CHAPITRE V
Le 17 novembre de l’année suivante (1681), Guillaume Cole (1), docteur en médecine, inconnu de Sydenham, lui écrivitdeVigorne, afin de le remercier du fruit précieux que lui-même avait retiré de la lecture des Commentaires sur les maladies aiguës, et particulièrement du traitement de la variole qu’il avait préconisé. Il le priait en même temps de vouloir bien lui communique: ses observations nouvelles sur la variole confluente et sur les affec. tions hystériques; car il tenait d’un de ses amis que Sydenham venait de recueillir là-dessus des remarquese fort intéressantes (2).
Sydenham lui répondit en effet le 20 janvier 1681-82, par une longue lettre divisée en deux parties : l’une sur la variole confluente, l’autre sur l’affection hystérique.
Dans la première, il déclare qu’il est, pour lui « plus clair que le jour, qu’il ne faut pas obliger un malade atteint de variole confluente à garder le lit jour et nuit avant que l’éruption soit complète (3), » c’est-à-dire
(1) V. sur G. Cole : Munk, Zhe Roil., t I, p. 509; Albert de Haller, Bibliotheca.., t. IIL, p. 362. — (2) Opera, ed. Gr., pp. 329- 330.— (3) Ibid.,p. 332. *
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avant le quatrième jour à partir de l’éruption ; de cette manière les pustules sont moins nombreuses, la fièvre secondaire moins violente, et c’est aussi le moyen de prévenir l’hématurie et le purpura hœmorrhagica.
Dans la seconde partie, il: observe que très peu dt femmes sont tout à fait exemptes d’hystérie, et qu’un assez grand nombre d'hommes parmi ceux qui se livrent aux travaux de l’esprit en menant la vie sédentaire en sont atteints (1). Il est vrai que Sydenham assimile lhypochondrie de l’homme à l’hystérie de la femme. Il vante les bons effets de la diète lactée dans certains cas d’hystérie rebelle (2).
La réponse de Sydenham à Cole fut publiée à Londres en 1682, sous ce titre: Dissertatio epistolaris ad spectatissimum Doctissimumque virum Gulielmum Cole, M. D. de observationibus nuperis circa curationem Variolarum Confluentium, necnon de afectione hysterica. Per Tho. Sydenham, M. D.
Sydenham s'était rencontré plusieurs fois en consultation avec le D' Thomas Short, membre du collège des Médecins de Londres (3); il avait reconnu son excellent esprit pratique, et éprouvé la parfaite politesse de ses manières. Short d’ailleurs lavait toujours défendu contre ses ennemis, et Sydenham reconnaissant avait eu l'intention d'écrire une histoire des maladies chroniques et de la lui dédier. Mais les douleurs de la goutte l’en empêchèrent ; toutes les fois qu’il voulait s'appliquer à ce travail, les accès ne tardaient pas à reparaître; il se
(1) lbid., p. 364. — (2) Ibid., p. 389. — (3) V. sur T. Short : Munk, The Roll., t. 1, p. 377; Wood, Afhenæ., t. Il, col. 858
contenta donc de lui offrir par une lettre datée du 21 mai 1683 un tout petit traité (Tractatulum) sur la goutte et sur l’hydropisie. Encore lui fut-il impossible de l'écrire lui-même, il ne pouvait tenir la plume; il dut donc recourir à l’obligeance d’un docteur en médecine de ses amis (1).
On connaît assez la valeur de ce petit traité, loué à l’envi par les meilleurs cliniciens. Sydenham écrivant l’histoire de la goutte à 59 ans en souffrait depuis l’âge de 25 ans. En vérité cette histoire pouvait-elle être écrite dans des circonstances plus favorables pour elle, et par un plus habile observateur ? Ce traité fut publié en 1683 sous ce titre: Tractatus de Podagra et Hydrope. Per Tho. Sydenham, M. D. Il était précédé de cette épigraphe, « Non fingendum aut excogitandum, sed inveniendum quid natura faciat, aut ferat. » Bacon.
