablement à l’automne de 1674, Sydenham adressa à Locke le memorandum suivant, à propos d’une maladie récente dont la nature n’a pas été indiquée : « Votre Âge, la mauvaise disposition de votre corps, l'approche de l’hiver, font que le mal dont vous vous plaignez ne cède pas aussi vite aux remèdes qu’il ferait dans des conditions opposées. Vous ne sauriez douter néanmoins que, si vous vous conformez avec persévérance aux instructions suivantes, fondées non pas sur une simple opinion, mais sur l’expérience de tous les jours, vous devez obtenir la guérison désirée. » Sydenham lui recommandait alors quelques remèdes, dont la formule avait été précédemment indiquée, à prendre « deux fois par semaine, tous les jeudis et tous les lundis, par exemple, vers quatre heures du matin, » et traçait un autre traitement médical. « Ensuite, comme il est d'autant plus nécessaire que dans des corps brisés par les affaires, et troublés pour les motifs cidessus mentionnés, la provision de chaleur naturelle qui leur reste amène vite les matières nutritives au degré de

(x) Le Clerc, op. cit., p. 366. Morton avait noté le fait dans son chap. : De Phthisi a calculis (Op. med., Lugd. 1696). — (2) À Register kept by Mr Locke in London (The Works of R. Boÿle, ed. cit., t. VI, pp. 668-683).

ni ss

la digestion, il est de la plus haute importance que vous ayez soin, autant que possible, de vous coucher de bonne heure, et même à huit heures. Après le moyen qui consiste à garder le lit, — vous ne le pouvez mettre en pratique, — c’est celui qui contribuera le mieux à vous rétablir, bien au delà de ce que vous pouvez croire. Quant au régime, vous pouvez recourir à tous les aliments vraiment alibiles et de facile digestion, pourvu qu’ils ne soient ni salés, ni sucrés, ni épices ; j’excepte de même les fruits, les racines et autres aliments de ce genre. Pour le vin, autant que je puis le conjecturer, il serait très avantageux de vous en abstenir tout à fait et de le remplacer par une bonne petite bière, comme on en trouve dans nos meilleures maisons; par là votre corps se maintiendrait en bon état, et par suite tous les accidents qui naissent des humeurs chaudes et âcres allant irriter lorgane malade seraient prévenus. » Et après lui avoir donné d’autres conseils, il terminait ainsi : « Voilà tout ce que j'ai à vous proposer; j'y ai pensé aussi bien qu’à toutes les circonstances de votre cas, comme si ma vie et celle de mon enfant eussent été en jeu (1). »

Locke se rendait souvent à Oxford. Le 6 février 1674- 75 il se fit recevoir bachelier en médecine à l’Université de cette ville (2). Mais dans l’été de 1675, le comte de Shaftesbury « trouva à propos de faire voyager M. Locke qui avait un penchant à tomber dans l’Etisie (3). » Locke choisit la France, et prit le parti

(1) Cf. Bourne, The Life., t. I, p. 333-5. Le fragment précité est tiré des Shaftesbury Papers, series VII, n° 2. — (2) Wood, Athenæ., t. IL, col. 1046. — (3) Le Clerc, op. cit., p. 364.

Eee d’aller goûter quelque temps les douceurs de son climat méditerranéen ; mais il voulait aussi visiter la fameuse Ecole de Montpellier. Son voyage eut lieu probablement en novembre 1675. Le jour de Noël suivant il arrivait à Montpellier où il résida jusqu’en mars 1677, à la réserve de quelques courtes absences.

NAN SN ZAR GNENEVENE RENE

CHAPTERE "IV.

