CHAPITRE TROISIÈME
Li*s bas -relief* In-roique* et niylliiilogîqties» - - l.e* sujets aiKUtréotitiqnc*. — Im Bergère au nid tl' Amour*. — Le* Quatre Age* de ta vie.
La supériorité acquise par Thorvaldsen dans l’art du bas-relief ne paraît pas contestée. -Sa grande frise, le Triomphe d’Alexandre , s u dirait à elle seule pour illustrer un innitre. Lorsque l’artiste a conçu cette vaste composition, il est probable qu’il n’avait pas encore vu les moulages des bas -reliefs du l’artbéuou, dont les marbres n'ont été apportés qu'eu 1814 de Grèce en Angleterre.
Mais les premiers dessins eu avaient été pris dès 1(!74 1 par un artiste flamand employé par le marquis de Nointel ; ils avaient été reproduits plusieurs lois, et il n’est pas douteux que le sculpteur ne s’en soit inspiré.
L’imitation n’a pas été servile, ainsi que l’ont avancé quelques artistes jaloux; elle a elé, au contraire, tout à fait indépendante. Ou la reconnaît surtout
' Voyez Stuart et I.aiulon, Aiilit/uîtcs tf Athènes.
dans les groupes de cavaliers macédoniens, qui rappellent les cavaliers athéniens de la procession des Panathénées. Le vêtement de la plupart de ceux-ci se compose de la tunique et de la chlamvde, que l’artiste danois a conservées avec raison aux guerrière de la suite d’ Alexandre; il les a en outre recouverts de leurs cuirasses. Les attitudes que prennent ces cavaliers, soit en retenant, soit en excitant leurs chevaux, sont variées avec art; elles ont toutes ce style sévère de l’ouvrage antique que l’on retrouve également dans le mouvement des chevaux.
Dans la représentation d’une scène historique aussi importante que celle de l’entrée d’Alexandre à Babylone , l’artiste s’est conformé, autant que le lui permettaient les dimensions d’une frise, au récit de Uuinle-Curce. S’il ne lui a pas été passible de donner aux murailles de la ville l’élévation dont parle l’historien, il les a montrées garnies d'habitants qui s'empressent de venir saluer leur nouveau roi. Alexandre, ainsi que le dit Quiute-Curce, est monté sur un char; il est accompagne de ses gardes et suivi de sou armée. Debout près du héros, une Victoire tient les rênes, taudis qu’une autre figure allégorique, la Paix, présente au vainqueur une branche d’olivier et une corne d’abondance. Dans toute la partie de la frise qui montre les babyloniens venant au-devant de leur nouveau maître, le récit de l’écrivain romain est scrupuleusement traduit par le sculpteur.
« Mazée, dit (Jointe - Curée , vint en suppliant à la rencontre d’Alexandre, avec ses enfants déjà grands, j>our lui remettre la
ville et sa personne lîagophanès , gardien de la citadelle et
des trésors de Darius, pour ne pas le céder en empressement à Mazée, avait fait joncher toute la roule de fleurs et de couronnes, et dresser de chaque coté des autels d’argent, où fumaient avec l’encens mille autres parfums.
» A sa suite étaient de riches présents : des troupeaux de bétail et des chevaux, des lions et des léopards; puis les mages chantant leurs hymnes nationaux. Derrière eux venaient les Chaldéens, et, outre les poêles de Babylouc, les musiciens mêmes avec les instruments de leur pays. L’office de ceux-ci est de chanter la louange»
OEUVRE DE THORVALDSEN. 193
des rois; celui des Chaldéens d’expliquer le cours des astres et les révolutions périodiques des saisons. »
Quiule-Curce est, croyons-nous, le seul historien de l’antiquité qui nous ait conservé le récit de cet événement. Bien (pie dans ses ouvrages il ait souvent mêlé la fable à la vérité, il est présumable qu'il a emprunté les détails de sa description a quelque historien grec dont les écrits ne sont point parvenus jusqu’à nous. Quoi qu’il en soit, Thorvaldsen, au lieu de composer une scène de fantaisie, a mieux aimé s’en rapporter au narrateur romain.
Les reliefs de l'artiste danois sont, dans cette frise, plus saillants (pie ceux de la Procession religieuse des Athéniens. Ou peut, du reste, remarquer des épaisseurs très-différentes dans les décorations du i’arthéiiou : les Panathénées sont les moins accentuées
La rapidité avec laquelle Thorvaldsen avait dû tout d’aboid exécuter sa frise l’avait forcé, comme nous l’avons dit, de négliger la perfection des détails. L’ouvrage devait être placé à une hautcur suflisaute pour que l’artiste se préoccupât surtout de l'attitude des personnages et de l'harmonie générale de la composition. Mais lorsqu’il sculpta son œuvre en marbre, non-seulement il répara les négligences de la première exécution, mais encore il eu modifia heureusement plusieurs parties.