La même année parut dans le Bulletin mensuel de la Société royale de Londres un compte-rendu plus intéressant que n'avait été jadis celui de la Méthode de 1666, dans le même recueil. Le rapporteur ne dédaignait pas de reconnaître, dès le début, la valeur de cet ouvrage. « L'histoire de la goutte, » dit-il, « faite dans ce traité est fondée sur l’expérience que son auteur possède depuis plusieurs années, et de la maladie elle-même et de la méthode de traitement. Elle est très exacte dans la description de la naissance du mal, de ses progrès, de ses causes et de ses symptômes (2) ..… » Si ce compte-
(1) Opera, ed. Gr., pp. 407-8. — (2) Philosophical transactions, for. 1083, p. 309 (August 10) Oxford.
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rendu doit être attribué au secrétaire de la Société royale, Aston en fut l’auteur (1).
Cependant Locke après avoir résidé quelque temps à Montpellier et à Paris (2), après avoir suivi, là les leçons cliniques de Barbeyrac (3), ici les leçons d'anatomie que donnait Guénelon, médecin d’Amsterdam, avec beaucoup de succès (4), était rentré en Angleterre dans le courant de l’année 1679. Il retourna dans la famille du comte de Shaftesbury et renoua avec Sydenham ses relations journalières d’autrefois : les notes médicales sont très abondantes en effet dans le journal de Locke à partir du mois de septembre de cette années « Ainsi au 20 octobre 1679, on trouve la relation complète d’une méthode curieuse et dans l'espèce très efficace employée par le D' Sydenham pour guérir une femme qui était tombée malade à plusieurs reprises (s).» Les relations directes, personnelles, de Locke et de Sydenham durent prendre fin en 1683, quand Locke suivit le comte son bienfaiteur en Hollande (6). Peut-être n’eut-il pas le temps de revoir Sydenham avant sa mort, à son retour en Angleterre en 1689.
Quoi qu’il en soit, il nous reste des portion’uns d volume manuscrit dont les matériaux semblent avoir été révisés et compiétés par Locke en 1685, ou plus tard (7) durant son séjour en Hollande « et qu’il se
(1) CF. Birch, The history, t. IV, passim. — (2) V. les Extraits du Journal de Locke publiés par King, The Life, t I, pp. 100-149. (3) Cela résulte de la notice précitée de Moréri sur Barbeyrac. — (4) Cf. Le Clerc, op. cit., p. 365. Locke résida à Paris de juin 1677 à juillet 1078, puis de nouveau à partir de novembre 1678, durant quelques mois (Cf. King, loc. sup. cit.). — (5) Bourne, 7e
Life, t. 1, p. 440. — (6) Bourne, The Life, t. Il, chap.1ix. — (7) Car on y trouve des renvois aux œuvres de Sydenham, qui concourent
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proposait d'insérer dans une collection de toutes les notes médicales, ou du moins des plus importantes, qu’il avait en sa possession; ces notes représentaient un ensemble de travaux composés à la fois par lui-même et par ses amis (1). » Locke avait intitulé ce volume : «€ Extracts of Sydenham’s Physick Books and some good Letters on various subjects. » (Extraits des cahiers de médecine de Syd. et qq. bonnes lettres sur différ. suj.). « Il ne nous reste aucune des lettres susdites (2.) » Les notes qui sont venues jusqu’à nous, quelques-unes : fort intéressantes, sont au nombre de vingt-deux : Ce sont, avec leurs sources : De Phthisi (ms. de Syd., 1683
— €t communication orale de 1682 et 1683). — De Paroxysmo nephritico (ms. de Syd., 1670. — Autre ms. plus récent, — comm. or. de 1682). — De Apoplexia
(comm. or. de 1683, — ms. de Syd., de 1670). — De Abortu (comm. or. de 1682-3). — De Mania (id.). — De Ambustis (id.). — De Arthritide (id). — De Colica hypochondriaca (id.). — De Partu difhcili et aliis ad partum attinentibus (id.). — De Contusionibus (i14.). — De Pleuritide (id.). — De Asthmate (id., — et ms. de Syd., écrit depuis 12 ans) (3). — De Paralysi (ms. de Syd., écrit depuis 12 ans). — De Crapula. — De Hæmorrhoidibus cæcis et apertis (ms. de Syd., écrit depuis 12 ans, — et comm. or.). — De Hydrope. — De mensium fluxu immodico, et mensibus cum dolore fluentibus. — De Mensium suppressione. — De variolis confluentibus. — De Methodo medendi morbos per accubitum junioris (4). — M. S.