Peu de temps après le départ de Locke, Sydenham mettait la dernière main à un ouvrage vraiment nouveau, quoique l’auteur le considérât modestement comme une troisième édition de sa Méthode. Il avait hésité à le publier; les vues qu’il y exprimait lui semblaient demander encore lappui d’une plus longue expérience : il eût voulu les mûrir ; mais des jaloux laccablaient d’injures et tournaient sa pratique en dérision; ses amis lui conseillèrent, pour se défendre, de publier ses nouveaux écrits qui ne pouvaient pas manquer de lui concilier Popinion et l'estime des hommes sincères (1). Le manuscrit fut achevé le 30 décembre 1675. La dédicace était adressée à son « très excellent ami, M. Jean Mapletoft, docteur en médecine, professeur au collège Gresham de Londres et membre de la société royale de la même ville (2).» Mapletoft, que nous avons vu exercer à Londres la profession médicale en 1667 en qualité de docteur de Cambridge, n’y avait pas toujours demeuré. Après s'être fait recevoir docteur en médecine à Oxford, il avait accompagné comme médecin en 1670 lord Essex, ambassadeur

(1) Opera, ed. Gr., p. 5. —(2)Ibid., p. 3.

or

en Danemark. En 1671 il avait suivien France la douairière de Northumberland. Cependant ses rapports d’amitié avec Sydenham ne furent jamais rompus; quand Locke lui écrivit (10 juillet 1670) pour le complimenter de ce qu’il venait d’être attaché à l'ambassade de Copenhague, il ajouta : « Le D' Sydenham désire être rappelé avec beaucoup de bienveillance à votre souvenir (r). »

Mapletoft avait été nommé professeur de médecine au collège Gresham (2) depuis quelques mois (27 mars 1675) lorsque Sydenham lui dédia son livre. Sa nomination à la qualité de membre de la Société royale était beaucoup plus récente (10 fév. 1675-76). L'ouvrage était dédié à Mapletoft pour un double motif (3): c’était d’abord un hommage de l’amitié que lui portait son auteur ; en outre il avait été pendant sept ans le témoin oculaire de la plupart des faits les plus remarquables et les plus importants signalés dans les Observationes. Peutêtre y a-t-il un troisième motif que Sydenham pouvait passer sous silence puisqu'il revient au premier: un motif de remerciement. Il y a lieu de se demander en effet si Mapletoft, habile latiniste, n’avait pas offert à son ami de faire subir à ce travail quelques retouches littéraires. Nous reviendrons sur ce point.

Locke malgré son absence n’avait pas été oublié dans Pépître dédicatoire ; bien au contraire, il y était l’objet de l’appréciation la plus fatteuse : « Vous savez, » écrit Sydenham, « combien M. Jean Locke, notre excellent

(1) The European Magaz., 1788 (vol. XIV), p. 321. — (2) Fondé au siècle précédent, grâce à un legs de sir Thomas Gresham. Six professeurs d'astronomie, de médecine, de jurisprudence, de théologie, de rhétorique et de musique y donnaient successivement leurs lecons. — (3) Syd. Opera, ed. Gr., p. 5.

ami à tous les deux, approuvait ma méthode; et il Pavait profondément examinée dans tous ses détails. J'ai le sentiment que, parmi tous les hommes de notre époque, on aurait de la peine à en trouver un qui le dépassât par les qualités naturelles par la pénétration et la culture du jugement, par l’excellence des manières. Assurèment combien peu lui pourraient être comparés ! Mais je n’ai pas besoin de vous engager à me croire; vous-même êtes persuadé de cela depuis longtemps (1). »

L’impression des Observationes commença vers février 1675-76 : Locke en fut informé par un ami, Thomas Stringer, secrétaire du comte de Shaftesbury, qui lui écrivit le 17 février : « Le docteur Sydenham vous presente ses hommages ; il fait imprimer son livre en ce moment (2). » En 1676 l’ouvrage parut sous ce titre: Observationes medicæ circa morborum acutorum historiam et curationem. Authore Thoma Sydenham M. D. On y lisait cette épigraphe : « Cicero de Nat. Deor. Opinionum commenta delet dies: Naturæ judicia confirmat (3). »

Sydenham après avoir retranché quelques passages de la seconde édition de la Méthode, et en avoir modifié quelques autres, l’avait fondue avec son nouvel ouvrage. Celui-ci s’ouvrait par une longue préface, majestueux commentaire de l’épigraphe, dont on a dit avec juste raison qu’elle sert de clef à la doctrine de l’illustre clinicien. En voici quelques fragments : « À mon avis le progrès de notre art exige... d’abord une histoire de toutes les maladies, c’est-à-dire une description achevée et faite d’après nature. Etsur ce point... 1° Il serait bon

