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CHAPITRE VI

Nous arrivons à une question délicate : celle des rapports de Sydenham avec ses contemporains. Les plus illustres tenaient à son égard le langage le plus respectueux. Morton dans ses œuvres, publiées en 1696, prononce toujours son nom avec éloge « Clarissimus doctissimusque noster Sydenham...…. magnus ille vir.. Ipse author clarissimus (1). » Quand ïil s’écarte du sentiment du maître, c’est toujours dans les termes d’un profond respect. À propos de la variole, il improuve à regret le régime froid que Sydenham, dit-il, n’appliquait plus avec la même rigueur à la fin de sa vie : « Liceat igitur mihi, veritatis ergo, renilenti licet animo, à magni Sydenhamii sententia de regimine in hoc morbo discedere (2). » Il use de la même réserve quand il oppose son sentiment à celui de Sydenham sur les fièvres inflammatoires : « Dolet quidem me in hac dissertatione a sententia magni Sydenhamii discrepasse : sed rationibus... pensitatis constabit me multo usu fretum atque experientia edoctum, non rixandi, vel certandi causa, ve-

(1) Opera, ed. Lugd. cit., p. 381. — (2) Ibid., p. 383.

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rum veluctanti animo contradixisse (1). » Walter Harris, dans son estimable traité des maladies des enfants, que Sydenham l’avait engagé à publier, ne rappelle jamais son nom qu'avec éloge (2). Il faudrait rappeler aussi tous les témoignages d’approbation, d'estime et d’affectueuse vénération que lui donnent dans leurs lettres Brady, Paman, Cole, Locke surtout qui le connaissait tant (3).

Mais il était impossible que des voix discordantes ne se fissent pas entendre au milieu de ce concert de louanges et d’approbations. S'il fallait chercher dans le caractère de Sydenham quelques motifs de la critique méchante, parfois calomnieuse, que dirigeaient contre lui plusieurs de ses contemporains, nous n’en trouverions pas d’autre que sa grande sincérité. Sydenham fut toujours sensible à ces procédés malveillants, et d’ailleurs injustes à ‘égard d’un homme qui reconnaissait sans peine le mérite de ses contemporains. « Plusieurs, » dit-il, « ont bien mérité de la médecine, en s'appliquant à l’étude des différents ordres de science qui peuvent la perfectionner, et ma plume ne suffit pas à exprimer les éloges qui leur sont dus (4). » Aussi plus d’une fois se plaint-il de ses ennemis, mais sans jamais nommer personne. Nous savons cependant qu’au nombre de ces voix criardes était celle de Martin Lister : « En plus d’une occasion, le grand Sydenham fut l’objet de son aigre critique, je dirais presque de sa grossièreté. Parlant de lui en gros

(1) Ibid., p. 236. — (2) Ibid., in fine : De morbis acutis infantum, authore Gualtero Harris, pp. 1, 17, 19. — (3) V. en partic. une lettre de Locke au D, Molyneux, datée du 20 janv. 1603. (The Works of J. Locke, éd. cit.,t. IX, p. 464.) — (4) Opera, ed Gr., p. 9.

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avec d’autres savants, il emploie l’injustifiable désignation de nos gens, nostri homines (1). C’est à lui qu'il fait allusion lorsqu'il mentionne les vains et récents commentateurs de la nature qui cherchent à jouer le philosophe au moyen d'explications en l'air de la nature des maladies et de leurs remèdes pour attirer ainsi quelque crédit auprès des ignorants. Tels sont, ajoute-t-il, tous ceux qui n'ont pas étudié la physique (2) à fond et pour tout de bon. Il faut dire au contraire à l'éloge de Sydenham que bien qu’il se plaigne souvent, et de façon à montrer quil en était touché, de la dureté et de l’injustice de ses contemporains, jamais il n’en désigne aucun par son nom (3). » Une autre fois la théorie de Sydenham sur les effluves terrestres, cause d’épidémies, jette Lister dans une véritable fureur; il met au défi l’illustre clinicien de désigner quelles roches en peuvent être la source : « Dis-le donc, » s’écrie-t-il, « disle donc si tu l’oses, si tu le peux... que l’on est sage, quand on se paie de paroles! » Quanta sapimus, verba dando (4)!

