VIE DE T HOU VA IJ.) S EN
où il poursuivait également ses travaux. Sou appariement à Charlotteuborg s’ornait cliaque jour d’un nouvel objet d’art ou de quelque ouvrage féminin, caries dames sc faisaient un plaisir de contribuer de leurs mains à l’élégance de son ameublement.
Toute la société de Copenhague avait Uni par connaître Thorvaldscn pour l’avoir visité dans son atelier; mais la mémoire du vieillard était impuissante à se souvenir du nom de tant de personnes , bien que les traits de leur visage lui fussent connus; il se trouvait souvent fort embarrasse lorsqu'il lui devenait indispensablcdc demander à qui il avait l’honneur de parler. Invité de tous côtés, il lui arrivait parfois d’ignorer le nom de son bote. M. Tliiele rapporte à ce propos l’anecdote suivante :
« J’étais allé , dit-il , avec Thorvaldsen , à un grand repas donné par M. Miisting, conseiller intime et ministre d’Etat. Nous avions quitté la compagnie en même temps et nous faisions roule ensemble, lorsque le maître s’arrêta pour me demander : « Mais quel est donc ce M. Stcman? — De quel M. Stcinan voulez-vous parler? — Celui de chez qui nous sortons ! — Vous faites erreur, c’csl par le ministre d’Etat, M. Miisting, que nous avons été reçus. — Vraiment! s’écria Thorvaldsen tout stupéfait. Par ma foi, je n’en savais absolument rien ! <>
Pourtant, grâce à son domestique, l’artiste avait établi un certain ordre dans cette affaire des dîners. Pendant les premiers temps, il s’était laissé aller à une sorte de fantaisie sur ce point : quand l’heure approchait, il regardait sur sa table, parcourait ses paperasses, et péchait , eu quelque sorte, au hasard parmi les quatre ou cinq invitations qu’il ne manquait pas d’y trouver. Mais un pareil système avait de nombreux inconvénients, et, |K)ur ne froisser personne, Thorvaldsen dut le modifier.
Wilkcns, son domestique , était un garçon d’ordre, dévoué et sachant les convenances; il fut chargé d’inscrite toutes les invitations à mesure qu’elles sc produisaient. Quelqu’un engageait-il le maître : « Je ne puis rien promettre, répondait-il. Voyez Wilkcns, d vous dira si je suis libre; c’est avec" lui qu’il faut arranger cela. » Le serviteur devint un ttersonnage; tic grands seigneurs intriguèrent
H4i PREMIÈRE PARTIE.
auprès de lui pour avoir un classement de faveur; on le (latla, on lui offrit de l'argent, mais rien ne put jamais changer l’ordre légitime : Wilkens était un honnête homme, esclave de la vérité et absolument incorruptible.
Cet arrangement lit que bien souvent on ne s’adressait même plus à l’artiste quand on souhaitait l’avoir à sa table; on se bornait à se (aire inscrire sur la liste du domestique. Quand l’heure arrivait, tandis que le serviteur aidait son maître à passer son vêtement : « Où est-ce que je dîne aujourd'hui? » demandait Thorvaldscn. Et comme Wilkens le conduisait toujours et revenait le chercher dans la soirée, il arrivait ainsi que le vieux maître pouvait ignorer chez qui il dînait, s'il avait négligé d’avance de s’en informer.
Tant il est vrai que les grands artistes, comme les vrais poètes, tiennent presque toujours de l’enfant par un point de leur vie qui les porte à se laisser aller à l’impulsion étrangère. Vivant avant tout par l’imagination et pur la pensée, ils agissent quelquefois avec la naïveté de l’innocence, lorsque la réalité les force à rentrer dans la vie commune.
Lin jour Thorvaldseu fut invité par le roi lui-inètne. Ce prince était venu avec la reine visiter l'atelier au moment où l’artiste achevait le modèle de la statue de Christian IV. « Monsieur le conseiller, dit gracieusement le souverain au moment de s’éloigner, je vous engage à dîner pour jeudi prochain. « Wilkens se tenait debout auprès de la porte, et l’artiste lui lança un regard interrogateur. Ce pauvre domestique, tout rouge d’embarras, n’osa \ répondre. « Est-ce que je puis accepter? lui dit son maître; est-ce qu’il \ a quelque obstacle? a Wilkens commit alors l’imprudence de prononcer le nom d’OKrsted. — « C’est juste! » reprit, vivement l’artiste, l’.t se retournant \ers le roi : « Votre Mnjesté daignera m’excuser, je ne puis vraiment pas accepter. Jeudi est précisément le jour de fête d'OErsted, et j’ai bien formellement promis d’aller à Itoeskilde. » Tandis que les courtisans étaient à demi scandalisés de cette réponse : «Je le regrette beaucoup, reprit le roi avec un sourire bienveillant; mais j’espère être plus heureux une autre fois. «
C’habilude était donc que Wilkens allât le soir chercher son
VIE DE TIIORVALDSEN. 147
maitre (huis la maison où il avait (line; c'était généralement pour commencer une série de pérégrinations nocturnes dans les rues de la ville, car avec les dîners on ne pouvait satisfaire tout le monde, et il fallait promettre de se rendre à des réunions. Souvent il y en avait plusieurs le même soir; le domestique attendait pendant la visite; mais si l'artiste venait à s’attarder, on entrait dans la dernière maison au moment où tous les invités se séjiaraicut. Le serviteur faisait-il res|ieetucuscment observer que les choses étaient allées de travers la veille au soir, dans la crainte qu’il en fût encore de même ce jour-là : « C’est vrai, disait Thorvaldsen pour consoler son tulèle Wilkens, c’est vrai, nous sommes arrivés bien tard, mais en tout cas nous avons tenu parole 1 . »
Les amis de l’artiste avaient pu remarquer depuis assez longtemps un homme âgé, de modeste apparence, qui venait presque chaque dimanche visiter le maître. Celui-ci le recevait cordialement, le faisait asseoir près de lui sur un canapé, et les deux vieillards se livraient alors à une longue et amicale conversation. Thorvaldsen y prenait-il réellement plaisir? on ne sait, bien qu’il ne manquât pas de paraître s’y complaire. Quant au visiteur, ou voyait à l’épanouissement de son visage qu’il éprouvait la plus vive satisfaction.
Un dimanche, après une de ces visites, le sculpteur appela sou domestique pour lui demander s'il savait qui était ce vieillard. Sur la réponse négative de Wilkens, il lui apprit que cet homme, Islandais de naissante et alors gardien du pont de Kuippcl à Copenhague, avait nom Thorvaldsen. « l’cut-étre souhaite-t-il quelque secours? dit le serviteur. — Non pas. 11 m’a bien affirmé qu’il n’a besoin de rien, qu'il ne demande rien absolument. Mais il est convaincu qu'il est mon parent, il en est bien aise, et son plaisir est de me venir visiter. Qu'il vienne tant qu'il voudra, le brave homme, je me guiderai bien de chercher à lui enlever sou illusion, puisqu'elle peut le rendre heureux *. «
Malheureusement, la bienveillance du vieillard était souvent
* Tliiele.
* Thiele.