‹ ThorvaldsenChapitre 37 sur 207 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Tbnrval<U«*n *culptcur chrétien. — /z* Christ et tes Douze Apôtres. — L« frittes religieuse*.

Le fronton dr l’qjINe de Notre-Dame de Co|MMiliâ(>iic. — Le-! monuments funèbre*.

I. «ouvre religieux de Thorvaldsen , < 1 1 1 i est réuni presque fout entier dans l'église de Notre-Dame, à f ’.opcnhaguc , donne lieu à des jugements opposés, bien qu’on s’aocorde à en admirer le style sévère.

est à Rouie que le plus grand nombre des morceaux qui le composent ont été modelés, et l'artiste n’avait pas achevé la première ébauche, que déjà ses adversaires s'efforcaient de démontrer que son talent serait impuissant à exprimer les ï ‘ idées chrétiennes.

I > (.su i - r

A celte époque, l’école dite des îXazarrcii.ï florissuil en Italie. I.cs imitateurs d’Overbech avaient poussé jusqu’à ( exagération les tendances de leur maille, (le peintre, eu étudiant Itapbaël, élève de l’érugin, s’était laissé entraîner par son sentiment personnel vers Fia Oimauni; les imitateurs remontèrent à Giotlo, et pour rappeler la naïveté de leur modèle, ils allèrent jusqu'à lui emprunter scs procédés de peinture.

iï

SECOND K PARTIE

Thnrvaldsen ne pouvait prétendre à l’approbation de cette école, qui lui lit en effet une vive opposition et lui refusa hautement le sentiment religieux. Par contre, l’Église réformée, dont la sévérité répudie les oeuvres d’art dans les temples, accepta les figures chrétiennes du sculpteur danois, qui par leur austérité lui paraissent la plus respectueuse expression artistique de la Révélation.

Dés qu'on entre dans l’église de Notre-Dame, à Copenhague, on demeure saisi devant l’aspect imposant de la figure colossale du Christ, entourée de celles des douze apôtres. Thorvaldseu a suivi le conseil de Winckelmann; son Christ est beau comme celui de Raphaël, comme celui de Léonard de Vinci 1 . Les cheveux du Sauveur sont séparés sur le milieu de la tête, suivant l’usage des habitants de Nazareth. Le caractère général de la statue n’est peutêtre pas en parfaite harmonie avec celui du visage. L’ Homme-Dieu est debout; sur sa poitrine, saillante comme celle de l 'Hercule, on s’étonne presque de voir s'abaisser cette tète douce, d’un dessin si pur et si délicat. Les bras puissants de Jésus sont étendus vers les hommes par un geste d’amour, comme pour appeler à lui tous ceux qui souffrent et (pii ont besoin d'être soulagés ; mais scs jambes fortes attachent au sol le Maître du monde, et l’on se demande si l’on a bien devant les yeux ce même Christ, cette figure diaphane qui glissait à la surface des eaux.

Jésus apparaît devant le choeur de l'église; les douze apôtres sont

1 i t Les sublimes conceptions des artistes anciens sur la beauté des héros auraient dû faire naître l'idée aux artistes modernes, lorsqu'ils ont eti à traiter la figure du Sauveur, de la rendre ressemblante aux prophéties, qui l'annoncent comme le plus beau parmi les enfants des hommes. Mais dans la plupart de ces figures, à commencer par celles de Michel-Ange, l'idée en parait empruntée des productions barl>ares du moyen âge: on ne peut rien voir de plus vulgaire en physionomie que les airs de tète du Christ. Que Ituphael a eu des conceptions bien plus nobles! C’est ce que nous voyous, entre autres, dans un petit dessin qui se trouve au Cabinet royal Karnèse, à Naples, et qui représente Jésus-Christ |K>rté eu terre. Ici la tôle du Sauveur offre la beauté d’un jeune héros sans barlte... < Cependant, si nue pareille configuration du Sauveur était une innovation choquante pour certaines personnes, à cause de l'usage de le représenter avec de la barbe, je conseillerais à l’artiste de contempler et de prendre pour modèle le Christ de Léonard de Vinci. » (Winckelmann, t. Il, In . iv, cli. U.)