Au reste, André Browne, celui-là même que la première lecture de la Schedula avait presque révolté, nous a laissé, sur les contemporains de Sydenham, des réflexions d'autant plus instructives qu’elles sont le fruit des rela-

(1) Henning fait allusion ici à une préface écrite avec beaucoup d'humeur et qui sert de préambule aux Sex Exercitationes medicinales de Lister (V. post finem operum R. Morton, ed. Lugd. cit.). — (2) Le trad. français préfère cette expression à celle de médecine. — (3) Essai sur la vie du Dr Lister [par le D° G. Henning] in : Voyage de Lister à Paris en MDCXCVIII. Trad. pour la première fois, pub. et ann. par la soc. des Biblioph. fr., p. 10, Paris, 1873. —(4) Appendix ad R. Morton.… opera medica (vol. IV), pp- 153-4, Amstelœdarni, 1609.

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tions personnelles qu’il avait entretenues avec le grandi praticien, vers la fin de sa vie : « Peut-on croire, » écrit-il, « que ce grand homme, qui pendant toute sa vie témoigna si bien d’une âme noble, généreuse, clairvoyante, mourrait avec la réputation d’imposteur, d’assassin de l'humanité ? Et lu‘ déclarait souvent qu’il serait plus affligé d'avoir mérité une imputation pareille, que de subir n’importe quel châtiment ! Il méprisait les flatteries du monde, les applaudissements populaires, les richesses, les honneurs, jusqu’à sa propre santé qu’il ruinait par ses méditations profondes et continuelles, par ses rêveries; il sacrifiait libéralement tout cela pour le bien public. Après avoir longtemps examiné les méthodes de traitement de la plupart des maladies qui étaient communément adoptées, et les avoir abandonnées comme inutiles et impropres à leur fin; après en avoir découvert d’autres plus efficaces, en scrutant la nature, il vint à ne retirer de tout cela pour toute récompense que la calomnie et l’ignominie, la jalousie de plusieurs de ses confrères du Collège, et de quelques autres : jalousie qui finit par atteindre un si haut degré d’indignation qu’ils s’efforcèrent de le bannir de cetteillustre société, comme coupable d’hérésie médicale; d’autres enfin par la médisance arrivèrent à l'empêcher d’être appelé dans la famille royale où déjà il avait eu à donner ses conseils, en mème temps que les premiers médecins (1). » Sydenham, en effet, malgré tout son talent, ne fut ni agrégé ni membre du Collège des médecins de Londres. Munk, l’historien de ce Collège, s’est efforcé de démontrer que l’opposition ne vint jamais de ses membres (2).

(1) Cité par Brown, Horæ subs., pp. 237-8. — (2) The Roll, t. I,

Il observe qu'aux termes des statuts les honneurs du fellowship n’étaient jamais accordés aux simples bacheliers en médecine, et que Sydenham, une fois docteur, eût dû, pour être agréé, en prendre l'initiative et subir un examen nouveau. De telles raisons ne nous paraissent pas satisfaisantes. Sydenham comptait plus d’un ami au Collège des médecins : Short en était membre depuis le 29 juillet 1675, Goodall depuis le 5 avril 1680, Brady depuis le r2 novembre 1680, Harris depuis le 30 septembre 1682, Walter Needham depuis le 12 avril 1687, etc. (1). Or nous savons quels étaient leurs sentiments à l'égard de Sydenham ; en particulier on se souvient de la mention tout élogieuse que Goodall avait faite des œuvres de son ami dans un ouvrage qui pourrait presque être considéré comme revêtu, aux yeux du Collège, d’un caractère officiel. Or pouvons-nous supposer qu'aucun de ces amis dévoués n’ait jamais proposé aux membres du Collège de prendre eux-mêmes, par exception pour un aussi illustre praticien, l'initiative de l’admettre dans leur assemblée; et d’autre part, pouvons-nous croire que Sydenham, dont l’Âme était trop haute pour être dédaigneuse, n’eût pas accepté cet honneur avec bienveillance, s’il ne s’était trouvé, dans le sein du Collège, des hommes acharnés à sa réputation ? Qu’y avait-il donc au fond de cette inimitié, sinon de la jalousie professionnelle ? Le reste ne fut que prétextes, mais prétextes efhcaces à ‘égard d’un homme qui ne répondait guère aux injures que par le silence. « Telle est, » disait-1l, « ma nature et mon caractère : je me soucie peu de tout ce que peupp. 311-3. — (1) Ibid., t. [, p. 472. V. aussi sur Needham : Syd. Opera, ed. Gr., p.».