avec la pagination de l'édition de 1685. — (1) Bourne, The Life, t. l, p. 454. — (2) Ibid, — (3) Cela ne nous apprend rien, car on ne peut assigner aux Extraits une date suffisamment approchée. — (4) Sydenham avait déjà parlé dece moyen à propos des fièvres
ho D. D. Syd. de Epilepsia puerorum (avec un fragment sur le même sujet, pris d’un ms. antérieur de qq. années — et un autre fragment écrit d’après une comm. or. de 1682 et 1683). — Tinctura alexipharmaca D. D. Syd. — Tinctura eadem editionis ultime.
La plupart des matières renfermées dans ces notes sont reproduites çà et là dans les œuvres de Sydenham. Il est d’ailleurs impossible de décider quelle part revient personnellement à Locke dans un certain nombre d’entre elles, et si elles ont été simplement transcrites des notes du grand praticien.
Ces Extraits montrent une fois de plus que Loke avait l'habitude de consulter les manuscrits de Sydenham et de suivre très exactement les progrès de ses travaux en médecine. Vers le milieu du siècle dernier, ils furent légués par le D' R. Rawlinson, avec une collection d’autres manuscrits, à la Bibliothèque Bodleienne de l’Université d'Oxford ; et ils y avaient été oubliés depuis bien longtemps quand le D' Greenhill les découvrit et les publia en 184$ sous le nom d’Anecdota Sydenbamiana (1) ; maïs ne connaissant pas l'écriture de Locke, il ne put préciser leur véritable origine. C’est Bourne qui, en 1876, a restitué à Jean Locke la paternité de ce manuscrit (2).
En 1685, Sydenham s’occupa de rééditer les œuvres
continues, dans la Section I de la Méthode de 1666 (Opera, ed. Gr.., p. 55). Desault a fait observer que l’Ecriture mentionne au troisième livre des Rois, chap. 1, vers. 1-4, un fait semblable, Toutefois nous ferons observer qu'il s’agitsimplement ici de la vieillesse du roi David, tandis que les cas indiqués par Sydenham se rapportent tous à la maladie, — (1) Anecdota Syd. : Medical notes andobservations Of Th. Syd., M. D... Oxford, 1845, in-18; 2.ed., 1847 (V. la préface, pp. ii-vr). — (2) Bourne, The Life, t. I, p. 454.
ou qu’il avait publiées jusque-là. Ses Observationes furent remanices et améliorées en beaucoup d’endroits. Le titre en fut conservé, et augmenté de ces mots : Editio quarta ab authore adhuc vivo emendatior et auctior reddita (1). Les Episiole responsorie, la Dissertatio Epistolaris et le Tractatus dé Podagra et Hydrope, malgré quelques additions, étaient qualifiés simplement d’Editio Secunda (2).
Parmi les modifications des Epistolæ il en est une qui mérite d’être citée. Sydenham proclamait de nouveau sa confiance dans le quinquina; mais il lui reprochait de produire par un usage prolongé du Rhumastime scorbutique (3). Il avait même modifié dans ce sens le chapitre des Observationes sur le Rhumatisme (4.) Dans cet intervalle la réputation de l'écorce du Pérou était arrivée en France à son apogée. Notre fabuliste, à la prière de la duchesse de Bouillon, avait fait pour elle la dépense d’un Poëme du quinquina, en deux chants, pour célébrer :
l'écorce du Kin, seconde Panaçée .. Ce trésor sans pareil Cet arbre ainsi que l'or digne Fils du soleil (5).
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Malgré quelques récalcitrants, la réputation de lécorce était désormais établie :
Le Quin regne aujourd’hui : nos habiles s’en servent. Quelques-uns encore conservent, Comme un point de religion,
L’interest de l'école et leur opinion (6).
(1) Opera, ed. Gr., p. xix. — (2) Ibid, pp. XX, XXI, XXUI, — (3) Ibid., p. 281.— (4) Ibid., p. 261. — (5) Poème du quinquina… de M. de la Fontaine, chant I, vers 44, 49, 50, à Paris, chez Denis Thierry. et Claude Barbin.… 1682, in-12. — (6) Ibid., ch. 11, vers 74 et seqq.
