‹ Thomas Sydenham: Sa vie et ses œuvresChapitre 19 sur 22 · D) CN EC · texte numérisé non relu

D) CN EC

dans la volumineuse collection des Miscellanea Curiosa | imprimés à Nuremberg.

Lorsque l’année suivante le D" Montfort eut connaissance du fait, il fit paraître aussitôt une édition nouvelle, intitulée : Processus integri in Morbis fere omnibus curandis a D). Thoma Sydenham conscripti. Quibus accessit graphica symptomatum delincatio. Cette édition fut dénommée la première ; car celle de 1692 avait été trop. restreinte pour mériter ce titre. En outre elle était précédée d’une préface du D’ Montfort, et d’une pièce de vers latins où le D' Christophe Crelle, tout en célébrant la mémoire de Sydenham, adressait à l’éditeur son ami des éloges hyperboliques. Lorsqu'une nouvelle édition parut à Londres, deux ans après (1695), la pièce de vers précédente était remplacée par une autre semblable du même auteur et à la même adresse; mais en outre, chose plus digne d'intérêt, l’édition de 169$ était augmentée du petit traité de la phthisie indiqué plus haut, d’un autre sur la goutte (De Podagra) et de quelques additions faites çà et là et de moindre importance. Le titre était ainsi modifié : Processus intesri…, una cum plurimis observatu dignis, necnon de phthisi tractatulo nunquam antehac edito (x).

Les Processus integri avaient été réputés longtemps le seul ouvrage posthume de Sydenham lorsqu’en 1763, un article de la Biographia britannica vint appeler l'attention du public sur un manuscrit ayant appartenu à l’évêque More et intitulé : Theologia rationalis, by D' Thomas Sydenham (T. R. par le D' T. S.). L'auteur ajoutait qu’à

(1) Ibid., p. xx1v.

TO

cette heure ce manuscrit était probablement la proprièté de la Bibliothèque de l’Université de Cambridge (x). C’est là en effet que l’a retrouvé le D' Latham : celui-ci l’a publié pour la première fois dans le second volume de sa traduction anglaise des œuvres de Sydenham (pp. 307 et seqq.). Le manuscrit est en anglais, et d’une époque postérieure à celle du grand clinicien ; il ne contient aucune indication sur son histoire ou son authenticité. Nous sommes donc obligé de demeurer dans le doute sur l’origine de cette œuvre, qui d’ailleurs n’a rien de médical. L'existence de Dieu et ses perfections prouvées par la beauté et l’ordre qui règnent partout dans l’univers, l'excellence de l’âme humaine et son immortalité, les devoirs de l’homme envers Dieu, telles sontles considérations principales, prises du point de vue moral, que renferme cet écrit.

Aux qualités intellectuelles d’ordre supérieur que manifestent ses œuvres, Sydenham joignait de rares qualités morales. Comme l’a dit lun de ses contemporains, Pechey, « une veine de sincérité coule au travers de ses œuvres (2). » Et il ajoute plus loin: «Il était religieux, loyal, instruit, d’un jugement solide, d’une honnêteté sans alliage (3). » Le D' Emeric, qui l’avait connu personnellement à Montpellier, donne aussi de lui un excellent témoignage. « C'était un homme d’un grand jugement et d’une probité reconnue (4). »

Sydenham, en effet, avait un caractère plein de fran-

(1) Andrew Kippis, Biographia Britannica, t. VI, part. I, p. 3870, London, 1747-1763. — (2) The whole works of... Th. Syd., 5 ed., p- I, 1712. — (3) Ibid., p. 1v. — (4) Cf. P. Desault, Dissertation sur la Phthisie, p. 358, Paris, 1738.

chise et de bienveillance. Nous savons comment André Browne venu d’Ecosse pour lui proposer ses doutes sur une question médicale avait fini par passer plusieurs mois en sa compagnie. Un jour le D' Molyneux, ami de Locke, ayant appris le degré d'intimité qui régnaït entre Locke et Sydenham, avait voulu lier connaissance avec ce dernier. Il en écrivit un jour par occasion à Locke après la mort de Sydenham. « Je lui trouvai, » dit-il, « une telle finesse d’observation des malades, une habileté si achevée dans la science pratique de sa profession, et avec cela une nature si communicative, que mes rapports avec lui me firent le plus grand bien (r).» Au reste, si l’on s’en rapporte À une anecdote racontée par le D' Paris, ce caractère franc ne lempêchait pas de recourir au besoin, dans l'intérêt de ses malades, à d’innocents stratagèmes (2).

