CHAPITRE DEF XI K ME
Le» Uieorin de Wiiiclvvlinaun <•< TliorvaliLeu. — Les figure* de force : Jason , Mercure . I airain, Hercule. — l.es heures de jeunesse : Bacchus y Gattymède , f Amour f Apollon, Atlonii. — Les figures «le déesses : IVni», le j J mit Grâces , l’sycftc, llebe . — - La st.ilur <l<* /«i Jeune Danseuse et celle de l’Espérance. — Le* Egincfet,
Les ouvrages de Winckeliinimi, (jui devaient exercer une inlliiencc si considérable sur la direction des arts, restèrent pendant assez lonj;teni|is presque étrangers aux artistes. Les prineijies exposés par le savant ne turent d’abord appréciés que des archéologues ; niais lorsque peu à peu ils se furent fravé un clicinin au delà de ce cercle restreint, ils amenèrenl une complète révolution dans les idées.
David, à son retour d’Italie, les importa en France, on ils furent accueillis d’autant plus facilement «pie l’étude des institutions républicaines de la Grèce et de Rome était en faveur, et ipi'uiic ;;raude vogue était assurée âl> à tout ce qui les rappelait, soit dans les tonnes
politiques , soit dans les arts. Ganova, génie souple et facile, s'appropria une certaine apparence de l’art antique: il devint bientôt le sculpteur le plus célèbre non - seulement de I Italie, mais de l’Kurnpe; et l’estime qu’on faisait de son talent s'accrut encore, quand à son tour l'Empire évoqua les souvenirs de la Rome des Césars.
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A l'époque «le l’arrivée de Tliorvaldsen en Italie, la révolution était accomplie; mais il ne faut pas croire que l’artiste n’ait fait que céder à l'entrainement des idées dont il se trouva comme enveloppé; un sentiment personnel le guidait, lorsqu’il s’arrêta tout d’abord devant les plus beaux , les plus sévères monuments de l’art grec; et s’il entra dans le mouvement général, ce fut pour y prendre un rôle à part et que lui seul a rempli.
Les circonstances lui furent d’ailleurs favorables. A peine le jeune Danois fait-il les premiers pas dans la voie oit il est appelé à s’illustrer, qu’il rencontre un fervent disciple de Winckelmann. Sans doute il doit beaucoup moins aux sages conseils de cet ami qu’à la rectitude de sa propre intelligence, mais sa modestie avait une respectueuse confiance dans les lumières de Zoéga. Vivement encouragé par le savant archéologue dans son admiration enthousiaste pour le grand style de la statuaire antique, Tliorvaldsen s’abandonna sans hésitation comme sans réserve à son penchant, et marcha résolûment dans la direction qui devait le conduire an complet développement de son talent.
A Rome il trouvait un vaste champ ouvert à l’investigation, et d’innombrables modèles pour ses études; en dépit du temps destructeur, des guerres civiles, des invasions des barbares, des dévastations, Rome était restée l’héritière de l’antiquité. Les fouilles poursuivies en Italie, puis les explorations ixiussées jusqu’en Grèce, ajoutaient chaque jour de nouvelles richesses à toutes celles que l’on possédait déjà.
Avant de songer à produire aucun ouvrage original, Tliorvaldsen s’efforça de se bien jiénétrer du style îles artistes grecs, et, les « œuvres de force » l’attirant île préférence, il prit pour modèle de sa première copie importante l’un des Dioscures du Monte Cavallo, le Pollux, qu’il exécuta avec une sorte de respect religieux. Sous l’impression 1 profonde de l’étude de cet antique, il produisit le J tison , statue qui frnpjie tellement par la fierté de l'allure et la
1 u L’émotion reçue doit sc transformer en nous- mémo, dit avec raison madame de Staül ; et plus relie émotion est vraie, moins elle inspire une servile imitation. »
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sévérité du style, qu’on a peine à croire qu’elle marque le début d’un jeune artiste.
« Lorsque Jason parut, dit Pindare 1 * , tout le peuple fut frappé d'étonnement. II croyait voir Apollon, Bacclius ou Mars. « Canora avait pris Wtpollon pour ty|>e de son Thésée; pour représenter Jason, Thorvaldsen choisit la figure plus mâle du dieu Mars, l.e héros [Mille encore les longs cheveux flottants, tels qu'il les avait, au dire du poète, lorsqu’il entra pour la première fois dans Athènes : ses cheveux s’échappent de son casque en touffes bouclées ; scs formes appartiennent à l’âge viril; sa noble attitude rappelle celle d’ Hercule dans une mosaïque antique de la villa Alhani *.