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Cet enthousiasme ne fit que s’accroître. Racine dans ses lettres à Boileau nous révèle qu’en 1687 les gens de la Cour se livraient à une véritable « débauche de quinquina.…. On commencera bientôt, » dit-il, « à la fin des repas à le servir comme le caf: etle chocolat... (1) on ne voit à la Cour que des gens qui ont le ventre plein de quinquina (2). »
Le 7 novembre 1684, le D' Charles Goodall (3), membre du Collège des médecins de Londres, avait offert à ses confrères un curieux ouvrage sur la fondation et l'établissement de ce corps célèbre (4); il y joignait l’histoire des mesures que le collège avait dû prendre depuis sa première origine contre les empiriques et les praticiens dépourvus de la licence. L’auteur dans Sa préface avait êté conduit à faire un exposé rapide des œuvres de Sydenham : son appréciation était des plus flatteuses. « Ces incomparables traités, » disait-il, « sont tracés d’après l'observation la plus exacte et là plus fine des maladies et de leurs symptômes ; ils sont accompagnés d’hypothèses naturelles fort judicieuses, et des indications curatives que l’auteur en atirées. Il a donné une histoire si exacte des maladies aiguës depuis 1661 jusqu’à 1680, que c’est à peine si l’on y trouverait une phrase qui ne fût pas à sa place (5). »
(1) Lettre du 24 août 1687. — (2) Lettre du 17 août 1687 (Edit. Paul Mesnard). — (3) V. sur C. Goodall : Munk, 7'he Roll., t. I, p. 402. — (4) Ibid., p. 404. — (5) C. Goodall, The Royal College of Physicians of London, founded and established by Law, as appears by Letters Patent. acts of Parliament, adjudged Cases, etc. and an historical account of the college's proceedings against Empiricks and unlicensed Practisers.. In The Epistle Dedicatory.., London, 1684.
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Sydenham conserva un souvenir reconnaissant pour son ami, qui d’ailleurs avait toujours pris sa défense contre ses adversaires ; et le 29 septembre 1686, il lui écrivit pour lui dédier les observations qu’il venait de faire sur une fièvre d’un nouveau genre. A leur suite se trouvaient deux petits traités ayant chacun l'étendue de quelques pages ; l’un sur une fièvre putride venant compliquer quelquefois la variole confluente (De febre putrida variolis confluentibus superveniente) ; l’autre sur l’hématurie symptomatique d’un calcul rénal (De Mictu sanguine a calculo renibus impacto). L'ouvrage parut à Londres en 1686, sous ce titre : Schedula monitoria de novæ febris ingressu. Per Tho. Sydenham, M. D., avec la même épigraphe que le traité de la goutte (1). Deux ans après, Sydenham publia une seconde édition améliorée, avec la mention : Editio secunda ab auihore adhuc vivo emendatior ac auctior reddita (2). À cette édition était jointe une ode latine où le D' Edouard Hannes, poète estimé de son temps, faisait l’éloge de Sydenham.
Dans la Schedula Syÿdenham une fois de plus repoussait la méthode sudorifique comme moyen général de traitement dans les maladies fébriles. « J’affirme, » dit-il, « avec assurance, que la méthode de la saignée combinée à la purgation rendra plus de services que tout autre moyen dans la cure du plus grand nombre des fièvres. Il est vrai, la diaphorèse, à proprement parler, est le procédé favori dont se sert la nature pour éliminer la matière fébrile: et c’est en effet le moyen le plus naturel dont elle dispose toutes les fois que, laissée à elle-même,
(1) Th. Syd. Opera, ed. Gr., p. xxuI. — (2) Ibid.
