CHAPITRE CINQUIÈME
Le lion de Lucerne. — Réception pr 1* Académie de Copenhague. — L 'église de Notre- Dame. — Voyage en Allemagne. — L'empereur Alexandre. - — Muiiumcnu de Co|>ernk' } du prince Poniatowski, du prince Potocki. — Retour à Rome.
Il y avait vin(jt-trois années que Tliorvaldscn vivait éloigné de son pays, lorsf | it'ciifiii ses travaux lui laissèrent le loisir d'aller le revoir. Il se rendit d'abord à rlorence, puis à Panne et à Milan, ort il s’arrêta peu de temps. Par le Simplon, il passa ensuite à Lucerne, où l'appelaient les mesures à prendre pour le monument ipie la Suisse voulait consacrer à la mémoire de ses entants morts en défendant les Tuileries le 10 août 1702.
Tout le monde connaît les incidents de cette fatale journée qui précipita la chute de la royauté. Taudis que Louis XVI, pour e é\ iter à la nation un jjrand crime , sc laissait entraîner à l'Assemblée, qui allait quelques heures plus tard voter la déchéance du roi, le peuple se rua sur les Tuileries,
\C vtKTliT!
occupées par une poignée de défenseurs fidèles, gentilshommes, gardes nationaux et Suisses. Ceux-ci repoussèrent pourtant les assaillants, et peut-être auraient-ils tout à fait dissipe l'émeute ce jour-là, si l’ordre du roi n'était arrivé de ne pas faire feu sur le peuple et de se retirer. Il resta néanmoins dans le château quelques- uns de ces malheureux Suisses auxquels il n’avait pas été possible de signifier la volonté royale. Exposés à tout le ressentiment populaire, ils fuient massacrés sans merci, inutiles mais héroïques victimes de leur dévouement à une cause perdue.
lin officier de cette loyale garde suisse qui avait échappé à la colère des vainqueurs, le commandant Pfyfler von Altishofen, s’était retiré auprès de Lucerne. Il projeta de faire élever dans son jardin un monument à la mémoire de scs infortunés compagnons d'armes. La Suisse entière adopta celte pensée; de nombreux souscripteurs s’y associèrent avec empressement, et plusieurs princes souverains voulurent aussi contribuer à l’érection du monument. L’ambassadeur de Suisse à Home, M. V inccnz Itilttimann, pria Thorvaldsen de vouloir bien l'exécuter.
Bien qu’il fût assez souffrant à cette époque 1 et peu disposé à entreprendre de nouveaux travaux, l’artiste se chargea néanmoins de cet ouvrage. Il modela une ébauche représentant un lion blessé à mort, couché et posant sa tête sur l’écu royal de France qu’il serre encore dans ses griffes. La pensée de l’artiste était à la hauteur de la noblesse du sujet. La simplicité majestueuse de la composition est digne du dévouement chevaleresque dont elle perpétue le souvenir.
L’un des élèves de Thorvaldsen, Dicuaimé, fut chargé, d’après l'ébauche, de commencer le travail, que le maître retoucha luimême. L’artiste, qui n’avait pas encore vu de lion vivant, s'inspira des statues antiques. Le plâtre tut envoyé à Lucerne dès le commencement de l’année 1819. On avait eu «l’abord l’intention d’exécuter l’u-uvre en bronze; mais Thorvaldsen fit abandonner ce projet. On creusa dans le flanc «lu rocher une vaste niche haute
* En 1818.
VIE DE TIIORVALDSEX. fit)
de dix mètres, et, d'après le modèle en plâtre, le sculpteur Lucas Alioru tailla ensuite le liou colossal dans le roc même. Ce travail, commencé en mars 1820, fut achevé en août 1821.
En quittant Lucerne, Thorvaldscn ne fit que traverser Schaffhouse, Stuttgart (où il visita le sculpteur Dannccker, qui modelait alors une statue colossale du Christ), Heidelberg, Francfort, Coblentz, Cologne, Munster, Hambourg, Sleswig, et il arriva dès le 3 octobre à Copenhague.
On lui avait depuis longtemps prépare uu logement au palais de Charlotteuhorg , où est installée l’Académie des beaux -arts. C’est là qu’il descendit. La première personne qui s’offrit à ses jeux fut le vieux concierge qui avait autrefois servi de modèle aux élèves lorsque Thorvaldscn était à l’école. Celte vue, qui ranima tous les souvenirs de sou enfance, lui causa une vive émotion; il sauta au cou du vieillard pour l'embrasser avec effusion.
