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CHAPITRE ONZIÈME

Départ pour Rome. — Réception* à Berlin, à Dre<Jc, à Leipzig, à Francfort, à Mavfnri*, à Stuttgart. — Fête donnée à Munich. — La Société des hommes sans gêne. — Visite au roi Louis. — Séjour à Rome. — Retour eu Danemark. — L'artiste et son musée. — Le Génie de la sculpture. — Mort «le Thorvaldsen. — Ses funérailles.

l'aRCE I»»’ BAPTÊME.

Thorvalilscn était rentré dans sa patrie pour y terminer sa carrière; mais en quittant Rome il s’était promis de retourner encore dans la ville où s’était écoulée la plus importante période de sa vie, ne fût-ce que pour y faire un séjour de courte durée.

(Quelques travaux inachevés l’attendaient dans son ancien atelier; il devait y retrouver aussi les souvenirs de quarante-deux années d’une féconde existence d’artiste.

Il ne fallait qu’une occasion pour décider ce nouveau voyage : le baron de Stampe ayant résolu de se rendre eu Italie axer sa famille, ce fut une raison pour le sculpteur de ne plus ajourner son départ. Les amis résolurent de vovager de compagnie en

il)

18* RRKMIftRE PARTIE.

traversant le continent ; Thorvaldsen désirait revoir celles de ses œuvres qui décoraient les places publiques de quelques-unes des plus grandes villes de l'Allemagne.

Ou se mit en roule le 21 mai 1811, et l’on débarqua à WarncinUndc, petit port du Mecklembourg.

Les fêles cxtraordinaiies auxquelles avait donné lieu le retour de l'artiste dans son pays trouvent une explication légitime dans la juste admiration de compatriotes «pic la gloire de l'un des leurs (Jatte dans leur orgueil national. I .es ovations qui se succédèrent en Allemagne durant tout le voyage du sculpteur danois offrent un spectacle «jui peut paraître étrange aujourd'hui '.

A Berlin, la famille royale invite Thorvaldsen à passer la soirée au château de Schonbausen*. Quelques jours après, les artistes de cette ville organisent un grand banquet dans la salle .lagor, et pour désigner d’une manière plus directe le héros de cette solennité, ils placent dans uue niche de feuillage le buste de Thorvaldsen , et le font couronner parla célèbre Victoire de Rauch*.

A Dresde, le roi de Saxe s’empresse de l’inviter à assistera une représentation extraordinaire nu nouveau théâtre. Un équipage de la cour vient le prendre à U hôtel et le conduit dans la loge royale. A peine l’artiste y paraît-il que tous les assistants l’accueillent par do bruyantes acclamations, et comme si ce n’était pas encore assez de tant d’enthousiasme, à la fin de la pièce, la toile se lève de nouveau, et, sous forme d’épilogue, une actrice vient le saluer au nom de l’art dramatique*.

Mcndelssohn, que nous avons vu naguère arriver tout jeune à Rome et charmer le sculpteur en jouant du piano dans son atelier, habite maintenant Leipzig. Thorvalilscn s’en souvient en passant dans celte ville, et le compositeur tressaille de joie lorsqu'il revoit son vieil ami. Il organise une fête musicale en son honneur, puis

1 l.<; KunsthtaU «te 1841 a publié le. détails 1rs plus circonstanciés de ce vovapc il travers l'Allemagne.

1 80 mai 1841.

1 8 juin 1841 .

* 12 juin 1841.

VIE DE TllOll VAI.DSE.N. 155

un banquet à l'Iiôtel de Saxe, et le soir, les etudiants, munis de torches, viennent chanter en choeur sous les fenêtres de l'artiste.

Thorvaldscn va ensuite visiter le monument de Goethe à Francfort, et celui de Gutenberg à Mayence. Il arrive le soir dans cette dernière ville 1 , et la municipalité, avertie de la présence du sculpteur, l’escorte au bruit de la musique et à la lumière des flambeaux. Dès le lendemain, le président du gouvernement grandducal de liesse vient le chercher avec une suite nombreuse qui le conduit à la statue de l'inventeur de l’imprimerie; pour la circonstance, le monument avait été enfouit; de guirlandes; la place est couverte de monde, les discours et les hourras sont prodigués.