Nr vent penser ou dire ces gens dédaigneux et moqueurs (1). » Une autre fois il opposait à ses détracteurs cette parole d’un ancien : « Il vous est aisé de m'attaquer tandis que je garde le silence ; vous ‘avez appris à injurier, et moi j'ai appris à me contenter du témoignage de ma conscience en méprisant les injures (2). Il fut donc bien aisé de persuader aux rois Jacques et Charles II que l’homme qui avait porté autrefois les armes avec le Parlement devait ‘être privé des faveurs de la Cour ; et de faire accroire à des confrères que le praticien qui avait assez de talent pour lire seul, de ses propres yeux dans le livre de la nature, méprisait au fond, comme Blackmore l’a laissé entendre, les œuvres et les conceptions de ses contemporains (3).

Ce dernier reproche est, selon nous, le plus grave qui ait été adressé à Sydenham: Boerhaave l’a formulé, parmi d’autres remarques, dans une page d’autant plus digne d’attention que, dix-sept ans auparavant, il avait payé à la mémoire de Sydenham le plus solennel tribut

(1) Opera, ed. Gr , p. 23. — (2) Ibid., p. 5. — (3) « Pour montrer au lecteur » dit Blackmore, « combien Sydenham méprisait les écrits médicaux, je le priai un jour de m'indiquer les ouvrages qu’il convenait de lire pour me mettre en état de pratiquer. — Lisez Don Quichotte,répliqua-t-il, c'est un très bonlivre, je le lis encore à présent. — Telle est la basse opinion qu'avait cet homme célèbre de la science puisée dans les auteurs qui l’avaient précédé.» R. Blackmore, À Tréatise upon the Small-Pox, The Preface, p. x1, London, 1723. — On a mis en doute et la substance du fait et son interprétation. 1° La véracité de Blackmore n'est pas à l’abri de tout soupçon, car dans le même ouvrage (p. 47) il prétend qu’il tient de Sydenham que celui-ci suivait dans sa pratique médicale une conduite systématiquement opposée à celle des plus éminents médecins. Hans Sloane qui avait beaucoup connu Sydenham estimait la conversation précitée une pure plaisanterie (Cf. : À General Dic-

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d’admiration (1) : « Thomas Sydenham, » dit-il, « laissa de côté toute espèce d’opinion et de théorie systématique à l’égard des maladies, pour suivre, semble-t-il, la méthode des médecins grecs: il se contentait en effet de faire attention à ce qui arrivait aux malades quand ils avaient pris des remèdes ou quand ils n’en avaient pas pris, et il intervenait rarement à moins que la nature du mal ne lui fût bien connue; il en agissait ainsi afin que la nature des maladies fût mise en telle évidence qu’il n’eût pas à y mêler son propre raisonnement et le souvenir de ses lectures ; il notait simplement ce qu’il observait.... Depuis Hippocrate personne n'avait observé les maladies avec une aussi grande exactitude, et cela parce que les autres observaient d’un esprit déjà préoccupé... Voilà pourquoi sa méthode est rarement en défaut. Toutefois elle a ceci de mauvais qu’il nous faudrait beaucoup de temps pour acquérir une certaine connaissance des maladies... Il faut donc recourir à des règles générales, comme Sydenham le témoigne lui-même dans la Schedula monitoria écrite vers la fin de sa vie. Nous ne

tionary, loc. cit.; B. Hutchinson, Biographia medica.., t. Il, p. 433, London, 1799). 2° Le fait admis, cette ironie que Blackmore prétend rejeter sur l’ensemble de ses confrères pourrait bien le viser lui-même. Mais en outre Sydenham, par ces paroles, était capable selon nous, d’une sérieuse intention. {l avait apprécié sans doute cette grande finesse d'observation et cette profonde exactitude qui marquent l’immortel tuvrage de Miguel de Cervantès, et que l’aliéniste le plus habile n'aurait point dépassées ; il n’est peut-être pas inutile de mentionner, à l’appui de notre thèse, l'appréciation flatteuse que Locke, l’ami de Sydenham, exprime sur le Don Quichotte dans une œuvre posthume : Some thougts concerning reading and Study for a Gentleman (The Works. .(o ed” te LT, p. 175).— (1) Le discours De commendando studio hippocratico fut prononcé en 1701, et la première édition de la Methodus discendi medicinam date de 1718.