OEUVRE f>K THORVALDSEN. 20:$

places suc deux rangs dans la uct. Saint Pierre et saint Paul sc tiennent auprès de leur divin Maître; à la droite du Sauveur, après saint Pierre, viennent saint Matthieu, saint Jean, saint Jacques le Mineur, saint Philippe et saint Judas Thaddée; à sa gauche, après saint Paul, on voit, saint Simon Zélotès, saint Barthélemi , saint Jacques le Majeur, saint Thomas et saint André.

L’artiste a donné un caractère distinct à chacune de ces figures : saint Pierre exprime la foi, saint l'anl la puissance évangélique; il y a plus de douceur et d'amour dans les traits de saint Jean ; ceux de saint Simon sont empreints d’une austère résignation. Néanmoins, les apôtres, par leur altitude, par la disposition de leurs draperies, par la sévérité jointe à la beauté des types, semblent moins représenter des saints et des martyrs que des philosophes et des sages.

L’Ange au baptistère a l’aspect plus chrétien. La sérénité consacrée de son visage a quelque chose d’extatique qui tend plus directement à l’expression du sentiment religieux. Agenouillé au milieu de la nef, cet ange porte une large vasque en forme de coquille destinée a recevoir l’eau sainte.

Ces grands ouvrages ne composent pus tout l’ornement intérieur de l’église de Notre-Dame:. Derrière l'autel, et au-dessus, se trouve placée la frise qui représente Jésus montant au Calvaire, composition bien ordonnée, quoique d’une exécution un peu faible; puis, le long des nefs latérales, régnent deux autres frises, le Baptême île Jésus et /’ Institution de la Cène ; enfin, au-dessus du tronc des pauvres, se trouve encore un petit bas-relief figurant la Charité chrétienne, et en {rendant l’Ange gardien.

Lorsque Thorvaldsen exécuta le modèle de la Cène, on fut d'abord étonné et presque scandalisé 1 , à Copenhague, à la vue de la composition insolite de cette frise, dans laquelle le Sauveur est représenté debout, taudis que les apôtres sont groupés à genoux autour de lui, comme si l'institution de l’eucharistie avait eu lieu après que le Maître cl les disciples se furent levés de table. Mais

« Tbicte.

20i SECONDE PARTIE.

on se réconcilia bientôt avec cette idée neuve, qui n'avait du reste rien d'absolument contraire aux traditions de l'Église.

Le portail de Notre-Dame est surmonté d’une grande frise, l'Entrée de Jésus à Jérusalem ; enfin, le fronton se compose d’un admirable groupe de terre cuite, le Sermon de saint Jean-Baptiste. Suivant le sage procédé adopté par les Grecs 1 pour donner plus de jeu à la lumière et aux ombres, Thorvaldscu ne s’est pas borné à sculpter ce fronton en demi-ronde bosse, il l’a au contraire composé de ligures entières. Son ouvrage est empreint du caractère qui convient à la scène biblique. Le sujet se prêtait plus facilement aux habitudes d’esprit de l’artiste. Ce n’était pas Dieu lui -même qu’il avait à montrer, mais seulement celui qui annonce Dieu. L’ heure de la lutte et du martyre n’a point encore sonné, et le christianisme n’existe que dans les profondeurs de la pensée du Précurseur.