Le jour suivant, le théâtre donne une représentation extraordinaire en l’honneur du « bourgeois honoraire de la ville, du chevalier Thorvaldscn. »

A Stuttgart, ce sont encore des fêtes semblables. Dès le soir de l’arrivce du maître*, la place où se trouve le monument du poète Schiller est illuminée par des feux de Bengale, et la Société des Amis du chant donne une sérénade, après laquelle la foule acclame l'artiste de scs vivat enthousiastes. Le lendemain, dès le matin, une députation de la magistrature et du collège des bourgeois vient complimenter celui qui a doté la ville d’un si beau monument, et lui exprimer les sentiments de reconnaissance de cette cité. Le diplôme de bourgeois honoraire lui est remis le jour suivant, pendant un grand repas donné au château de Silhcrbourg, et à minuit, il est reconduit à sou hôtel par toute l’assistance, formant une procession aux flambeaux.

Thorvaldscn se rend ensuite à Munich, où il revoit sa statue de Maximilieu I rr , sur la place Wittclsbacll. Il \ a dans cette ville une réunion de savants qui s’intitule : Société îles hommes sans ué ne. Ceux-ci donnent au sculpteur une fête dans le goût allemand, qui a bien son caractère*.

L’un d'eux, Schclling, commence par souhaiter une longue

1 âf) juin 1841.

> 6 juillet 1841.

1 15 juillet 1841.

Iô4i PREMIÈRE PARTIE.

vie à l'artiste. J us(|u' ici rien de plus naturel; tuais voici la série des excentricités germaniques : Martius conjure les esprits de la nature et la chaleur des tropiques (on était au mois de juillet) de glorifier ce jour heureux ; Stieglitz chante en vers grecs la joie des hommes sans gène, qui ont au milieu d’eux un maître classique. Une langue morte ne convient pas à l'orientaliste Naumann ; il célèbre la gloire de Thorvaldsen successivement en cinq laugues vivantes : en allemand, en anglais, en français, en arménien et... en chinois! C’était faire bien de l'honneur au .sculpteur, qui ne prétendait pas être un savant. Mais ce n’est iras tout : voici un discours, fort applaudi et très-goûté, dans lequel l'orateur, traitant de l’art et de l’industrie, dépeint « la mirifique et plaisante querelle de Thorvaldsen avec le diable. » (Que venait faire le diable en cette affaire.’) Wcichselbrenner est plus sérieux dans son appréciation de l’œuvre de l’artiste, qu’il passe en revue, en même temps qu'il retrace rapidement l’histoire île la vie du maître.

Sommes-nous au bout.'... l’as encore. Le biographe auquel nous empruntons ces détails affirme que Fftrster porta un toast en vers « A la feuillette couronnée de myrte et de laurier, toujours pleine de vin fin et généreux! etc., etc. » Arrêtons-nous.

Pourtant nous n’avons pas fini le chapitre des originalités. A peine laisse-t-on le voyageur respirer. La Société des Amis des arts organise une fête qui a lieu deux jours après, et où fleurit l’allégorie. Là, dans un intermède mythologique, Mercure appurait, enveloppé d’un manteau de fourrure, allusion à la température, et il annonce qu’on va représenter le Jugement définitif , bouffonnerie en un acte et en prose. Il s’agit en effet de prononcer dans une querelle qui s’est élevée entre différentes villes, celles-ci prétendant avoir un certain droit de ■‘cvcmlicnlion à exercer sur la personne de Thorvaldsen. Schiller vient plaider la cause de Stuttgart, Gutenberg celle de Mayence. Maximilien P' r s’avance à cheval et se présente comme défenseur de Munich; Christian IV, champion de Copenhague, n’est pas disposé à céder. Il ne manque pas non plus d’orateurs pour soutenir les droits de llome, de Varsovie, et de bien d’autres cités encore. Mais voici que .lunoii, assise auprès de

VI K DK T HO II V A I. DS E Pi.