pensons pas qu’il soit défendu de lire les auteurs. Il dit bien que le temps dépensé par d’autres à cette lecture, il la employé à des observations personnelles ; mais il existe cependant des auteurs de choix qui ont donné des descriptions excellentes des maladies... et nous devons comparer nos observations aux leurs ; il aurait bien fait d'agir ainsi; mais cela ne lui arriva que deux ou trois fois à propos de la peste, parce que d’autres médecins l’accusaient de n’avoir pas lu les auteurs ; et il en cite très heureusement quelques-uns. Cette méthode serait donc bonne si la médecine ne faisait que de commencer, mais puisque nous avons à présent et des auteurs et des règles générales de traitement, il est bon de nous en servir. Aussi ne devons-nous pas imiter Sydenham à ce point de passer tout notre temps à des observations personnelles, comme si les autres avant nous n'avaient rien laissé de bon (1). »

Tel est l'acte d'accusation dans toute sa rigueur. Voyons maintenant quels motifs avait Sydenham d’agir de la sorte, et si ces motifs peuvent être justifiés.

D’abord on peut apercevoir dans la méthode intellectuelle suivie par le célèbre praticien l'application, surprenante par ses résultats, de la doctrine que René Descartes avait répandue dans le monde savant avec tant de célébrité dès la première moitié du xvu° siècle, et qui avait trouvé en Angleterre un très fidèle écho. Locke s’était pris d'enthousiasme pour cette philosophie ; elle avait dû

(1) Methodus.… , ed. cit., 1744, pp. 497-500. Nous citons de préférence cette édition parce qu'elle est la dernière publiée avant les remaniements considérables par lesquels de Haller l’a défigurée pour en faire la Mefhodus studii medici de 1751.

2 ny souvent servir de sujet aux conversations qu’il avait avec son ami; et d’autre part l’on devine sans peine qu’un esprit aussi indépendant par nature que celui de Sydenham devait s'attacher avec complaisance aux doctrines que contenaient les Meditationes de prima philosophia (1644). Avant Descartes, plus d’un philosophe, depuis Platon et Aristote jusqu’à François Bacon, avait recommandé dans Pétude des sciences de commencer par le doute. Mais porter ce doute méthodique au delà de toutes limites, feindre pour quelque temps, comme le voulait le philosophe français, que toutes nos opinions sont entièrement fausses ou imaginaires, afin de déraciner tous les préjugés, n’était pas le moins du monde à la portée des esprits vulgaires. Sydenham dut à la supériorité et à l’ampleur de son intelligence de pouvoir traiter de la sorte les enseignements de la tradition et de la médecine de son temps. Par philosophie et non point par humeur, il aima mieux renoncer au travail pénible de débrouiller linextricable mélange d’idées justes et d'opinions fausses qui avaientcours de son temps, pour mettre à profit les qualités précieuses d’observateur que la nature lui avait départies ; heureuse préférence, car il fallait à un pareil génie son entière liberté d’allures et sa franche indépendance pour buriner d’après nature, et d’une main si originale, les-traités de la goutte, de la maladie vénérienne et de l'affection hystérique.

La mémoire de Sydenham devint rapidement célèbre après sa mort, surtout hors de l'Angleterre. Déjà de son vivant de nombreuses éditions de ses œuvres partielles ou complètes avaient paru à Amsterdam, à Strasbourg, à Genève, à Francfort et à Leyde; elles continuèrent plus

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nombreuses encore, après sa mort, aux villes que nous venons d'indiquer, et à Nuremberg, à Leipzig, à Padoue, à Venise, à Lyon et à Edimbourg. Une traduction anglaise fut bientôt publiée, celle de Pechey (1696); en 1712 elle arrivait à sa cinquième édition. Plus tard parurent les traductions complètes en français (1774), en allemand (1786) et en italien (1816).