(1) Ibid., p. 6. — (2) Cf. Bourne, The Life.,t. I, p. 354. — (3) Ope- Hd CdAGr., px ee

de réduire toutes les maladies en espèces bien définies avec le même- soin, la même minutie qu’ont apportée nos botanistes à la description des plantes. 2° Il faudrait laisser résoläment de côté toute hypothèse philosophique capable d’induire en préjugé l'esprit de lécrivain, et noter avec le plus grand soin, pour si légers qu’ils soient, tous les phénomènes d’une maladie qui se montrent avec netteté, et qui sont le fait de l’évolution morbide: ainsi les peintres habiles expriment dans leurs tableaux tous les signes et jusqu'aux moindres taches de leurs originaux... 3° Il faut, dans les descriptions, séparer les phénomènes propres à la maladie et qui se reproduisent sans cesse, d’avec ceux qui sont accidentels et adventices: j'appelle ainsi les phénomènes qui tiennent au tempérament et à l’âge du malade, au mode de traitement... Enfin il faut observer quelles saisons sont plus favorables à l’éclosion de tel genre de maladies : quelques-unes, il est vrai, sont de toutes les époques; mais il en est d’autres, en assez grand nombre, qui surviennent à tels moments de l’année, par une sorte de naturel instinct qui rappelle celui de certains animaux et de certaines plantes. Cette connaissance est d’un grand profit pour le médecin tant au point de vue du diagnostic qu’à celui du traitement (1). » Telle avait été la marche du grand Hippocrate « lorsqu'il donna pour base à l’art médical ce principe inébranlable, que la nature porte remède à la maladie... Le divin vieillard n’avait pas emprunté sa théorie grandiose aux vaines conceptions d’une imagination livrée à elle-même; ce n’était pas le

(1) Ibid., pp. 10-72.

a — rêve d’un homme en délire: non; mais il avait raconté avec exactitude les procédés dont se sert la nature au cours des maladies humaines (1). »

L'ouvrage de Sydenham se partageait en six sections qui embrassaient l’histoire des maladies aiguës à Londres, durant quinze ans, de 1661 à 1675.

La première section s’ouvrait par un chapitre nouveau sur les maladies aiguës en général. Qu’est-ce qu’une maladie aiguë ? « La maladie n’est pas autre chose qu’un effort secourable accompli par la nature pour chasser audehors par tous les moyens possibles la matière morbifique. » L'auteur définit ensuite la matière morbifique : « Certaines maladies proviennent de particules disséminées dans l’atmosphère ; ces particules, une fois introduites dans le corps, et possédant d’ailleurs des qualités contraires à celles de nos humeurs, se mêlent au sang ; d’où le contage morbifique se répand dans tout l’organisme. D’autres maladies prennent leur source dans des fermentations ou des putréfactions de nos humeurs, suivant divers procédés : soit quantité excessive, soit qualité mauvaise de ces humeurs, le corps devient incapable de les assimiler, puis de les excréter, et elles y séjournent au-delà du temps convenable (2). » De là Sydenham tirait la distinction des maladies aiguës et des maladies chroniques : « Dans les maladies aiguës, la fièvre vient au secours de la nature pour séparer de la masse du sang celles de ses particules qui ont été corrompues : elles sont expulsées ensuite par les sueurs, la diarrhée, les éruption ou tout autre évacuation de ce genre... Dans les

(1) Ibid., pp. 13-14. — (2) [bid., p. 26.

Es —

maladies chroniques, la matière morbifique n’est pas de nature à exciter le processus fébrile, instrument de purification complète ; aussi se fixe-t-elle sur telle partie du corps désormais incapable de s’en débarrasser. ou bien si la coction de cette matière se produit, elle n’est achevée qu'au bout d’un temps fort long (1). »