Jupiter, s'échauffe elle-même eu entendant ce débat, au point d'y prendre part et de prétendre que c’est à l'Olympe qu’il convient de revendiquer un si grand artiste. Le souverain des dieux fronce son terrible sourcil; une telle querelle le courrouce, et de sa voix puissante il rend lui- même l’arrêt : « C’est à l’univers entier qu'appartient Thorvaldscn ! »

Le roi Louis, l'illustre ami du maître, n’était pas alors à Munich, il prenait les eaux à BrUckcnau; mais, dès qu'il fut informé de l’arrivée de Thorvaldscn, il s’empressa de lui écrire 1 :

« J'avais le plus vif désir de revoir à Munich mon excellent et x ieil ami Thorvaldscn, le plus grand de tous les sculpteurs depuis les temps les plus florissants de la Grèce, et de lui taire les honneurs de ma capitale, où le plus beau monument qui soit sorti de ses mains excite l’admiration générale. La statue équestre de l'électeur Maximilien 1 er n’a pas été surpassée.

» Ne pouvant vous remettre moi-même la croix de l’ordre du Mérite de Saint-Michel que je vous ai destinée, j’ai chargé mou ministre de ma maison et des affaires extérieures de vous la faire tenir. Veuillez l’agréer comme une marque des bonnes intentions de celui qui sait apprécier ce que le monde possède eu votre personne. «

Thorvaldscn ne voulut point quitter la Bav ière sans revoir le roi Louis. Ce prince s’étant rendu quelques jours plus tard à son château de I Iohensch wangau en Tyrol, le sculpteur s’empressa d’y aller visiter la famille royale. Il venait précisément de recevoir une lettre tout intime du roi de Danemark, dans laquelle ce souverain le chargeait de présenter ses compliments à son vieil ami le loi de Bavière. Ces deux princes s'étaient autrefois connus à Home dans leur jeunesse.

Le voyage triomphal de l’artiste à travers l’ Allemagne l’avait singulièrement fatigué; il entra en Suisse par Liuduu, visita Zurich et Lucerne, et s’arrêta tout un mois dans ces contrées pour prendre quelque repos avant de descendre en Italie par le Saint-Gothard *.

1 17 juillet 1811.

1 Thielc.

Il ne fil que traverser Milan, Gènes et Livourne, et ne resta que deux jours à Florence, malgré le bon accueil qui lui fut fait en cette ville par les al tistes. Le 12 septembre il arrivait à Home.

Dès le lendemain, une députation, à la tète de laquelle se trouvaient le président, l’ex- président et le vice- président de l’Académie de Saint-Luc, vint lui apporter les félicitations du monde artistique de la glorieuse cité. Quelques jours après, il y eut une grande fête pour célébrer son retour.

Pendant deux mois, Thorvaldsen n’eut d'autre occupation que de renouveler connaissance avec ses anciens amis. Sa santé se trouva moins bien du climat de l’ Italie qu’il ne l’avait espéré; il ressentit pour la première fois de douloureuses courbatures, et il s'en affecta assez sérieusement pour qu’on écrivit à cette époque 1 : b Thorvaldsen croit qu’il est atteint de phthisie, et qu’il en mourra. » C’est sous cette impression qu’il prit la résolution de revenir à Copenhague dès le printemps suivant. Toutefois il prolongea son séjour à Rome au delà de ce terme, puisqu’il y passa la plus grande partie de l’année 1842, et ne retourna en Danemark qu'au commencement du mois d’octobre de cette année.

Pendant cette période, il s'occupa surtout d’ouvrages religieux , parmi lesquels nous citerons une série de petits bas-reliefs représentant la vie du Christ : l’ Adoration des bergers , la Fuite en Egypte, Jésus au milieu des docteurs, le Baptême de Jésus, l'Entrée de Jésus à Jérusalem.

Ces sujets devaient faire partie d’un ensemble encore plus considérable, puisqu’on a retrouvé des dessins, tracés à la même époque et aujourd'hui conservés au musée, dans lesquels sont représentés : le Mariage de ta Vierge , le Songe de Joseph, l’Adoration des Rois, la Circoncision , la Résurrection, la Fille de J aire, Jésus tenté par le diable, les Mai-chauds chassés du temple, ta Chananéenne , la Trahison de Judas, la Mise au tombeau.

Il fit également à Home le modèle d’un nouveau groupe des Trois Grâces, commandé par le roi de Wurtemberg, et qui diffère considérablement de celui dont nous avons déjà parlé.

1 8 novembre 1841 .

