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altérée par «les accès de mélancolie. Ses humcurs'unircs, rares dans sa jeunesse, furent fréi|uentes dans les dernières années de sa vie, bien qu'elles n’eussent aucune cause sérieuse. Il se souvenait alors qu’il avait été quelquefois volé ou trompé, et il devenait d’une misanthropie insupportable même pour ses meilleurs amis; le visage sombre, il se retirait sur un coin de son canapé, et ne voulait voir personne; il prenait en dégoût son art même. Tous les efforts qu’on pouvait tenter pour le détourner de cette fâcheuse disposition d’esprit étaient inutiles, et le serviteur perdait ses peines en cherchant à lui faire prendre quelque distraction. Mais aussitôt que ces tristes impressions étaient dissipées, il regrettait les paroles désobligeantes «pii avaient pu lui échap|ier, et ne négligeait rien pour en détruire l’effet.
I.c fidèle Wilkcns veillait avec sollicitude sur la santé de son inaitre; il eût voulu moins de courses la nuit dans la ville et plus de promenades le jour; après les longues heures de travail «le la matinée, le vieillard se serait bien trouvé de prendre quelque peu d’exercice. A Nysiie c’était une habitude régulière, mais il n’en était pas de même à Copenhague; il fallait trouver des prétextes, et Wilkcns déployait alors toute son habileté. Quand il pouvait donner pour but de sortie la visite «le l’atelier d’un artiste, il était presque toujours certain de réussir. Une fois dehors, il trouvait moyen de prendre le chemin des écoliers, et s’arrangeait souvent pour passer dans la rue où s’était écoulée la jeunesse de Thorvaldsen . Le vieillard s'arrêtait alors devant le ii° 22t> d’Aahenraa; c’était là qu’il avait vécu avec scs parents avant son départ pour Home. Il regardait la maison du haut en lias, montrait à Wilkcns les fenêtres du logement paternel, au premier étage, et celle du jielit cabinet où il avait employé bien des veilles au travail. Le serviteur pensant «pie Thorvaldsen prendrait sans doute plaisir à visiter l'intérieur «le cet appartement, lui proiHisa un jour d’entrer dans la maison ; mais à peine le timide vieillard eut-il fait «piclqucs pas pour s’y introduire «pi’il en sortit pireipitammcnt : « Non, «lit-il, éloignons-nous, on |murrait nous prendre pour deux intrigants. » Défiant comme il l’était devenu lui-même, il trouvait naturel «pie d’autres le fussent.
VIE DE THORVALDSE N lit»
Le vol dont il avait clé victime à Rome avait augmenté chez lui celte disposition d’esprit; aussi avait-il fait fabriquer à Copenhague une forte caisse de fer destinée à renfermer ses collections de petits objets précieux. Pourtant il y avait longtemps que cette caisse était dans sa chambre, sans qu’il eût songé à s’en servir. VVilkens lui en fit un jour l'observation et lui demanda s’il ne conviendrait pas de s’occuper du rangement : « Non pas, répondit le vieillard en souriant d'un air malin; tous ces objets sont fort bien là où ils sont, et il faut les y laisser; maintenant, il serait très-plaisant que les voleurs vinssent dans ma chambre s’emparer de la caisse de fer. Oui serait le plus attrapé, d'eux ou de moi? »
Cette défiance était en partie cause de sa parcimonie , et le rendait d’autant plus difficile dans ses relations avec les marchands. C’est ainsi qu’il eut un jour une querelle assez sérieuse avec un tailleur dont il avait jugé la note trop élevée. Un malentendu dans la discussion fit croire à Thorvaldscn qu’on avait voulu tromper sa confiance, et il se courrouça au point de prononcer le mot de friponnerie. Le tailleur, qui était un honnête homme, fut profondément blessé, et se retira en disant qu’il n’accepterait rien pour son travail. Frappé du ton de dignité avec lequel cette déclaration lui avait été faite, l’artiste appela sou domestique, et celui-ci ayant éclairci le malentendu : n VVilkens, cet homme a raison, dit-il, et je dois lui demander pardon. Allons-y tout de suite. »
Il le fit en effet, et de si bon coeur, que le tailleur fut touché de la démarche du vieillard. Thorvaldscn, pour s'acquitter envers lui, commanda sur-le-champ quantité de vêlements dont il n’aurait pas sans cela songé à se pourvoir, car il n’attachait nulle importance à l’habillement et n’était jamais disposé à renouveler sa garde-robe, ('.elle négligence désespérait sou serviteur, qui tenait beaucoup à ce que la dignité du conseiller fût sauve de ce côté.
Pour venir en aide à un pauvre peintre, le sculpteur payait un tableau le triple de sa valeur 1 . Cette générosité était pour lui toute naturelle. Mais il se pouvait taire que VVilkens lui dit quelques
1 C’est à cet esprit de libéralité uu’oii doit attribuer le nombre de toiles médiocres fïf'iiraiil dans la collection du maître.
instants après : « La chaussure de monsieur le conseiller est tellement percée qu’elle laisse voir la doublure blanche.
— Vous n’avez qu’à y mettre un peu d’encre, et ça ne se verra pas.
— Mais, monsieur le conseiller, cela pourrait paraîtra singulier, répondait le pauvre domestique.
— Singulier! A qui cela fait-il du mal? Est-ce que quelqu'un a le droit de m’en empêcher? u répliquait le vieillard en se fâchant sérieusement.
Voici une autre anecdote qui montre mieux encore l’ intérêt scrupuleux que le brave Wilkens prenait à la dignité de son maître.