Le premier et même le plus solennel éloge de Sydenham fut prononcé par Boerhaave, douze ans après sa mort. On sait la profonde vénération que le médecin de Leyde professait pour les doctrines du maître, et Pon raconte qu’il se découvrait toutes les fois qu’il prononçait son nom (r). Appelé en 1701 à la chaire de médecine théorique de l’Université de Leyde, à côté du professeur Drelincourt, Boerhaave alors plein d’un jeune enthousiasme pour la médecine hippocratique voulut inaugurer son enseignement par une sorte de panégyrique du vieillard de Cos. Il montra donc toute la solidité de sa méthode, que de nombreux disciples, observateurs à la fois dans divers pays de la Grèce, avaient concouru à fonder avec lui; puis il fit voir comment cette doctrine si sûre avait servi de plus ferme appui à toute la médecine grecque, à celle des Romains, à celle des Arabes. Et quand il fut arrivé à l’époque moderne: « Hélas ! » dit-il, » il y en a peu parmi les nôtres, qui soient parvenus à la perfection des anciens, si tant est qu'il y en ait. Il en est un cependant à qui je donne la place d'honneur, Thomas Sydenham, la lumière de l'Angleterre, et la gloire de notre art; car je rougirais

(1} [Th. Bordeu], Recherches., t. I, p. 2309.

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de prononcer son nom sans y joindre un tribut d’hommage. Je ne viens jamais à le contempler sans me représenter aussitôt l'idéal d'un vrai disciple d'Hippocrate ; et pour si grands que soient les éloges que je lui décerne en souvenir des services rendus par lui à la médecine, ces éloges néanmoins n’atteindront jamais à son véritable mérite (1). »

L’Angleterre rendit beaucoup plus tard à l’illustre Sydenham les hommages officiels. Le premier de ces hommages fut le Discours Harveien (Oratio Harveiana) prononcé par Arbuthnot en 1727 (2): Sydenham y est appelé l’émule d'Hippocrate. Depuis lors, les éloges se succédèrent ; Sydenham devint l’Hippocrate anglais, le divin Sydenham. Sa renommée s’étendit partout; la médecine française en particulier lui donna des témoignages d’admiration d’autant plus précieux qu’ils étaient en général plus discrets. Et pour descendre jusqu’à notre époque, on se souvient des marques de vénération sincère que Trousseau lui donnait souvent dans ses leçons cliniques (3), on sait aussi avec quel sentiment de respect l’érudit Lasègue porta la main sur le Traité de la Goutte, pour traduire à peine quelques pages de l'œuvre « du maître » (4).

Jusqu’en 1740, tout le monde s’accordait à croire que

(1) H. Boerhaave, Oratio de commendando studio hippocratico… (Opera omnia medica.…., p. 453, Venetiis, 1757. Le même discours avait été imprimé à part, à Leyde, l’année où il fut prononcé. — (2) J. Arbuthnot, Oratio anniversaria Harvejana, anni 1727 (The Miscellaneous Works, Glasgow, 1750, 2 vol. in-8). — (3) Sydenham est cité dans les Lecons clin., le plus souvent pour être loué: t. I, pp.2et seqq., 137, 272, 496, 7823 t. Il, pp. 184, 217, 251 ; t. Il, pp. 317, 360, 401, 446. — (4) Cf. Traité de la goutte de Sy-denham, Partie descriptive, Préface, Paris, 1882.

Sydenham avait rédigé lui-même ses œuvres en latin, lorsque Jean Ward déclara, dans la Wie des Professeurs du Collège Gresham, qu’en 1676 « le D' Sydenham avait publié ses Observationes medicæ circa morborum acutorum bistoriam et curationem, qu’il les dédia au D' Mapletoft et que celui-ci sur le désir de l’auteur les traduisit en latin. » Et il ajoutait en note: « Les autres ouvrages de cet excellent médecin furent traduits plus tard dans la même langue par M. Gilbert Havers, du Collège de la Trinité à Cambridge, où il étudiait la medecine ; c’était un ami du D' Mapletoft » (1).

Deux ans après (1742), Jean Swan publia, en tête d’une traduction nouvelle des œuvres de Sydenham, une vie également neuve, et sans signature, de Pillustre praticien: l'absence de toute indication précise laissait croire que Swan en était l’auteur. Le biographe, après avoir rappelé la déclaration de Ward, ajoutait : « M. Ward ayant négligé d'apporter aucune preuve de son assertion, la question ne saurait être décidée par sa seule autorité » (2). Aussitôt que cette note parvint à la connaissance de Ward (1743) il écrivit au directeur du Gentleman’s Magazine, qui lavait publiée (3), une longue épitre où il développait en détail les preuves de son affirmation. Toutefois des informations nouvelles l’avaient conduit à en modifier la lettre. Il tenait du Rév. Jean Mapletoft, recteur de Byfeld et fils du docteur, que son père, — il avait du moins des raisons de le croire, — avait traduit avec les Observationes toute

(1) Ward, The Lives., p.275.— (2) The Life of Dr Syd., p.1x, nota (The entire Works of Dr Syd... London, 1742..). — (3) The Gentleman's Magazine, for december 1742 (vol. XII), p. 633.