Le bruit se répandit bientôt dans la ville de l’arrivée de Thorvaldscn. Ses amis d’enfance, d’autres qui avaient fait le voyage d’Italie et avaient pu le voir à Home, accoururent à l’envi autour de lui. L’artiste fit à tous l’accueil le plus cordial. Vinrent ensuite en foule tous ceux qui ne le connaissaient que de réputation, et le sculpteur, dont les mœurs étaient toujours demeurées simples, fut même quelque peu confus de tant d’ovations. Ou se pressait autour de lui, disait-il, comme s’il eût été le i/rmul kraken i lu Nord 1 , ce monstre mariu célèbre 1 dans les légendes Scandinaves *.
Dans le petit nombre des amis de sa première jeunesse se trouvait un conseiller de justice, M. Haslc 1 , qui l’avait accompagné autrefois à bord de la Thétis. Voici comment ce magistrat raconte son entrevue avec le sculpteur* :
« Lorsque nous parvînmes à être seuls, car il y avait, cour autour
' Nagler.
1 Los matelots norvégiens s'entretenaient souvent autrefois de cet animal extraordinaire, dont l'évèqne Pontoppidan a donne une description dans son Histoire naturelle de Noruétje. Il est probable qu'il tient par plus d’un point de ressemblance du {;rand serpent de mer dont il a été question de nos jours.
* Voir la note I de la paye 2.
* Thicle.
do lui comme autour d’un prince étranger d'illustre maison, il alla chercher dans le pupitre son album et m’y fit voir un feuillet sur lequel j’avais écrit, vingt-quatre ou vingt-cinq ans auparavant, quelques vers comme souvenir. Il me serra silencieusement la main, dirigea de nouveau ses pas vers le pupitre où il prit une médaille. « Vois-tu, mon cher, me dit-il, quelques amis de Home qui ont de l'estime pour moi ont fait frapper cette médaille en mon honneur. J’en ai apporté quatre exemplaires; je t’en donne un. Il n’est qu’en bronze. J’en possède un en or, mais je ne te le donne pas. Il ne faut pas que le métal puisse faire oublier l’homme. » Tandis que toutes les gazettes souhaitaient à l’envi la bienvenue au sculpteur, l'Académie de Copenhague lui fit une réception solennelle. La fête eut lieu le 15 octobre, dans la grande salle du corps des arquebusiers ; toute la ville y assistait. Les étudiants vinrent au-devant de Thorvaldsen au bruit des fanfares et des tambours, et firent faire la haie sur son passage; le canon gronda; une cantate de circonstance fut chantée par la société chorale; enfin, le poète Oehlenschlaeger prononça un pompeux discoure : « Si nos aïeux, dit -il, ont jadis renversé à Itome les chefs-d’œuvre des anciens, aujourd’hui, grâce au génie de l’ homme du Nord, ils s'j relèvent, dignes de la Grèce antique ! »
La fête se termina par un immense banquet, dans lequel Thorvaldsen occupa la place d’honneur entre Oehlenschlaeger et le comte de Schininiclmann. Le maître porta aux étudiants un toast qui fut chaudement acclamé de toute l’assistance; mais l’enthousiasme de l’assemblée tourna au délire après que le comte de Schimuicluiann se fut levé en s’écriant : « Vivent toutes les belles filles danoises! vivent par conséquent les Grâces de notre Thorvaldsen 1 ! »
L’artiste fut ensuite reçu à la cour, où l’accueil le plus distingué lui était réservé par le roi et par toute la famille royale. Afin qu’il prit place à la table du souverain sans porter atteinte à l’étiquette très-sévère de cette époque, on lui conféra la diguité de conseiller d’État.
* T II iule.
VIE DE THORVALDSEN.
Thorvaldsen était un peu fatigué du mouvement qui se faisait autour de lui. Quand il voulut se retirer daus un atelier pour se soustraire à toutes ces ovations, il n’y trouva pas plus de tranquillité dans les commencements; la mode et le bon tou exigeaient qu’on eût vu travailler le maître, et les visites se succédaient incessamment. « Mais, lui dit un jour une grande dame lui voyant prendre la terre glaise dans ses mains pour modeler, je suppose , monsieur le professeur, que vous ne faites pas vous-même celte besogne lorsque vous êtes à Home! - — Je vous assure, madame, lui répondit l’artiste avec bonhomie, que cela est la chose la plus essentielle, a
l.a présence de Thorvaldsen à Copenhague fut d’ailleurs mise à profit. On le consulta sur toutes les questions d’art, on le chargea de proposer les moyens les plus propres à en répandre le goût dans le pays, et il eut à rédiger des rapports'. Les travaux à exécuter pour les monuments publics occupèrent aussi sou attention : ou voulait enrichir de sculptures non-seulement le château royal et la maison municipale, mais encore la chapelle du château et l’église métropolitaine de Notre-Dame.