Ou voit au Musée de Copenhague quatre modèles différents de la ligure principale, Alexandre sur le char triomphal. Dans le premier, l’attitude du héros se rapproche plus de l’emphase des peintures de Lebrun que de la belle simplicité des bas-reliefs antiques. 11 y a plus d'arrogance (pie de noble fierté dans la pose du triomphateur, qui tient haut sa lance de la main droite, tandis qu’il pose la main gauche sur la hanche. L’artiste lui-même fut mécontent de cette figure, et il la changea presque entièrement. Le second modèle montre le conquérant la main gauche appuyée sur son char et tournant la tête du côté de son armée*. Daus un troisième, il s’appuie au char de la main droite et tourne encore la tète. Enfin
1 Stuart et I.andon , Antiquités (F Athènes.
* C'est le modèle exécuté en marbre pour le «lue de Sounuariva, et reproduit en télé de «v eh api lie.
SECONDE PARTIE
IM
la quatrième variante, plus simple et suivant nous plus heureuse que les précédentes, représente Alexandre regardant droit devant lui, et lui donne le mouvement de la tête et du cou que l’on retrouve sur toutes ses médailles. La chevelure, relevée sur le front, retondre en ondes de chaque côté, suivant le mode adopté par les artistes anciens pour représenter le conquérant qui se disait fils de .lupiter Anunou.
Thorvaldseu se plaisait à traiter les sujets des temps héroïques de la Grèce. Bien qu’il ignorât complètement la langue d'Homère, la grandeur du poète, qui ne consiste pas seulement dans la pompe de l’expression, mais qui lient surtout à l'élévation de la pensée, à la foire de faction, frappait vivement son esprit. Sans doute les traductions lui dérobaient la lieauté du langage, mais elles lui laissaient comprendre toute l'ampleur du drame, et l'artiste traduisait le poète avec une telle simplicité, une telle vigueur, qu’on pourrait dire que, Klaxman excepté, personne mieux que lui n’a compris le chantre immortel de l'Iliade.
IJ Enlèvement de Briséis est la première scène qu’il ait représentée. Achille cède, le cœur gonflé de ressentiment , à l'ordre d’Agamemnon. « Les hérauts s’étaient arrêtés, troublés et pleins de respect pour le fils de Pélée 1 . » Il commande à l’atroele de leur livrer « la belle jeune fille, qui les suit à regret », mais il se détourne avec violence, prenant les dieux et les hommes à témoin d’un tel outrage.
L’inspiration homérique est encore plus frappante dans un basrelief de moindre dimension, Hector et Paris.
e Hector arrive*, tenant à la main une lance de onze coudées, dont la pointe d’airain, entourée d’un cercle d'or, jetait de toutes parts une vive lumière. Il trouve dans la chambre nuptiale Paris occupé à préparer ses armes; celui-ci polissait son bouclier, sa cuirasse et son arc recourbé
» Hector lui adresse d’amères paroles :
» Le peuple périt dans la plaine, autour des remparts, et c’est à
1 lliatie , 1, 331 et suiv.
* Iliade, VI, 318 cl suiv.
OEUVRE DE THORVALDSEN. tai
cause de loi que la guerre et ses fureurs environnent llion. Paris, n'accablerais-tu pas Je les reproches celui que tu verrais s’éloigner des batailles meurtrières?
“ A PP roche, Hector, lui dit Hélène, repose-toi sur ce siège, toi qui depuis longtemps supportes des fatigues à cause de moi, malheureuse femme, et à cause de l’égarement fatal du frivole Paris.
.1 Hector au casque étincelant répond :
u Ne m'ordonne pas de m’asseoir, je ne puis t’obéir. Mon seul désir est de défendre les Troyens, qui déjà sans doute regrettent mon absence. «
Le héros robuste et fier comme un chêne se tient immobile; il fixe un regard sévère sur son frère, qui paraît lui-même confus de sa lâche inaction. La vaillance et la vertu d’Hector, la mollesse de Paris et d’Hélène sont exprimées avec tant d’énergie et de délicatesse que ee bas-relief ne le cède ni en vigueur ni en beauté à celui qui représente Prinm suppliant Achille de lui rendre le corps de son fils 1 .
Thorvaldsen a composé une répétition A' Hector et Paris ; mais le second modèle, dans lequel se trouvent quelques changements, n’est pas égal au premier. Pour suivre plus fidèlement le texte d’Homère, qui montre Hélène « assise au milieu de ses femmes dont elle dirige les travaux », il a ajouté deux figures : ce sont deux femmes qui, placées derrière Paris, semblent se railler de sa faiblesse. L’artiste, en allant ici plus loin que le poète, a certainement dépassé le but. Dans Homère, Hélène peut bien reprocher à son ravisseur de ne pas être un vaillant guerrier, mais ses suivantes n’eussent pas osé tourner ce prince en dérision au [joint de lui présenter une quenouille. L’addition de ces deux figures, et le manque de convenance de leur attitude, en enlevant à la composition une partie de sa vérité, lui ont aussi retire ce degré de grandeur et de simplicité qui en luisaient une œuvre de premier ordre. L’esprit de l’artiste, qui voyait toujours si juste, n’a d’ailleurs jamais commis d’autre erreur de cette nature *.