ET re elle digère cette matière, et, après l’avoir conduite à un degré de maturité convenable, la chasse au dehors par une douce chaleur... Mais notre art ignore les transformations que doit subir cette matière fébrile pour être préparée à son expulsion ; et d’ailleurs, les connût-il, qu’il lui resterait à savoir les marques certaines du stade ultime de ces transformations, et par conséquent le moment le plus opportun de provoquer les sueurs... Il n’y a personne, je crois, si peu versé qu’il soit dans la pratique médicale, qui n’ignore tout le mal que font à un grand nombre de malades, par l'abus des sudorifiques, les vieilles femmes et les gens maladroits qui se donnent pour médecins (1). »
Sydenham heurtait manifestement ainsi la pratique de bien des confrères. Un médecin écossais, d’un bon esprit médical d’ailleurs, raconte combien il fut étonné en lisant en 1687, dans la Schedula, le traitement des fièvres si paradoxal que proposait l’auteur ; son embarras était d'autant plus grand qu’il sentait combien lopinion qu’il avait conçue du mérite de Sydenham était capable d’en imposer à sa crédulité (2). Il se résolut donc à faire le voyage de Londres, afin de proposer à Sydenham ses doutes et ses objections. Mais il ne fut pas longtemps sans prendre goût à la société de cet homme dont on disait tant de mal, et il demeura quelques mois avec lui. « Je m'en retournai, » dit-il, « aussi joyeux que si j'emportais un trésor (3). »
(1) Ibid., pp. 507-8. — (2) Cf. Brown, Horæ subs., p. 233. — (5) Ibid., p. 234. André Browne a consignéses impressions de voyage dans un livre déjà cité : À vindicatory ; fauted’avoir pu consulter
cet ouvrage nous avons dû nous contenter des citations données par Brown dans les Horæ subseciræ.
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La dernière affection dont Sydenham venait de publier l’histoire fut celle qui remplit de souffrance les derniers temps de sa vie. L’hématurie dont il avait été atteint en 1677 reparut au printemps de 1686. « Pendant presque tout l’hiver précédent, » dit-il, « j'avais souffert de la goutte; l’inaptitude de mes membres au mouvement m'avait condamné au repos plus longtemps que d’habitude. L’hématurie se montra de nouveau. J’hésitais àrecourir une autre fois à la purgation (1). Car dans ces dernières années, où tout mon corps s'était transformé pour ainsi dire en un foyer de goutte, le purgatif le plus doux ramenait infailliblement un accès prolongé. Enfin, je pensai que si je prenais un calmant après chaque purgation, la nuit suivante, le tumulte excité par le purgatif serait apaisé, et qu’ainsi je pourrais reprendre mon ancien procédé, celui d’une dose de manne à chaque semaine. Je fis donc dissoudre deux onces et demie de manne dans du petit-lait, pour le matin ; et le soir au moment de m’endormir je pris dans de la bière légère seize gouttes de laudanum liquide. La manne et le laudanum furent répétés jusqu’à six fois, deux fois par semaine. Je me contentai ensuite d’une seule dose de manne par semaine, car les mauvaises humeurs avaient été tellement purgées qu’il n’y avait plus à craindre du côté de la goutte. Mais, convaincu que si la manne avait quelque propriété dissolvante ou lithontriptique, un remède très astringent tel que le laudanum devait nécessairement affaiblir jusqu’à un certain point l'efficacité de cette substance, je pensai qu’il valait mieux m’abstenir de
(1) Sydenham fait allusion à la manne de frêne administrée dans du petit-lait. Il s’en était servi avec succès en 1677.
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narcotique, puisque la purgation était réduite à uneseule par semaine. Je m’arrêtai donc à ce parti durant plusieurs mois, en fixant toujours la purgation au même jour de la semaine, et je ne m’écartai de cette habitude sous aucun prétexte. À la première purgation la douleur que j’éprouvais dans le dos s’affaiblit; mais peu de temps après, la seconde purgation servit de signal à la goutte qui commença à s'attaquer tantôt aux articulations, tantôt aux organes internes : le laudanum fit justice de ces tentatives du mal (1). »
À ce propos, Sydenham ne voulant rien oublier de ce qui pouvait rendre service aux personnes atteintes comme lui d’hématurie d’origine goutteuse, a raconté ses habitudes et le genre de vie qu’il s’imposait à lui-même. «Le matin, » dit-il, « au lever, je bois une tasse ou deux d’une décoction de feuilles de thé; je vais ensuite en voiture jusqu’à midi; de retour chez moi, je prends tous les aliments qui me font plaisir et qui sont digestibles, mais modérément (c’est à quoi il faut veiller avec la plus grande attention, toujours et par-dessus tout) ; aussitôt après, chaque jour, je bois un peu plus d’un quart de livre commune (la pinte) de vin des Canaries, pour venir en aide à la digestion de l'estomac, et prévenir la goutte viscérale. Je monte de nouveau en voiture, et, quand mes occupations me le permettent, je vais à la campagne respirer un air plus sain, à la distance de deux ou trois milles. À souper, je ne prends que de la bière légère ; mais j'en bois de nouveau une fois dans mon lit, avant de m’endormir, dans le but de rafraîchir et de diluer les
(1) Opera, ed. Gr., pp. 523-4.