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la collection des œuvres médicales de Sydenham qui avaient paru jusqu’en 1683, car « non seulement il avait entendu dire à son père qu’il traduisit le premier de ces ouvrages, mais en outre, quoiqu'il n'ait pas désigné nominativement les autres pièces qu’il avait traduites, il l’avait entendu appliquer à celles-ci la même façon de parler qu’à la première. » Le Rév. Mapletoft ajoutait même, à propos du Tractatus de podagra et hydrope, que Sydenham se mit à plaisanter de ce que son père avait continuellement attribué au mot hydrops le genre féminin. À partir de 1683, le D' Mapletoft avait dit adieu à la médecine pour entrer dans les ordres; et il ne restait plus alors que la Schedula monitoria traduite par Gilbert Havers, d’après le témoignage recueilli par deux gentilshommes de la bouche du D' Montfort, l’éditeur des Processus integri, témoignage que ces gentilshommes avaient rapporté récemment au Rév. Mapletoft (1).

Pour si bizarres que soient de pareïlles assertions, elles sont trop nettes pour n’exiger pas d’être discutées en détail.

Tout d’abord, si elles sont vraies, que serait donc devenu le manuscrit anglais original? Il est vrai qu'en 1795, P. Le Vaillant fit don au Collège des Médecins de Londres (2) d’un volume manuscrit rédigé en anglais, etintitulé: Medical observations by Thomas Sydenham… (Observ. méd. par le D' Th. S.) (3). Mais la préface

(1) Cf., The Gentleman's Magaz., for october 1743 (vol. XIII), p. 528. — (2) La présentation de ce manuscrit eut lieu le 17 nov. (V. Annales, vol. XVI, p. 182. (Cité par Munk, The Roll., t. I, p. 314). Les annales du Collège des méd., rédigées en latin jusque vers 1690, ont gardé leur titre primitif. — (3) V. l'étude critique de ce

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diffère entièrement de celle des Observationes ; on y trouve deux courts tableaux synoptiques inédits, Pun en latin sur les fièvres, l’autre mi-latin mi-anglais sur les combinaisons des fièvres ; le texte courant du manuscrit, qui vient ensuite, tantôt serre de près celui des Observationes, tantôt s’en écarte complètement. Une circonstance qui n’est pas favorable à l'authenticité du manuscrit, c’est qu'on y trouve jusqu'à trois écritures qui semblent différer entre elles, et dont aucune, d’après le jugement avancé timidement par Latham, ne saurait être assimilée à celle de Sydenham. D'autre part on rencontre au courant du volume les dates de 1669, 1670, 1673, et à la fin cette phrase qui lui sert de conclusion: « Tout ceci, du moins la partie qui concerne l’histoire et le traitement des maladies aiguës, a été inséré par moi dans mon dernier livre intitulé Observationes medicæ : là mes observations sont mieux achevées que dans le présent manuscrit. »

En résumé à supposer que ce manuscrit soit réellement de Sydenham, il n’est pas possible d’admettre qu’il aitété à proprement parler loriginal des Observationes ; il faudrait simplement le ranger à côté de ceux dont Locke nous a conservé des fragments, et dont Sydenham se contenta de retirer les idées substantielles pour les incorporer à ses œuvres au fur et à mesure de leur publication.

Nous revenons donc à la question posée tout àl’heure. D'où vient qu'après les recherches faites depuis cinquante ans environ par le docteur Greenhill à la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford, par le docteur Latham à

manuscrit faite par Latham, The Life., pp. Li-Lvir

IT la Bibliothèque publique de l'Université de Cambridge, par le docteur Brown, et par Bourne enfin au Museum britannique, d’où vient, disons-nous, qu'aucun manuscrit n'a été découvert qui ait pu servir d’original à la prétendue traduction de Mapletoft ? Que si la pensée du Maître s'était servie de la langue anglaise comme de premier vêtement, il eût été de son intérêt de nous transmettre le texte rigoureusement précis sur lequel l’habile humaniste Mapletoft avait brodé une traduction élégante : et d’autre part, Locke, si attentif à recueillirles moindres écrits qui tombaient de la plume de son ami, n’eût pas manqué, dans ses propres notes, de nous informer de l’existence du manuscrit en question.