I l'artiste avait toujours aimé le théâtre; mais à Copenhague les dîners en ville avaient fini par le priver tout à fait de ce plaisir. Pour se ménager un peu de liberté, il résolut de se faire habituellement servir son repas chez lui, si toutefois la femme de Wilkens voulait se charger de ce soin. L’honnête ménage mit tant d’empressement à satisfaire Thorvaldsen, que le maître eut, par scrupule, la crainte d’être une cause d'embarras pour madame Wilkens. Cette pensée le préoccupa au point qu'il chercha une combinaison nouvelle; dans sa simplicité naïve, il crut l’avoir trouvée, et voulut insinuer à son domestique que sa femme aurait beaucoup moins de mal s’ils prenaient tous trois leurs repas ensemble. Le ménage habitait un petit appartement dans le palais même de Chariot leuborg, ce qui rendait cet arrangement très -praticable aux yeux de l’artiste; mais avec son respect des convenances, Wilkens ne pouvait admettre quelque chose d’aussi monstrueux, et il chercha différents prétextes pour éluder cette proposition; quand elle se formula plus nettement, il donna pour raison capitale la différence d’heures, puisque sa femme et lui dînaient beaucoup plus tôt. b Si ce n’est que ça, repartit le vieillard, la chose est fort simple. Faisonsnous une réciproque concession : retardez un peu votre repas, et moi j'avancerai le mien; ainsi nous nous trouverons d’accord. «
battu dans son dernier retranchement , Wilkens dut enfin donner le vrai motif de sa résistance : b One penserait le monde, dit-il. quand il saurait que monsieur le conseiller dîne avec son
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domestique? — Le monde! le monde! s’écria Thorvaldscn. Vous voilà encore avec votre monde ! Ne vous ai-je pas dit mille fois que je ne me soucie en rien de ce qu'il peut penser sur toutes ces choses? Ne suis-je pas libre de vivre connue il me plaît?... Et puis, Wilkcns, j’estime que dans votre état vous valez tout autaut que je vaux dans le mien, u Le maître mécontent bouda pendant quelques jours son serviteur.
Cette insouciance des distinctions sociales ne témoigne pas seulement de la naïveté de l'artiste, elle montre aussi combien peu la haute fortune lui avait donué de fierté. L'n roi était sou ami, avait été presque son camarade à ltomc. L’illustre sculpteur avait été accueilli à la table des princes, des grands, des têtes couronnées , et il y avait fuit bonne figure. 11 lui semblait tout aussi naturel de venir s’asseoir à celle de son fidèle et honnête Wilkens : peu importait le rang, puisqu’il avait de l'estime pour lui.
Il allait encore dans le monde, oiï son grand renom, sa belle tenue, son affabilité, son caractère honorable, lui valaient les égards de tous ceux qui l’approchaient. Les dames goûtaient les manières courtoises de ce vieillard, dont les longs cheveux encadraient si bien un visage d'uu dessin correct, d’une expression douce et gracieuse. On aimait surtout le voir dans son atelier se promenant vêtu d’une grande robe de chambre grise, une toque de velours noir posée sur sa tête blanche.
Quand il devait aller à la cour ou chez un ministre, il se faisait une grande affaire du choix des décorations qu’il porterait; il avait, en effet, une telle quantité de croix et de crachats, qu'il lui eût été impossible de les placer tous sur sa poitrine. On ne saurait dire malgré cela qu’il attachât une importance exagérée à ces distinctions; pour lui, c’était plutôt une collection 1 , intéressante au même titre que celle de ses pierres gravées et de ses médailles.
Ces marques flatteuses de l’estime des rois u' avaient pas donné à Thorvaldscn plus de vanité que sa fortune et sa gloire n’avaient
1 Tomes ces pièces étaient rangées dans line cassette spéciale, et s'il ne songeait jamais à s’en prévaloir vis-à-vis des hommes, il s’amusait quelquefois à les montrer aux visiteuses comme des bijoux agréables.
mis en lui d’orgueil ; il est toujours demeuré simple. Si quelquefois, très-rarement d'ailleurs, il a parlé de ses œuvres de prédilection avec un juste sentiment de leur valeur, il n’en a jamais parlé avec suffisance. Quant aux ouvrages des autres artistes, il les admirait volontiers et les louait de bonne foi; son indulgence sur ce point n'était nullement calculée, mais naturelle; dés que dans une œuvre d'art il pouvait se trouver quelque lueur du feu sacré, il la discernait du premier coup, et c’était pour lui un plaisir de la faire distinguer à d’autres. Les accès de misanthropie auxquels il était sujet, qui lui faisaient oublier momentanément sa bienveillance, pouvaient le rendre injuste envers les hommes, le tromper sur leur valeur et leur caractère; elles ne le portaient jamais à méconnaître le talent des artistes, ou le mérite de leurs ouvrages.
Ce fait montre que sa misanthropie était accidentelle, qu'elle ne tenait pas au fond de sa pensée. Il prouve que la jalousie, dont ou accuse souvent les artistes, était entièrement étrangère a sa nature. Le maître s’était toujours plu à rendre service à ses confrères, et l’on pourrait citer des actes nombreux qui témoignent de sou désintéressement et de sa bonté. Voici un exemple entre mille. Le roi de Prusse avait commandé une statue à Thorvaldsen : «Sire, répondit l’artiste, il y a en ce moment à Home un de vos fidèles sujets qui serait plus capable que moi de s’acquitter, à votre satisfaction, de la tâche dont vous daigne/, m’honorer. Pcrmettez-moi d’appeler sur lui votre royale protection, a Le sculpteur ainsi recommandé et qui se trouvait alors dans une jKjsitiou gênée, s’appelait Rodolphe Schadow. La démarche de Thorvaldsen lui fournit l'occasion de produire une oeuvre charmante, la F il/' use.