== humeurs âcres et chaudes qui séjournent dans les reins, et d’où'se forme le calcul. J'ai soin, surtout en hiver, de me coucher de bonne heure: rien ne sert mieux à mener à terme la digestion et l'assimilation des aliments. Toutes les fois que j’ai un long chemin à faire en voiture sur une route pavée (car les plus longues distances sur des routes non pavées ne me font aucun mal), je prends un bon petit verre de bière avant de me mettre en route; si je m'arrête assez longtemps quelque part, j'en fais de même ; ce moyen m'est assez bon pour prévenir l’hématurie. Depuis ces dernières années, si jecommets quelque infraction à l’égard des six choses non naturelles (1), la matière goutteuse se reporte aussitôt à l’intérieur : j’éprouve alors un profond malaise, des envies de vomir, un peu de douleur abdominale; les extrémités deviennent indolentes, et plus inhabiles au mouvement que d'habitude. Dans ce cas, j’absorbe un conge de liqueur de posset ou de petite bière, et aussitôt après avoir vomi toute cette boisson, je prends un petit verre de vin des Canaries additionné de dix-huit gouttes de laudanum liquide, puis je me mets au lit. Ce procédé ma sauvé plusieurs fois d’une mort imminente (2). » Sydenham écrivait ces lignes en 1688. Il mourut l’année suivante, épuisé par le travail et par les progrès de son affection. D’après le récit d’un de ses amis, « la goutte. se jeta sur les viscères ; il fut pris de vomisse-
(1) Et. Blancard (Lexicon medicum, edit. Kühn, Lipsiæ, 1832) énumère ainsi les six choses non naturelles : l’air, le manger et le boire, le mouvement et le repos, le sommeil etles veilles, les passions de l’âme, les diverses excrétions et rétentions. L’excès de l’une d'elles, ajoute-t-il, produit souvent les maladies. — (2) Opera, ed. Gr., pp. 524-6.
que
ments et de diarrhée considérables, qui hâtèrent le moment de sa mort... Pour comble de maux, le calcul rénal ayant ulcéré les vaisseaux voisins, il fut pris d’une hématurie dont sa vieillesse épuisée ne put supporter l’excessive abondance; dès lors, s’abandonnant à sa destinée, l'âme remplie de paix et de sérénité au milieu de tant de douleurs, il expira (1). » Sa mort arriva le 31 décembre 1689 (2), dans sa maison de Pall Mall, rue d’un des faubourgs de Westminster. Son corps fut enseveli dans Péglise de Saint-Jacques de Westminster, sa paroisse, dans un des bas-côtés, près de la porte méridionale (3).
En 1809, le Collège des Médecins songea à faire réparer le monument de sa sépulture (4). Ce projet fut réalisé l’année suivante, et l’on grava cette épitaphe sur la pierre tombale :
Prope hunc locum sepultus est Thomas SypenHam Medicus in ævum nobilis. Natus erat A. D. 1624. Vixit annos 65. Deletis veteris sepulchri vestigiis, Ne rei memoria interiret, Hoc marmor poni
jussit collegium Regale medicorum Londinense A. D.r1810. Optime merito (5).