Du reste, avant de tenter la solution de ce problème, il convient de bien établir que rien à priori n’oblige à refuser à Sydenham l'entière paternité de ses œuvres. De l’aveu de tous, il avait composé lui-même en latin la première édition de sa Méthode (1666); et même si nous voulons bien accepter son propre témoignage, le seul dont nous ayons pu nous éclairer sur ce point, la deuxième édition du même ouvrage avait précédé les relations journalières de Mapletoft et de Sydenham (x). En outre, l’éducation reçue par le célèbre praticien, ses goûts, les habitudes de son temps, lui avaient rendue familière la connaissance de lidiome latin. L’habitude de s'exprimer dans la langue de Térence et de Cicéron était alors en usage dans tous les collèges des universités d'Angleterre. Il est vrai qu’en 1609, il s’était élevé,

(1) «. per septennium, quod jam ultimo excurrit. usurpaveris. » Opera, èd. Gr., p. 5. La lettre dédicace où cette citation est puisée date de la fin de 1675.

sr de la part de divers savants, des plaintes que les visiteurs d'Oxford relevèrent en 1648, afin d’obliger les écoliers à se servir uniquement du latin dans leurs discours familiers et dans l’enceinte de leurs collèges, et de remédier à l’infériorité qu’ils avaient contractée à cet égard vis-à-vis des étrangers en parlant anglais dans les collèges et dans les Halls (1). Mais c’est précisément là une preuve de l'importance que l’on attachait à la connaissance usuelle d’une langue qui servait seule à l'échange des idées dans le monde savant. Et du reste le Collège de-toutes-les-âmes, dont Sydenham avait fait partie pendant huit ans environ (1648-1656), imposait formelle-ment à ses membres lobligation de parler latin « nisi ad aliud idioma, extraneorum vel laïcorum præsentia, seu ex alia causa rationali, urgeantur » (2).

Mais en outre Sydenham, au point de vue littéraire, avait un esprit particulièrement cultivé. C’était l'opinion générale de ses contemporains. L’historien Wood, écrivant six ans après sa mort, dit que « c'était un homme d'un style fleuri (3). » Ce jugement ne peut s’adresser qu'aux œuvres latines, les seules qui avaient été publiées. Un autre contemporain, Pechey, le premier de ses traducteurs, le qualifie d'homme instruit, ayant un jugement solide (4) ; et il n’ajoute rien qui puisse laïsser entendre que l’édition latine de sesouvrages, la seule qu’il avait sous les yeux, ne lui appartenait pas. Sir Hans Sloane qui avait beaucoup connu Sydenham a raconté qu’il avait dans son cabinet un fort joli buste de Cicéron,

(1) Burrows, The Register., p. xcvi. — (2) Ibid. — (3) Athenæ., t. Il, col. 839. — (4) The whole Works.…., Préface, p. 1v.

et que c'était son auteur favori (1). Du moins, il est certain que les premières éditions de la Méthode, bien qu’elles ne soient pas ornées des mêmes grâces de style que les Observationes, offrent cependant, avec quelques allusions littéraires, des passages écrits avec une véritable élégance ; nous avons cité les premières lignes par lesquelles s’ouvrait la Méthode de 1666; le reste de la préface est écrit à peu près dans le même style.

Le célèbre biographe anglais Johnson, — car c’était l’auteur de la vie de Sydenham insérée dans la traduction de Swan, — observe finement « que les Processus integri témoignent d’une plus grande habileté de la part de Sydenham à écrire en latin qu’on ne veut bien lui en attribuer » (2). Nous ajouterons que, quand même Sydenham n'aurait eu qu'à en extraire le fond de ses œuvres rédigées par un autre, les Processus forment cependant un véritable tout littéraire, original par la mise en œuvre des matériaux etsouvent par l'expression ; or, Sydenham les avait écrits et rédigés de sa propre main.