VIE l)F. THOR VAI.DSEN. I.MI

C’est encore pendant ce dernier séjour en Italie tju’il exécuta les modèles nouveaux des deux statues des apôtres Saint André et Saint Thaddèe , dont les premières figures ne l’avaient point satisfait.

Tiiorvaldscu hésita beaucoup sur la route qu'il suivrait pour rentrer dans sa patrie. I.a crainte de nouvelles ovations, et, d’après ce qu'il écrit, « l’ennui de se montrer par toute l’Europe comme une bête curieuse, » lui font songer à prendre la voie de mer. Puis, il change d’avis; il traversera la France pour aller voir Paris; il ira de Livourne à Marseille, et se rembarquera au Havre. Mais ce plan de voyage fut encore modifié; pendant la traversée de Livourne à Marseille, il réfléchit que s’il passait par Paris, pour visiter sérieusement cette grande ville, qu’il ne connaissait pas, il se trouverait entraîné à y séjourner quelque temps II était pressé, d’autre part , de rentrer à Copenhague, car il avait appris que la construction de son musée était achevée : déterminé par cette dernière considération à ne pas prolonger son absence, il ne s’arrêta que deux jours à Marseille 1 , pour aller de là directement à Strasbourg. Eu passant rapidement par Manhcim , Mayence, Francfort, Cassel, Hanovre et Hambourg, il parvint à Kiel, oô l’attendait la frégate de la marine royale le Frédéric FI, qui le conduisit à Copenhague.

Son premier soin fut de se rendre à sou musée, qui avait été exécuté d'après les plans de l’architecte Bindcsboll. l'nc souscription publique eu avait couvert en graude partie les frais, et la commune, avec l’approbation royale, avait complété la somme nécessaire. La construction , commencée à la fin de l'année 1 Hit!) , se trouvait terminée et couverte à la fin de 1841.

Thorvaldsen y fut reçu , dès le lendemain de son retour, parle collège des bourgeois, auquel s’était joint le comité des travaux publics. Il parcourut avec un vif intérêt tout ce grand bâtiment, qu’on avait tapissé de guirlandes pour la circonstance, et il s’arrêta au centre de la cour intérieure. C’était là qu’il devait être inhumé. Le monument élevé pour perpétuer sa gloire était sou tombeau, et

1 Du 5 au 7 octobre 1842.

I* R K M ! fO R K P A R T I E.

IliO

il semblait que la postérité commençait de ce jour pour le niaitre; l'œuvre de marbre allait rester, l’Iiomme rentrer dans la poussière, liaissant vers la terre sa tête blanchie, le vieillard demeura quelques instants pensif; mais bientôt l'artiste se redressa et marcha le front haut. Lui-même devait revivre dans tous ses ouvrages, qui resteraient là comme les témoins impérissables du génie à côté des cendres mortelles. Ces pensées avaient-elles traversé son esprit? Ceux qui l'entouraient étaient émus; mais personne n’osa l'iuterroger.

Thorvaldsen était alors dans sa soixante-douzième année. Son esprit n'avait rien perdu de sa valeur : c’était toujours la même verve féconde, la même facilité de création; l’exécution seule était inégale. On ne retrouve plus dès lors dans ses modèles cette perfection élégante qu’on admire dans un grand nombre des œuvres précédentes, notamment dans celles qu’il a exécutées à Home aux beaux temps de sa gloire et de sa force. Il ne sciait doue pas équitable déjuger l'artiste d'après ses derniers travaux, bien que plusieurs d’entre eux soient encore digues de sou talent. Tels sont le buste colossal de Frédéric FI , fait pour le monument élevé à ce prince, eu Jutlaud, sur la colline du château de Skanderborg; et les quatre- bas-reliefs qui ornent le piédestal : V Abolition du servage, l'Institution des Etals provinciaux , la Protection des sciences et des arts, V Administration de la justice.

Un joli médaillon représentant les Anges fêtant la Noël aux deux est aussi de la tin de l’année 1842; le roi de Danemark en fut tellement charmé qu'il s’empressa d'en commander le marbre. Le buste de la baronne de Stampc date de la même époque.

L’année suivante, l’artiste exécuta le modèle de la statue colossale d’Ilcrculc. Maigre les imperfections de cette œuvre, on demeure étonné de la vigueur d'esprit qu’elle témoigne de la part du vieillard. Il Ht également l’esquisse de la statue d’Ksculape, ouvrage destiné à servir de pendant au précédent; tous deux devaient être coulés en bronze pour la façade du château royal de Christiansborg, à Copenhague 1 .