Les Grecs donnaient plus d’expression et de mouvement aux héros qu'aux dieux. Suivant leurs principes, la sérénité sublime de la Divinité ne souffrait pas d’être altérée; mais il était permis à l’artiste d’animer davantage les figures humaines. « Dans la représentation des héros, c’est-à-dire des hommes auxquels l’antiquité attribuait la [dus haute dignité de notre nature, les anciens allèrent jusqu’aux limites de la divinité, mais sans passer outre et sans confondre la différence délicate de ces deux natures 3 . » Le Jason est l'application de ce précepte.
Les figures des dieux répondaient chez les Grecs a des idées préconçues; l’imagination admirablement équilibrée de ce peuple n’enfanta pas des monstres, connue en ont produit la plupart des Orientaux idolâtres, elle enfanta au contraire des beautés parfaites et surhumaines bientôt admises par le dogme. Ces figures expriment la pensée non pas seulement dans le visage, mais de la tête aux pieds. Lorsque Thorvaldsen représenta les divinités, il dut se conformer à la tradition grecque en adoptant le type consacré de chacune d’elles, en se soumettant aux procédés d'épuration des sculpteurs de l'antiquité*. Pourtant il s’est efforcé en même temps
1 Vylhitfues, IV.
1 Découverte en 17tî0el rapportée dans les Monument! , 11 ‘ 00.
4 Winckclinann , t. Il, liv. IV, rliap. )i.
* « Comme les anciens, dit Wiiickclmann, »' étaient élevés par gradation de la
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de ne pas |iei'die de vue lu nature, cl l’on peut constater dans la plupart de ses statues une ctude anatomique très-scrupuleuse faite sur le modèle v ivnnt.
Thorvaldsen, eu suivant avec une sage mesure le système de déification des formes humaines, a comiHisé dans son Mercure une œuvre mêlée d'idéal et de réel. Cet ouvrage, un des plus beaux morceaux de la sculpture moderne, pourrait figurer sans trop de désavantage auprès des statues antiques. » Mercure Arqiphanle ' , dit avec raison Nagler, est le plus heureux choix des belles formes de la nature dans l'âge de trente ans. 11 tient au caractère et à la proportion du fameux héros grec désigné par la qualification de Gladiateur combattant, « Pour créer une telle œuvre, Thorvaldsen a commencé en effet par copier la nature, et nous avons dit que la pose même de la figure lui avait été donnée par un portefaix qu’il vit par hasard sur le Corso. Le portefaix est devenu dieu, grâce au choix exquis des formes épurées avec une discrétion intelligente sans cesser d’être vraies, grâce enfin à la noblesse qui caractérise l'expression du \ isage : ce n’est pas la ruse humaine, c’est l’intelligence divine que reflètent le front et le regard de Mercure. L'action, ou, pour parler plus exactement, la préparation à l’action, est suffisante pour donner du mouvement et de la souplesse au torse et aux membres ; mais elle est sobre et révèle un dieu qui peut agir avec puissance et sans effort.
Dans la statue île Mars les muscles sont accentués davantage; il couvenait de donner an dieu de la guerre un aspect de force extérieure plus prononcé «pic chez Mercure. Pourtant ces deux divinités offrent les caractères de la jeunesse combinés avec ceux de la virilité : Mars et Mercure sont imberbes, et leurs cheveux courts et frisés retombent sur le front.
branlé humaine jusqu'à la brame divine, re dernier degré fut réservé à la beauté par excellence. " Kl il ajoute plus loin : u I.e procédé de faire d’nn héros un dieu s'opère plus par suppression que par addition, c'est-à-dire il se fait en retranchant graduellement les angles trop équarris et hop prononcés par la nature, jusqu'à re que la forme soit portée à une telle finesse d'exécution qu’il paraisse que l’esprit seul v a opéré, »
1 I ! >■'(- a-rl i re iiictirlrii'r TArifiis.
« h: l V II K DE TIIOIIVALDSES. IH1
l,a statue de l’uletun appartient à l'âge de complète virilité 1 * . Ou sait que les Grecs prêtaient aux divinités de cet âge un caractère en quelque sorte immuable, à ce point qu’ou peut les reconnaître aux traits consacrés de leur visage, au jet de la chevelure et de la barbe. Le visage de Vulcain est empreint de celte calme rudesse qui convient au forgeron fils de Jupiter; on retrouve chez lui la forte barbe et l’épaisse chevelure du roi des immortels; sa tête est recouverte du pileux ries artisans; sa luuiquc, suivant le mode consacre pour ce dieu sans cesse occupe à un dur labeur, est détachée sur l’épaule droite et laisse la poitrine découverte. L'attitude générale de cette figure rajqielle beaucoup celle d’un lleplueslus qu’on voit sur un autel du Vatican*.