Que conclurons-nous des réflexions qui précédent ? En présence du soin minutieux avec lequel le texte des éditions de 1666et 1668 fut remanié lettre par lettre (3) avant de passer dans l'édition de 1675, il est diffcile de ne pas admettre que Sydenham a participé directement à la rédaction des Oservationes. Peut-être a-t-il voulu néanmoins confier à son ami Mapletoft le soin de perfectionner la forme littéraire de son livre, soit parce

(1) À General Dictionary, loc. cit. — (2) The Life., loc. cit.,p. x. — (3) Il suffit d'ouvrir au hasard l'édition latine du Dr Greenhill pour s’en convaincre ; la comparaison des textes des diverses édi-

tions publiées du vivant de l’auteur y a été faite avec le plus grand soin.

que ses occupations ne lui en laissaient pas le temps, soit afin de faire donner aux Observationes le cachet d’élégance que cet habile latiniste était capable de lui impri-

mer. Dans cette hypothèse, on s’expliquerait lés quelques

expressions analogues qu’on s’est évertué à chercher d’une part dans les œuvres de Sydenham, de l’autre dans les trois leçons latines prononcées par Mapletoft au collège Gresham sur l’origine de la médecine (1). La même hypothèse expliquerait aussi ce mot de traduire dans la bouche du Rév. Mapletoft, s’il advint que çà et là quelques feuilles anglaises s'étaient glissées au milieu du manuscrit latin, comme cela est vraisemblable d’après les habitudes de Sydenham révélées par les Extracts que Locke nous a conservés (2). Dans tous les cas, si le texte fut de Mapletoft, il faut admettre que Sydenham s’en était réservé la correction médicale ; or, nous avons vu tout à l'heure que, d’après le Rév. Mapletoft, il n’était pas incapable de la correction littéraire. Enfin, nous ne cacherons pas que le témoignage unique d’un fils parlant au nom de son père, c’est-à-dire dans une cause qu’il faisait sienne, ne nous paraît pas revêtir le caractère d’une authenticité absolument incontestable.

Sydenham fut peint de son vivant par Marie Beale, artiste de grande réputation, dont les fils étudièrent la médecine sous la direction de Sydenham. Un portrait

(1) Prælectiones tres J. Mapletoft... (Ward, The Lives., The appendix, p. 120). Au reste, Sydenham, après avoir lu les leçons de son ami, pouvait bien en reproduire de mémoire quelques idées ou quelques expressions. — (2) Ces Extraits (Anecdota sydenhamiana) nous fournissent, en effet, dans plusd’un endroit, la preuve que Sydenham rédigeait ses manuscrits en latin aussi bien qu’en anglais (Cf. Anecdota., p. 51, De Asthmate); que parfois même il mélangeait les deux textes (Cf., ibid. p. 1, De Phthisi, passim).

ARTE signé de cette artiste fut offert en 1747 au Collège des Médecins de Londres, par Théophile Sydenham, petit-fils du docteur ; on le plaça dans le cabinet du censeur (r). En 1867, le D' Forester annonça qu’il avait en sa possession un autre portrait de Sydenham peint par la même artiste et daté de 1688 (2).

Il existe aussi un fort beau portrait fait par le chevalier Lély, fameux peintre de portraits et maître de Marie Beale (3); nous en ignorons la date. Du moins, nous savons qu'il est antérieur à 1680, époque où mourut Lély. Ce fut probablement le portrait que Guillaume, le fils aîné de Thomas, offrit au Collège en juin 1691 (4). Nous Pavons fait reproduire, d’après Houbraken .

Un troisième portrait inférieur aux deux précédents fut donné par M. Bayford, en 1832 (5).

Enfin, en 1757, le Collège des Médecins (6) fit exécuter par Wilton, au prix de 100 livres sterling (7), un buste de Sydenham, que l’on plaça l’année suivante dans le cabinet du censeur (8).

(c) Cf. Munk, The Roll., t. 1, p. 313 (et note), — (2) The Lancet, 1867, t. II, p. 758. — (3) Il a été reproduit en gravure dans le recueil splendide de Houbraken : The Heads of illustrious Persons of great Britain engraved by Mr Houbraken, with their Lives. by T. Birch, t. Il, p. 37, London, 1743-1951. — (4) Cf. Munk, The Roll., t. 1, p. 313. — (5) Ibid. — (6) V. la délibération du Collège dans les Annales, vol. XII, p. 61 (cité par Latham, The Life.,

p. xzvu). — (7) J. Nichols, Literary anecdotes of the eighteen Century. t. V.p. 321, London, 1812. V. aussi : Munk, The Roll., t. I, p. 313 ;t. Il, p. 331. — (8) V. un résumé sur les portraits et

bustes de Sydenham dans Munk, 7he Roll, t. INT, p. 401.

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