* Ces statues furent exécutées plus tard sous ta direction de M. Hissen. Voir au tiatalogue. )

vie ni: TiionvAi.nsEX. toi

Une série assez considérable de niédaillous parut en même temps : ce sont les Génies Je la sculpture, de la peinture, de l’architecture , de la poésie et de l' harmonie; puis les trois Génies des arts du dessin. En 1844, l’artiste donna encore des répétitions variées de la plupart de ces ouvrages.

M ais nous devons mentionner particulièrement, et à cause du bruit qu’elle fit en Danemark, une composition plus importante, le bas- relief connu sous le nom de Génie de la paix. Le génie est à genoux et présente un plut dans lequel mangent ensemble un lion et un aigle, tandis qu’un chien est assis près de lui. Il y avait là une allusion nu prochain mariage du prince royal de Danemark avec une grande-duchesse de Russie; l’intention fut remarquée, et les journaux politiques en parlèrent. Wilkrns ayant rapporté leurs commentaires à son maître : « Puisqu’il en est ainsi , dit Thorvaldseu, je vais ajouter le bonnet phrygien à ma composition; » et le même jour il plaça deux fois cet emblème sur la tète de la figure allégorique et sur un arbre de la liberté.

Parmi les. personnifications de génies qui, dans les dernières années de sa vie, lui servirent a caractériser soit des idées philosophiques, soit les expressions diverses de l’art, le génie de la sculpture le préoccupa naturellement plus que tout autre. En 184.1, à Nysiie, il l’avait montré assis devant un bas-relief représentant la naissance de Minerve; c’est la pensée qui s’élance du cerveau et prend une forme. Mais cette composition, bien qu’heureusement conçue, ne lui avait pas paru suffisante; il reprit ce sujet et fit asseoir le génie sur l’aigle, au pied de la statue de Jupiter. Ce nouveau bas-relief ne lui plut pas davantage, et le 20 mars 1844, il traça sur l’ardoise, à la craie, un troisième projet, qu’on peut voir aujourd’hui au Musée de Copenhague. Ici le génie, dans sa hardiesse toute-puissante, est venu se poser sur l’épaule du Jupiter Olympien... Ce fut la dernière composition du sculpteur. Nous arrivons en effet an terme de cette longue et féconde carrière.

Vers cinq heures du matin, le dimanche 24 mars, l’artiste, se sentant indisposé, sonna son domestique; il avait passé une mauvaise nuit et n'avait pu trouver de sommeil. Wilkrns s'efforça de

SI

lia PREMIÈRE PARTIE.

le tranquilliser; il l'engagea pourtant à garder le lit; mais Tliorvaldsen se leva, ouvrit un livre, et alla s’installer sur son canapé, où bientôt après, la fatigue l’emportant, il s’endormit. Quand vers huit heures il se réveilla, il prit comme de coutume sou verre de luit et sou petit paiu , et se mit à travailler toute la matinée 1 .

La baronne de Stampc l'ayant fait inviter à dincr, il s’excusa et répondit qu'il avait l’intention de demeurer chez lui. Celte dame, venue pour renouveler son invitation, le trouva occupé à modeler le buste de Luther. Il céda aux prières de la baronne, posa devant son buste la poignée d’argile qu’il a\ ait dans la main, et enfonça l’ébauchoir dans la glaise. L’œuvre inachevée est conservée sous verre, au Musée, et l’on voit encore l’empreinte de la main du maître dans le morceau de terre qu’il vient de quitter.

Il partit avec madame de Stampc, rendit quelques visites, et rentra dîner chez le baron. Il causa très-gaiement, s’amusa d’un article humouristique d’un petit journal, et dit gaillardement en parlant de son Musée : h Maintenant je puis mourir quand je voudrai , Hiudesboll a terminé mou lombeau » . Quelques instants apres, en se rendant au théâtre, il rencontra cet architecte, et ils échangèrent un salut amical.