Cette église venait d’être réédifiée, et Thorvaldsen avait le champ libre pour en imaginer toute l’ornementation. C’est alors qu’il conçut le premier projet de cet ensemble de décorations sculpturales qui s'étend à toutes les parties intérieures et extérieures de l’édifice, et qui compose la presque totalité de son œuvre religieux :
Au fronton , le Sermon de saint Jean-Baptiste ; au portail , l'Entrée de Jésus à Jérusalem; dans l’intérieur de l’église, le Christ colossal et les Douze Apôtres; derrière l'autel, la grande frise représentant Jésus allant au Calvaire ; de chaque côté, le Baptême du Christ et l’Institution de la Cène.
Bien qu’on ne lui ait commandé à cette époque que le Sermon de saint Jean , le Christ et h-s Douze Apôtres , cependant le court séjour de Thorvaldsen à Copenhague porta ses fruits, et pour
1 II fut en ouUe chargé de faire les bustes du roi Frédéric VI. de la reine, des deux princesses royales et du jeune prince Krédérie-Charles-Clirislian.
l’artiste et pour son pays. Le sculpteur partit le 11 août 1820', et retourna en Italie en passant par l’Allemagne, qu’il parcourut cette fois assez longuement. A Dresde et à Berlin il fut chaleureusement fêté par des amis, et il arriva le IB septembre de la même année à Varsovie, où il était appelé par des négociations nouées depuis longtemps au sujet d'importants travaux.
L’empereur Alexandre se trouvait dans cette ville; Thorvaldsen lui fut présenté. Le rôle joué par le souverain de toutes les ltussics à l'époque de l’envahissement de la France par les alliés avait rendu sa personne populaire en Europe; en France même on n’avait pas oublié qu’il s’était énergiquement prononcé contre les vindicatives propositions de Blucher qui prétendait démembrer notre pays.
Alexandre ayant appris que le sculpteur avait le désir de faire son buste, s’y prêta volontiers. 11 n’avait pourtant pas voulu accéder à une demande semblable présentée par Canova, peut-être à cause des souvenirs assez nombreux qui rattachaient le nom de cet artiste à plusieurs membres de la famille de Napoléon. Thorvaldsen, au contraire, quoique Danois, était le sculpteur adopté par l’Allemagne; l’empereur se montra pour lui d’une grande bienveillance et lui accorda plusieurs séances. L’artiste se trouvant gêné dans son travail par l’uniforme militaire qui emprisonnait le cou du ezar, celui-ci s’empressa de le mettre à nu ainsi que la poitrine. Mais l’usage établi obligea , dit-on, le sculpteur à demeurer tout le temps à une distance respectueuse du souverain de toutes les Russies. Thorvaldsen étant tombé malade, l’empereur s’empressa de lui envoyer son médecin, et lorsque l’artiste vint ensuite prendre congé, Alexandre, qui lui avait déjà fait remettre une bague garnie de diamants, l’embrassa cordialement, laissant ainsi de côté toute la roideur de l’étiquette.
Avant de quitter Varsovie, Thorvaldsen fit rapidement couler plusieurs exemplaires du buste du ezar pour les offrir à quelques grands personnages , et quand il revint à Rome, il eut, pendant plusieurs années, des praticiens continuellement occupés à repro-
1 Un lui avait remis une somme de 2,300 étuis danois (0,900 francs environ) pour l 'indemniser de scs frais.
VIE DE TIIORV ALDSEN. 73
du ire ce portrait en marbre pour répondre à de nombreuses demandes.
Pendant que Thorvaldsen était à Varsovie, le président de la Société royale des awis des sciences et des belles-lettres de cette ville prit avec lui des arrangements pour un monument destiné à être élevé sur la place de l’Université eu l’houneur de Copernic 1 . La statue fut terminée trois ans plus tard , mais des circonstances diverses en retardèrent l’envoi, et l’inauguration n’eut lieu que le 1 i mai 1830.