Sydenham, par son testament daté du 27 novembre 1688, désignait M. Malthus (6), pharmacien de Pall Mall, comme exécuteur testamentaire (7). Il or-
(1) Ibid., p. 532. — (2) J.-G. Nichols, The topographer and genealogist, t. LI, p. 498, London, 1846-58. Si le registre des décès a été cité exactement par Nichols, il contient une erreur : Guillaume au lieu de Thomas.— (3) Wood, Athenæ, t. Il, col. 839.— (4) Munk, The Roll., t. 1, p.310 (note). —(5) Th. Syd. Opera, ed, Gr., p. xv. — (6) '« Homme honnête, » dit Sydenham « et d’un esprit audessus de l’ordinaire. » Sydenham l'avait guéri d’un rhumatisme en 1679 (Cf. Opera, ed. Gr., p. 300). — (7) V. sur le testament de Sydenham, Latham (7'he Life, p. xLv).
es donnait que ses restes fussent ensevelis sans aucune pompe funéraire; à son fils aîné Guillaume il léguait ses biens qui consistaient dans des terres situées dans les comtés de Herts et de Leicester, mais à la charge de payer à ses deux autres fils Henri et Jacques une somme de 200 livres sterling {1), et à Madame Catherine Gée, sa belle-mère, la somme annuelle de vingt-cinq livres. Il laissait encore trente livres pour faire donner une éducation professionnelle à son petit-neveu Jacques, lun ces fils de Marie Thornill, fille aînée de Guillaume, son frère (2). Jacques devint plus tard Sir James Thornill, chevalier, l'artiste renommé, premier peintre de la reine Anne. Thomas Sydenham avait eu la consolation de voir autour de lui Barbe, Thomas, et Henriette- Marie, ses trois petits-enfants (3).
Son fils aîné, Guillaume, naquit à une date inconnue, mais avant 1666 (4); il le guérit de la variole en 1670 (5). Nous savons qu’il entra comme pensionnaire au Collège Pembroke, de Cambridge, vers 1674; il laissa cette université sans avoir pris aucun grade. Plus tard, il devint docteur en médecine d’une université étrangère, et il fut admis à la licence du Collège des médecins le 29 novembre 1687. Il mourut probablement en 1738, du moins il n’est plus mentionné sur la liste du Collège à partir de cette époque (6). En 1668, Sydenham avait probablement son second fils (7).
(x) Un codicille daté du 29 nov. 1688 retranchait de la somme destinée à Henri, qui était alors en Espagne, 50 livres qui lui avaient été avancées. — (2) À general dictionary, loc. cit. — (3) J.-G. Nichols, The topographer, t.lII, pp. 492, 493.— (4) Th. Syd. Opera, ed. Gr., p. 50, nota, col. 1. — (5) Ibid., p. 193. — (6) Munk, The Roll., t.I, p. 475. — (7) Car dans la Méthode de cette année, il
Il avait formé le dessein de composer un ouvrage sur les maladies chroniques. Lorsqu'il écrivit à Paman le 10 mars 1679-80, il lui avait déjà confié son dessein, mais il croyait reconnaître de plus en plus que cette tâche était bien lourde pour lui. Toutefois il ne souhaitait rien tant que de la pouvoir exécuter; en attendant il lui offrait en spécimen son Traité de la maladie vénérienne (1). Mais le mauvais état de sa santé l’empêcha de réaliser son dessein ; et lorsque cinq ans plus tard, dans sa lettre à Short il lui rappela cette Histoire des maladies chroniques qu’il avait songé à lui dédier, il ne put guère offrir à son ami que le petit traité de la goutte et de lhydropisie.
Enfin Sydenham, peu de temps avant sa mort, méditait un traité de la phthisie (2). Il ne nous reste làdessus qu’un petit traité de trois pages Tabis descriptio et Cura inséré dans une œuvre posthume dont il nous reste à parler.
Sydenham avait composé avec un grand soin et écrit de sa propre main une sorte de Code de pratique médicale à l’usage de son fils aîné (3). En 1692, le D' Montfort qui avait été l’un des amis intimes du grand praticien, ne voulant pas laisser tomber dans l’oubli les règles précieuses contenues dans ce manuscrit, en fit tirer à Londres vingt exemplaires environ qui circulèrent dans le domaine privé. Cet ouvrage ne demeura pas longtemps caché ; la même année il parut en appendice
ne dit plus unicus mais simplement filiolum meum (Opera, ed. Gr., p. 152, nota, col. 1). — (1) Ibid., p. 307. — (2) Ibid., p. 532. — (3) Ibid., p. 531.