Le Sermon de saint Jean , u* uvre complexe, mérite un examen attentif. Le caractère des figures, l’idée quelles expriment, les

* u Après le» prouves que nous onl fournies U superbe découverte de dixlittil figures provenant des deux frontons du temple d’Égine, les vastes groujjes de «piarantc colosses et davantage des deux frontons du Partliénon, la description, par Diodore, des sujets sculptés aux frontons du temple de Jupiter Olympien A Agrigente, la description que Pausauias donne des groupes jadis placés dans les frontons des temples d’OIympie, de Té(;ée, de Tlièbes, de Delphes, etc.; après toutes ces preuves, que peut-il y avoir de plus certain que le fait que voici : les Grecs, dans la plus belle époque de leur a rclii lecture, plaçaient toujours dans les frontons de leurs grands temples périple res, soit hexastyles, soit octoslyles, des figures entières, et n’y sculptaient jamais de bas-reliefs; et ce fait retrouvé parla voie purement historique, ainsi que la question, pourquoi les Grecs ont établi et pratiqué un pareil priori jh*. comment pourraient-ils être mieux appuvés que par l'expérience journalière, qui nous apprend qu’il n'y a absolument que les figures entièrement détachées du fond et en ronde bosse qui produisent un juste effet, vues d'une hauteur considérable, tandis qu'il manque à toutes les sculptures peu saillantes la vérité matérielle, la profondeur des ombres, et la précision des contours qui s’ensuit; choses indispensablement nécessaires, si une figure placée A quelque élévation doit se présenter à la vue avec clarté et avec justesse. » Ainsi s’exprime llriindslod ( Voyaye en Grèce), et il ajoute que ce principe n’est pas suivi (1830), parce que « nous sommes toujours accoutumés, dans nos écoles, à nous eu tenir aux modèles imités des Humains », tandis que nous négligeons l'axiome des Grecs : « L’ornement capital, le grand fronton décoré de sculptures, doit ressortir fortement et en guise d'un vaste diadème qui, gravé fortement et avec art, couronne le tout. »

OEIVRE DE THORVALDSE.V St»5

oppositions que la plupart offrant entra elles, concourant harmonieusement à l'ordonnance generale de la composition. Au centre se trouve le Précurseur; sa pose est noble, naturelle et mesurée. Debout sur un rocher qui lui permet de dominer son auditoire, il parle, et du doigt montre lo ciel. Ce n’est point par une éloquence fougueuse qu’il cherche h persuader : sa parole est simple, parce qu’elle annonce le Verbe de vérité. ï.a conviction qui s’empare des assistants se traduit dans les attitudes diverses de chacun d’eux : profonde dans la pensée de l’homme qui se tient près de saint Jean et qui médite en attendant le baptême; naïve et spontanée clic/, les femmes, elle est irrésistible chez, l'adolescent, qui déjà manifeste une ferveur impatiente. Le docteur, habitué à discuter les arguments, a l'esprit plus rebelle aux idées nouvelles; il ne cède qu’après avoir mûrement réfléchi. Le pharisien proteste eu son orgueil contre des paroles qui l’étonnent, mais ne le touchent point; taudis que le chasseur, que le hasard amène, se laisse aller sans résistance à la simplicité de sou émotion. Son chien occupe l'attention de deux enfants, et le dernier personnage du fronton, un berger, regarde la scène avec indifférence. La plus belle partie de la composition est, à notre avis, un groupe de deux figures placé à la droite du saint. Déjà converti, un jeune homme est appuyé sur l’épaule de son père ; il le regarde, et c’est avec une indicible expression de douceur et de pieuse satisfaction qu’il voit l’impression produite par la parole du Précurseur. Le père relève son mâle visage; il parait frappé d’étuuucmcut, et l’on sent que tout à l’heure il pourra dire, comme la Pauline de Corneille : « Je vois, je crois, je suis désabusé, a

Dans toute celle oeuvra, les mouvements de l’âme sont plus profondément marqués sur 1e visage de chacun des auditeurs que ne le comporte habituellement le style grec. La disposition du fronton est savamment calculée pour l’harmonie : les personnages, debout, penchés, assis, couchés, différents d’âge, de taille, de costume, forment, suivant le précepte de Meugs, uue pyramide par leur ensemble, bien que leurs tètes ne se trouvent pas sur une ligne trop régulière, qui eût été aussi monotone que peu naturelle.

Page 1