Le voyage de l’artiste en Pologne avait surtout pour objet la statue équestre du prince Poniatowski. Une première lettre avait été écrite dès 1817 par le comte Mokronowski, au nom du comité formé dans le but d’ériger un monument à la gloire du hères polonais. Thorvaldsen s’entendit directement avec le comité. Mais quand il fut de retour à Rome, l’œuvre fut assez longtemps négligée pour que la lenteur apportée à son achèvement donnât lien à une correspondance dans laquelle l’impatience des Polonais s’exprima dans les termes les plus pressants d’abord % les plus vifs ensuite.
1 On sait que les Polonais se sont toujours montrés fiers des travaux de Copernic, qui, en 1501, avait été nommé membre de l’Académie de Cracovie, distinction très-recherchée et d’un haut prix à cette époque. Eli 1801 , la Société des amis des sciences de Varsovie axait prop>sé un prix pour la meilleure dissertation sur les découvertes de ce savant. La statue dont nous parlons ici a été élevée aux frais de la nation polonaise, au moyen d’une souscription ; il manquait 40, (KM) florins pour en compléter les dépenses, et ce fut un savant ministre d'Etat, l’abbé Staszic, qui les paya de ses deniers.
* On lui écrit en 1825 : u En vous choisissant pour perpétuer la gloire de Copernic et de Poniatowski, c’est In nation entière qui vous a désigné, comme l’artiste le plus célèbre et le plus digne de sauver du naufrage au moins quelques souvenirs de notre gloire passée. Lue âme aussi noble, aussi élevée, pourrait-elle être insensible à ce choix? Plus d'une fois les artistes sont forcés de célébrer l’orgueil sans mérite; vous, Monsieur, en travaillant pour la Pologne, vous prîtes un engagement plus digue de votre ûme, celui d'immortaliser les vertus les plus sublimes, le génie créateur, la valeur et le dévouement sacré à la patrie. Que ces motifs parlent à votre âme, échauffent votre génie, hâtent votre ciseau créateur. En vovez-notis au plus tôt vos chefs-d'œuvre. Que la Pologne, en contemplant ses héros, bénisse l'artiste qui les a rendus à la vie. »
■n PREMIÈRE PARTIE.
La première pensée du sculpteur fut de représenter le héros en costume national, au moment où il presse sou cheval |>our se lancer dans le fleuve où il va trouver la mort. L'animal hésite et se défend contre sou cavalier. Devant le piédestal du monument devait s’échapper l’eau d’une fontaine. Les premiers modèles furent la mise en œuvre de celle idée, admise par le comité; mais soit que de nouvelles conventions aient été faites, soit que la famille ait regretté de voir la cause matérielle de la mort du héros trop directement rappelée par cette composition , ce modèle fut complètement abandonné, pour faire place à une statue toute romaine, dans laquelle le prince est vêtu à l’antique. L’oeuvre, telle qu’elle fut exécutée, rappelait la statue équestre de Marc-Aurèle au Capitole. Terminée en 1827 seulement, expédiée eu 1828 par Dauzig, elle n’arriva qu’eu 1820 à Varsovie. Le temps nécessaire pour la couler en brouze ne permit pas qu'on la découvrit avant le 1 1 mai 1 830.
Survinrent alors les complications politiques, et le gouvernement russe ne se souciant pas de permettre l'inauguration d une statue propre à exciter le sentiment national de la Pologne, la ht mettre à l'écart. Ou’esl-elle devenue? C’est ce qu’il est bien difficile de savoir d une manière certaine. Les uns disent qu’elle a été fondue et que le bronze a servi à faire des canons; d’autres, qu’on s’est borné à la démonter et à la placer à l’arsenal de Modliu, où elle se serait encore trouvée eu 1842. Suivant un journal, le Kunstblatt 1 , le gouvernement russe aurait eu la prétention de la transporter en llussic, et la famille ayant protesté contre cette atteinte à une propriété privée, il l’aurait fait foudre. Mais nous sommes plutôt porté à admettre 1a version de 1 ' Alhenœum* . D’après le journal anglais, les morceaux de cette statue furent donnés au prince de Varsovie’; celui-ci, eu les rassemblant, lit transformer le Poniatowski en saint Georges, et sous ce nouvel aspect le Ht placer à sa campagne,
' jS* 40, p. 100, 1842.
: I .’ Adwnæum doit désigner ici le général Paskowitsch , qui , après avoir forcé la capitale de la Pologne 5 capituler le 8 septembre 1831 et replacé le pays sou, le joug de la Russie, fut créé |iar Alexandre prince de Varsovie.