Lu au précisément avant cette épique, le poète Andersen, frappé de la nouvelle d'un événement tragique, était venu le raconter a Thorv aldsen : l’amiral Wulff, bien célèbre en Dauemark pour avoir traduit les œuvres de Shakespeare et celles de byron, s’était trouvé imlispisé au Théâtre- Royal pendant la représentation, et avait pris une voiture pour rentrer chez lui; eu arrivant a sa porte, il avait été trouvé mort par le cocher. « Eh bien, s'écria le sculpteur avec une sorte d'enthousiasme qui stupéfia Andersen , n'est-ce pas là une mort admirable et digne d’envie*? «

A un an de distance, Andersen rencontra l'artiste qui sortait de dîner chez le baron de Stampc et se rendait au Théâtre-Royal. lasculpteur pressa le poète d'y venir passer la soirée avec lui; mais

■ Tliiclc.

3 Mon* tenons relit* particularité tle M. Andersen, <jui nous l a rapportée lorsque nous lui avon* rendu visite à Copenhague.

VIE PE TIIORVALDSEN.

Il»

le conteur avait hâte de jeter sur le papier <|uel<]uc œuvre nom elle de son imagination, et il refusa. Thorvuldscn entra seul dans la salle de spectacle et s’assit à sa stalle habituelle du parterre. Une dame étant arrivée ensuite dut passer devant lui; afin de faire place il se leva, et la dame, se retournant pour le remercier, le vit se baisser vers le sol. « Avez-vous perdu quelque chose, Monsieur? h lui dit-elle. Thorvaldscn ne répondit pas. On crut alors qu’il se trouvait mal, et l’on s'empressa de venir à sou secours; on le transporta en toute hâte au palais de Charlollenborg, qui touche au théâtre, et il fut déposé sur son canapé. Le médecin s'empressa d’ouvrir une veine; mais il ne vint pas une goutte de sang. Le grand artiste avait cessé de vivre.

Le lendemain, la triste nouvelle se répandit bien vite par toute la ville, qui fut plongée dans la consternation.

La cérémonie funèbre eut lieu le samedi ,‘lü mars 1844, avec une | rompe royale. Ce fut pour ainsi dire toute la nation qui fit cortège au maître vénéré.

La salle des antiques du palais de Chariot tenborg fut transformée en chapelle ardente. Entouré des chefs-d’œuvre de la Créée antique, qu’il avait en quelque sorte fait revivre, l'artiste, le visage découvert, la tête ceinte de lauriers, y fut exposé dans un cercueil richement orné de couronnes '.

C'est là que toutes les députations vinrent se réunir aux amis du défunt; les artistes entonnèrent le chant d’adieu, et le cercueil fut fermé. La statue du maitre était dessinée sur le couvercle; on plaça sur le drap noir le ciseau du sculpteur au milieu de branches de laurier et de palmier, et parmi les couronnes on put remarquer celle que la reine de Danemark avait tressée avec des fleurs.

Un docteur en théologie, le professeur Clauscn, prononça un discours, et le convoi se mit en mouvement le long du Marché neuf, de la rue de l’Est, de la place d’Amack, de la rue de Vinimelskaftet et de la rue Neuve*. Toutes les maisons étaient tendues de

' M. botezac, ministre «le franco à Copenhague, qui assistait à cette cérémonie, nous en a rapporté quelques détails.

1 Thiele.

noir; la foule était morne et silencieuse; on n'entendait que le glas funèbre, sonné par les cloches des églises de la ville, et du haut des clochers les chœurs religieux. Des croisées les femmes jetaient des fleurs devant le cercueil, que portaient quarante artistes, et quand on vit le cortège arriver à Notre-Dame, le lîoi en personne, accompagné du prince royal , vint le recevoir à l’entrée de l’église. C’est au milieu de l’œuvre religieux de Thorvaldsen que fut célébré le service funèbre. Le prieur de la cathédrale, le 1t. Trydc, prononça une oraison, et après la cérémonie, la foule recueillie se retira lentement. On sentait que toute la nation était douloureusement frappée au cœur.

Les restes de l'illustre sculpteur demeurèrent près de quatre ans dans une chapelle de l’église de Notre-Dame, en attendant que les travaux intérieurs du Musée fussent terminés, et ce n’est que le (J septembre 1848 qu’eut lieu la translation du corps dans le caveau placé au milieu du Musée Thorvaldsen. Ces restes mortels reposent aujourd’hui au milieu de la riche collection des œuvres du maître.

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