(1) The works of John Locke, in ten volumes, 10 ed., t. IX, p. 450, London, 1801.— (2) Voici cette anecdote en substance. Sydenham avait soigné longtemps et sans succès un riche gentilhomme; il finit un jour par lui déclarer qu’il ne pouvait plus rien pour sa guérison et l’engagea à aller consulter en Écosse, à Inverness, un médecin très habile nommé Robinson. Le gentilhomme part, muni d’une lettre de recommandation de Sydenham et d’une note détaillée sur sa maladie. Il arrive à Inverness, y cherche en vain le Dr Robinson : personne ne se souvenait d’avoir jamais vu un médecin de ce nom. De retour auprès de Sydenham, il lui exprime en termes très vifs combien il est indigné d’avoir fait un voyage de quelques centaines de milles sans aucun résultat, « Bien, dit Sydenham; vous portez-

vous mieux, maintenant! — Oui, répond le gentilhomme, je me porte tout à fait bien, à présent, mais ce n’est pas à vous que je dois des remerciements. — Certes. non, dit Sydenham, mais vous

pouvez faire honneur de votre cure au Dr Robinson. Mon intention était de vous fournir un but de voyage; or, en allant vous songiez aux cures merveilleuses du Dr Robinson, et en revenant, vous ne songiez qu’à me gronder. » (Cf. S. A. Paris, Pharmacologia, 6ed., t. I, p. 65. London, 1825).

Celui qui possédait à un degré si rare les qualités de bon sens et d'observation exquise qui l’ont fait surnommer l’Hippocrate moderne était le type achevé du médecin tel que le décrivit autrefois le Divin vieillard. Maints endroits de ses livres témoignent d’une grande piété, et il prononce toujours le nom de Dieu avec une profonde vénération. Nous avons déjà cité ce beau passage par lequel débutait la préface de son premier ouvrage; il serait facile d'apporter des exemples de même genre. II avait de la médecine l’idée la plus relevée, et il était plein d’enthousiasme pour elle. «L'art de la médecine, » dit-il, « lorsqu'il est vraiment un art, est le plus précieux de tous les dons d’ici-bas, et il est autant au-dessus d'eux que la vie est au-dessus de tous les biens dont elle nous apporte la jouissance (1). » Son dévouement pour le prochain, son désir de le soulager étaient à la hauteur de cet enthousiasme. « Si mes cruelles douleurs, » disait-il, « si l'impossibilité de me mouvoir et tous les autres maux du corps dont j'ai été affligé pour la plus grande part de ma vie et qui n'ont entravé si souvent dans l’exercice de ma profession, au détriment de mes affaires domestiques ; si tout cela, dis-je, aboutit à procurer aux autres du repos et le soulagement de leurs douleurs, j’estimerai, au moment d’entrer dans l’autre monde, que j'ai déjà reçu une, récompense des misères que j'ai souflertes dans celui-ci » (2). Et ailleurs : « Au dernier jour de ma vie, je pourrai me donner ce témoignage que non seulement j'ai travaillé avec une sincérité parfaite et un soin achevé à la guérison de

(1) Opera, ed. Gr., p. 345. — (2) Ibid., p. 454.

tous les malades qui se sont confiés à mes soins, quelle que fût leur condition, n’en traitant aucun autrement que je n'aurais voulu être traité moi-même, si j'avais été à leur place ; mais encore, que dans la faible mesure de mon talent, je me suis appliqué de toutes les forces de mon intelligence à laisser à mes successeurs une méthode de traitement des maladies plus certaine : bien persuadé que le moindre progrès dans ce genre de connaissance, ne servirait-il qu’à nous apprendre la guérison des maux de dents ou celle des cors aux pieds, serait d’un bien plus grand prix qu’une science superficielle ou que les vaines subtilités des théories les plus séduisantes : car celles-ci ne servent peut-être pas davantageau médecin pour guérir ses malades, qu’il ne sert à un architecte d’être excellent musicien pour construire un édifice (1). » Un jour il eut à traiter un pauvre homme de son voisinage qui souffrait beaucoup d’une colique bilieuse ; il avait essayé vainement l’usage des narcotiques. « J’eus pitié de ce pauvre homme, » dit-il, « et de la misère où son mal lPavait réduit; et je lui prêtai un de mes chevaux pour qu’il fit de longues courses (2). » Nous avons vu quelle était sa modestie. Lorsqu'il écrivit à Paman sur son dessein de composer une histoire des maladies chroniques, il s’effrayait des difficultés d’une semblable tâche, « surtout pour moi, » dit-il, « qui suis trop dépourvu de cette habileté et de cette pénétration d'esprit qui seraient ici de rigoureuse nécessité (3). » Et celui qui s’exprime ainsi est l’auteur du Traité de la goutte, « cette merveilleuse monographie, » dit Trousseau, « à