Quant à la statue d 'Hercule, on ne saurait la juger sévèrement, si l’on se rappelle que Tborvaidsen était dans sa soixante-treizième année lorsqu’il l’a modelée. Cet ouv rage est certainement inférieur aux précédents, bien qu’il ait encore le caractère de grandeur qu'imprime la main d’un maître.
Los sculpteurs grecs voyaient dans Hercule deux figures différentes. L’une, c’est, le héros obligé de déployer la force de son bras pour combattre les brigands et les monstres; encore retenu sur la terre par ses travaux, il est représenté avec des muscles saillants. L’autre, au contraire, c'est le demi-dieu ; partageant désormais les jouissances et le repos des immortels, il montre un corps dégagé de toutes les saillies trop accentuées qui révèlent les combats de la vie terrestre. C’est ainsi que l’ Hercule Farnèsc exprime le héros, tandis que celui du Belvédère révèle le dieu 3 .
Thorvaldscu a voulu représenter l’Hercule homme; il ne l'a pas montré dans l'éclat de la plus belle jeunesse, comme les Grecs l’avaient fait quelquefois, avec des traits qui font presque douter de sou sexe, et tel que « sa beauté ressemble à celle que la complaisante Glycèrc exigeait d’un jeune homme pour qu’il frtl digne
1 Quelquefois, mais plus rarement, le* artistes anciens ont représente llcplnestii* «vus les traits «le la jeunesse.
1 ftapp«>r(é par M. Tlieil, dans son Dictionnaire.
1 Wiiiekidmnuii , t. If. I i \ . tv. eltap. tt.
SECONDE PA UT II
de .scs faveur* » . Il lui a donne au contraire des tonnes robustes et niènie lourdes; on comprend plutôt le poids du colosse que sa force ; la main qui tient la massue ne semble pas la saisir avecvigueur. La tête ne rend pas bien non plus celle de l'Hercule dompteur des monstres, auquel les Grecs ont toujours donné un front lias, avec des cheveux durs et drus venant se rabattre sur le devant, comme pour rappeler les poils qui se trouvent entre les cornes du taureau 1 .
Parmi les Jùjures de jeunesse traitées par Thorvoldsen, nous remarquerons celles de Bacclius, de Ganymède, de l'Amour, d’Apollon et d’ Adonis, qui offrent, des caractères très-distincts.
Chez les Grecs la beauté de Bacclius est mixte; elle procède des formes combinées des deux sexes, et parait empruntée parfois à la nature des eunuques*.
Les artistes anciens, qui ont toujours représenté ce dieu au temps de sa jeunesse, ont arrondi ses membres au point de leur donner une élégance féminine, et dévelopjié ses hanches presque à l'égal de celles d'une femme. On sait du reste que, suivant la fable, Bacclius a été élevé en fille.
G’ est en s'inspirant de cette tradition que Thorvaldsen a donné tant de délicatesse efféminée à son Bacclius. Le dieu s’appuie avec nonchalance sur un tronc d’arbre, et tourne la tête, par un mouvement de molle langueur, vers la coupe qu’il va porter à ses lèvres. Son front est couronné de pampres, et ses cheveux, relevés ensemble, sont noués sur le sommet de la tète, suivant l’usage des femmes, pour retomber sur les épaules par une disposition qui n’appartient qu’aux dieux Apollon et Bacclius. Il y a quelque chose de moelleux et de coulant dans les contours, une souplesse voluptueuse dans le mouvement du torse. Ta- ventre arrondi et les hanches saillantes se rapprochent de la nature féminine; les muscles et les rotules, qui s’accusent à peine, sont ceux des jeunes garçons.
1 Winekclmann , t. Il, liv. iv, cltap. iv.
1 Winckeliiumi, I. Il, liv. iv. etiap. iv.