* Voir chapitre I", pajp? 11.
* Il est vrai que les anciens, à ce point de vite moins scrupuleux que les
19ti SECONDE PARTIE.
Une des scènes les plus touchantes de l'Iliade est sans contredit celle qui se passe aux portes Scées entre Hector et Andmmaque 1 . Le héros paî t pour le combat et rencontre son épouse accompagnée d’une seule femme qui porte le jeune Astyanax. Après avoir fait de tendres adieux à Andmmaque, « Hector tend les bras vers son fils. L’enfant, effrayé par le vif éclat de l’airain et par la menaçante crinière qui flotte sur le cimier du casque, se jette en criant sur le sein de sa nourrice. Le père et la mère échangent un sourire, puis aussitôt Hector, étant le casque brillant qui couvrait sa tête, le dépose à ses pieds. Il embrasse son fils chéri, le balance dans ses bras, et implore en ces termes Jupiter et les autres dieux : «Jupiter, et vous tous, dieux immortels, faites que mon enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens! Rendex-le fort et courageux, pour qu’il règne et commande dans llion, et qu'un jour chacun s’écrie en le voyant revenir du combat : Il est encore plus brave que son père. «
Hector, qui élève son fils dans ses bras eu invoquant les dieux, a le corps rejeté en arrière; Andmmaque, par un mouvement d’affectueuse tristesse, appuie son front contre la tête de son époux. Paris, armé pour le combat, vient rejoindre son frère : « Tel qu’un coursier superbe, dit Homère 1 , après avoir été retenu longtemps à l’écurie, rompt ses liens, frappe du pied la terre et court dans les campagnes pour se baigner dans le courant d’un beau fleuve; fier dans ses allures, la tète levée, les épaules ombragées de crins ondoyants, plein de confiance dans sa force, dans sa beauté, il vole aux pâturages qui lui sont chers et où paissent de jeunes cavales : tel le fils de Priam, semblable à l’astre du jour, et couvert d’une armure brillante, descend rapidement des hauteurs de Pergame. a
modernes, se préoccupaient avant tout d'expliquer l.t scène, souvent au détriment de la vraisemblance. Dans la plupart des bas-reliefs de Thorvaldsen, les personnages parlent d’eux-tnémes parleurs attitudes, sans qu’il soit nécessaire que l’artiste donne d’autre explication de l'action. Voyez CAmour quittant I'sycIh { , llylas entraîné par 1rs nymphes.
1 Iliade, VI, 23 7 et suis.
* Iliade , VI , TiOti et suiv.
OKI? V R K UE THORVALIJSEN. Il*'
I l’intelligence de Thnrvaldsen, qui concevait les scènes homériques avec une telle grandeur et une telle justesse, se prêtait avec une égale facilite à l’expression des pensées gracieuses des petits poêles grecs. C’était pour lui un jeu, un passe-temps familier que d’interpréter Anacréon. Il est singulier que l’artiste ait donné des proportions colossales au premier sujet qu’il a emprunté aux odes de ce poète : l’ Amour et Mars, dont il avait fait d'abord un groupe. Il devait joindre a ces deux figures celles de Vénus et de Vulcain, mais il y a renoncé, et un peu plus tard il a composé un bas-relief dans lequel se trouve représentée toute la scène de l’ode quarantecinquième. « Aux forges de Lemnos, l’époux de la charmante Cythérée forgea il avec du fer les traits de l’Amour. Cypris trempait les pointes dans du miel, F.ros y mêlait un fiel amer. Mars revient du combat, tenant à la main un javelot extrêmement lourd; il parle avec mépris des flèches de l’Amour et de leur légèreté. Mais le petit dieu lui présente un de ses traits et lui dit : Tiens, celui-ci est plus pesant. Mars prend le trait, et la belle Cypris de sourire. Bientôt le dieu de la guerre dit en soupirant : Tl est trop lourd, reprends-lc. — Vraiment! puisque tu l’as, garde-le, répond Eros, »
I, 'artiste a très-bien exprime dans son bas-relief l’étonnement du dieu des combats et la malice de l’Amour. Vénus se retourne par un mouvement gracieux pour regarder Mars, tandis que Vulcain continue sou travail.
Le sculpteur a compris tout aussi heureusement le sens de l’ode quarantième d’Anacréon, l’Amour piqué pur une abeille. Ici le dieu doit être un enfant naïf, qui n’a pas conscience du mal que font ses traits; tout en pleurs, il raconte à Vénus « qu’il a clé blessé par un petit serpent ailé », et sa mère lui répond : « Si l'aiguillon d’une abeille te fait tant de mal, juge par là des souffrances qu'endurent ceux dont tes flèches ont percé le cœur! »
Dans une autre œuvre, c’est au contraire l'implacable dominateur du monde, le dieu malin et cruel, qui s’est introduit chez. Anacréon. I’our taire apprécier la finesse de la couqiosilion et le mérite du sculpteur, il faut citer la troisième ode tout entière.
SECONDE PARTIE