(1) Ibid., p. 116. — (2) Ibid., p. 198. — (3) Ibid., p. 307.

la fois si courte et si complète (1)! » l'auteur du Traité de l'affection hystérique, « chef-d'œuvre admirable d'observation et de médecine pratique, » que Trousseau et Pidoux regardaient « comme un des plus beaux titres de gloire de ce grand observateur (2). »

Ilétaitindifférentaux honneursetà la renommée. Depuis environ seize ans, il exerçait à Londres avec le plus grand succès, lorsqu'il se fit recevoir docteur en médecine. « Je n’ambitionne pas, » dit il, « le titre de philosophe ; et quant à ceux qui se flattent d’y avoir droit, s'ils peuvent me jeter le blâme parce que je ne me suis pas efforcé d'approfondir des questions si mystérieuse » — il faisait allusion à l'échéance variable des accès paludéens, — « jeles prie d'attendre, pour faire le procès des autres, qu’ils aient appliqué leur talent d'observation à l'étude de certaines œuvres que la nature nous met partout sous les yeux. Je me plairai à leur demander pourquoile cheval arrive à son développement complet à, l’âge de sept ans ; l’homme à celui de vingt et un ans; pourquoi parmi les plantes, cette espèce fleurit en imai, cette autre en juin, cette autre en un moment différent de l’année. Je pourrais leur poser ainsi des questions infinies. Si donc les plus savants ne laissent pas d’avouer là-dessus leur ignorance, pourquoi me faire un crime de la réserve que j’apporte dans une question non moins difficile, peut-être même inexplicable, celle de la genèse des accès intermittents (3)? » Que de fois Sydenham exprime une semblable idée ! Ce n’est pas à dire qu’il ne proposit

(1) Clin. méd., éd. cit., t. IL, p. 317. — (2) Traité de thérap. et de mat. méd., 9 éd., t. 1, p. tor. Paris, 1877. — (3) Opera, ed. Gr., pp. 69-70.

or jamais d’hypothèses ; on le lui a même reproché. Mais il serait injuste de leur donner plus d'importance qu'il n'en donnait lui-même : or il répète souvent qu’il faut les prendre pour ce qu’elles valent, et que, pour son propre compte, il n’y tient pas.

Théophile Bordeu, dans un charmant parallèle, a rapproché Barbeyrac et Sydenham : « On a dit qu’ilsse ressemblaient par leur physionomie autant que par leurs mœurs douces, honnêtes, simples et pleines de candeur : ils étaient l’un et l’autre gentilshommes et avaientapporté dans l’exercice de leur profession, qu’ils faisaient par goût et non par nécessité, la noblesse de leur extraction : ils surent l’un et l’autre réduire la médecine à sa plus grande simplicité et en saisir, pour ainsi dire, Le plus pur esprit, au milieu des querelles et des factions excitées par l’ardeur des chimistes et les curieuses recherches des théoriciens... ils n'étaient pas savants... mais ils étaient sages (1). »

Sydenham dans ses œuvres respecte profondément la vérité : toujours il est sincère. Il est probable que, sans son propre aveu, nous ne connaitrions pas sa fuite de Londres au plus fort de la peste de 1665 : seule tache dans cette belle vie de médecin. Sa simplicité Péloignait invinciblement du charlatanisme même sous ses formes les moins avouées. C’est ainsi qu’il accuse « ces remèdes pompeux qu’on accumule sur la tête des moribonds, de. la même façon qu’on enguirlande un animal qu'on va bientôt immoler (2). » Il improuve même « certaine femmes de qualité dont la bienveillance et la charité seraient mieux employées à nourrir les pauvres qu’à les

(1) (Th. Bordeu] Rech. sur qq. points d’hist. de la méd..., t. I, pp. 237-8, Paris, 1764. — (2) Opera, ed. Gr., p. 301.

OS

médicamenter (1). » Il ne cache pas davantage son aversion pour les clinicæ mulierculæ qui, sous prétexte de combattre la malignité, écrasaient les malheureux patients sous le poids des couvertures (2).

Bien que Sydenham professât la religion protestante, il savait néanmoins reconnaitre les bons procédés de ses confrères de religions différentes. Il avait dédié à un protestant son grand ouvrage des maludies aiguës; si la mort lui en eût laisse le temps, il aurait fait hommage de son histoire des maladies chroniques à Thomas Short, catholique romain.

(1) Ibid., p. 246. — (2) Ibid., p. 152, nota, col, 2.

Page 1