Le second chapitre également nouveau contenait des notions générales sur les maladies épidémiques qu’il venait de définir : des maladies « qui proviennent d’une altération cachée et inexplicable de l'air... et non point d’une crase du sang ou des autres humeurs propres à tel individu (2). » Ce chapitre servait d’introduction nécessaire aux constitutions épidémiques de Londres, dont Sydenham allait tracer l’histoire : « Il ya, » dit-il, « des constitutions d'années qui ne proviennent ni de la chaleur, ni du froid, ni de la sécheresse, ni de l’humidité, mais d’une altération cachée, inexplicable qui se produit dans les profondeurs du sol : des effluves en naissent, qui souillent l'air, pénètrent dans le corps et le disposent à telle maladie particulière. Celle-ci prédomine aussi longtemps que dure la constitution de Pair correspondante; puis elle fait place à une autre au bout d’un certain nombre d’années. Chacune de ces constitutions générales ainsi comprises est caractérisée par une espèce de fièvre de la dernière gravité qui n’apparaît nulle part en dehors d’elle. Je donne à ces sortes de fièvres le nom de stationnaires (3). » Si nous nous étions attribué dans ce travail un autre rôle que celui d’historien, nous aurions à relever ici les justes critiques que l’on a

(1) Ibid., pp. 27 et 28. — (2) Ibid., p. 28. — (3) Ibid., p. 30.

opposées à cette conception par trop spéculative des conditions génératrices de l’épidémicité.

Sydenham divise « toutes’ les maladies épidémiques en vernales et automnales (1). » Quand elles ne correspondent pas exactement à l’un ou à l’autre équinoxe, on les ramène à celle de ces deux saisons dont elles sont le plus rapprochées. Mais il peut arriver « que plusieurs maladies épidémiques règnent en même temps: alors l’une d’elles est prédominante et semble gouverner les autres. C’est elle qui fait le plus de ravages; devientelle plus intense, celles-là s’atténuent ; vient-elle à diminuer, les autres croissent à proportion... L’épidémie qui fait le plus de victimes vers l’équinoxe d’automne donne son nom à la constitution de toute l’année... Toutes les autres épidémies synchrones s’accommodent à son génie, en raison de leur nature (2). »

Les trois derniers chapitres de la première section sont consacrés à la constitution épidémique de Londres en 1661, 1662, 1663, 1664. Après quelques généralités (Cap. 11) Sydenham fait l’histoire des maladies épidémiques qui régnèrent à peu près uniquement dans cet intervalle de quatre ans : la fièvre continue (Cap. 1v) et les fièvres intermittentes (Cap. v). La plupart des matières renfermées dans les deux derniers chapitres avaient été déjà publiées dans la Méthode : celle du chap. 1v dans les sections 1et 11; celles du chap. v, dans la section 11.

La seconde section des Observationes comprenait la constitution épidémique de Londres en 1665 et 1666. Elle s’ouvrait par un préambule nouveau (Cap. 1). Le cha-

(1) Ibid., p. 31.— (2) Ibid., p. 33.

GS — pitre suivant reproduisait la section v de la Méthode de 1668. :

La troisième section traitait de la constitution épidémique des années 1667, 1668, jusqu’en août 1669. Trois maladies s’y montrèrent (Cap. 1) : 1° Une variole des plus régulières que Sydenham eût vues jusque-là, et qui devait lui servir à tracer l’histoire générale de la maladie et son traitement (Cap. 11); Sydenham faisait rentrer dans ce chapitre La plupart des matériaux classés dans la section 1V des éditions précédentes; 2° Une sorte de fièvre continue qui apparut en même temps que l’épidémie varioleuse et que Sydenham n'avait jamais vue; « elle ne différait guère de la variole d’alors, à la réserve de l’éruption pustuleuse et des phénomènes morbides qui tiennent à cette éruption (1)... Les malades éprouvaient de la douleur au niveau de la fossette sus-xiphoïdienne et ne soufraient pas qu’on y exerçât une pression manuelle ; je ne me souviens pas, » dit-il, « d’avoir observé un semblable symptôme dans aucune autre maladie, à l’exception de la variole de la même constitution (2) » (Cap. m1). 3° Avant que la fièvre précédente eût disparu, mais surtout en 1668, survint une diarrhée épidémique, sans fièvre, mais précédée d’un frisson. Ici encore les malades ne pouvaient supporter la pression manuelle exercée au niveau de la fossette susxiphoïdienne. Sydenham pense qu'il s'agissait d’une diarrhée de même nature que la fièvre varioleuse dont il vient de parler, et il invoque en faveur de cette manière de voir l’efficacité du même traitement (3)(id. cap.).

(1) fbid., pp. 118-9. --(2) [bid., p. 151.— (3) Ibid., pp. 158-0).

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