‹ ThorvaldsenChapitre 39 sur 207 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Rapidité de conception fie l'alliât'*. — Il e*t sévère pour ses œuvres. — Fougue du premier mouvement tempérée par la réflexion. — (iénic créateur. — Innova. — H.irtolini. — Erreur de madame de Staël. — Le génie Scandinave de Thorvaldscn applique les principes de l'art grec.

Lorsqu'on visite le Musée Thorvaldscn à Copenhague , ce qui frappe d'abord , c’est l’ incroyable fécondité de l’artiste : les vastes galeries, les longs corridors, les nombreuses salles de ce palais étrusque, les deux étages, l'escalier même, les hautes murailles, tout est rempli de statues et de bas-reliefs; et le catalogue destiné à guider le visiteur dans cet immense musée, au milieu duquel se trouve la tombe modeste du sculpteur , ne compte pas moins de six cent quarante-huit numéros! En présence d’une telle richesse de compositions, on a peine à s’expliquer la prétention de quelques critiques qui se sont naguère efforcés de représenter Thorvaldscn comme un patient imi-

APOLI.O*. 1 I

latcur, auquel aurait manqué l'imagination.

Ainsi que nous l'avons déjà vu dails l’histoire de sa vie, l'artiste danois se distingue avant tout par la puissance créai rire de son esprit . I.e hasard de sa naissance d'abord, mais bien plutôt une vocation

SECONDE PARTIE

puissante , ont lait de lui un sculpteur. Ce <|ui était le labeur de son père fut le jeu de son enfance; tout jeune encore, il est doué d’une facilité naturelle tout à fait exceptionnelle, et, dans l'inconscience de son âge, il compose, il ébauche en quelques instants. Durant toute sa carrière, il retrouve en lui cette ressource innée, mais loin d’en faire abus, meme dans sa jeunesse, il se défie de ce don précieux : ses craintes, scs terreurs d’écolier au moment de concourir, en sont le témoignage, car des lors il semble comprendre combien difficile est la tache de celui qui prend vraiment l'art au sérieux. C’est le même sentiment qui, dans les premiers temps de son séjour à Rome, le porte à étudier les antiques avec une infatigable patience , et le laisse toujours mécontent de ses premiers essais, qu’il détruit à mesure qu’il les crée.

Dans toute la possession de ses forces et même de sa gloire, Thorvaldsen continue à être sévère pour lui-même. Il conçoit vivement, il compose avec une extrême facilité , et, s’il veut célébrer la fête de son amie la baronne de Schubart, il lui suffit de quelques jours pour imaginer et exécuter un gracieux bas-relief, la Danse des Muses.

La conception chez le maître est donc toujours prompte, la première exécution facile; mais un goût épuré comme celui du disciple de Winckelmann ne peut en être satisfait, et voilà pourquoi il médite longuement, il retouche, d mûrit son projet, souvent même il compose de nouveau. 11 pressent, il voit par les yeux de l’esprit un beau tellement élevé, tellement parfait, qu’il ne saurait aisément y atteindre : de là ses hésitations, ses sévérités pour lui-même, alors que d’autres artistes eussent déjà été fiers de leur ouvrage. Toutefois, lorsqu'il croit avoir touché le but, il s'arrête, avec le ferme sentiment de sa force.

Rien n’est plus intéressant que d'étudier la collection des maquettes qui se trouvent dans une des salles du premier étage du Musée de Copenhague. L’observateur voit l’esprit de l’artiste en lutte avec son sujet; il assiste en quelque sorte à la conception de l'idée, à sa première expression; alors viennent les retouches, les remaniements, jusqu’à l’exécution définitive du modèle.

OEl'VRE DK THORVAKDSEK. 213

I.a figure du Christ est une de eelles qui ont le plus longtemps préoccupé le sculpteur. Une première esquisse, purement anatomique et sans aucune draperie, présente un corps dont la partie supérieure est portée en arrière par un mouvement très -accen tué , tandis que la tête est renversée et la face tournée vers les deux Le Christ arrive, il s’arrête, regarde le ciel et bénit; telle a dû être la première pensée du sculpteur.

Dans la seconde esquisse, celle-ci drapée et réduite, c’est à peu près la même attitude, mais |>lus calme : le mouvement de la tête en arrière est moins violent.

Vient ensuite un modèle de plâtre, de plus glande dimension et d’un travail beaucoup plus avancé. La tête est droite et les regards se portent en avant. Les deux bias sont également étendus par un mouvement simple, et semblent inviter les hommes à s'approcher de leur Rédempteur.

I.a figure est sortie des ébauches informes des premières études : elle est noble et sereine. La draperie traîne à terre, et le corps du Christ, amaigri dans les esquisses précédentes, est maintenant accusé avec force; la poitrine est largement développée. Pourtant l’exécution définitive de 1a statue colossale a encore apporté des modifications importantes à ce modèle, puisqu'elle montre les deux pieds également posés à terre par un mouvement puissant, et la tête légèrement penchée en avant, avec un sentiment de bienveillance et de douceur.

(.'attitude du Christ fut définitivement arrêtée sur une maquette qui manque à la collection du Musée. Voici ce que nous a raconté à ce sujet le professeur danois qui était présent à Rome dans l'atelier de Thorvaldscn lorsque l’artiste prit sa détermination :

" Le maître allait sortir pour se rendre à une réunion, et je raccompagnais. Au moment de franchir le seuil de son atelier, il revient sur ses pas; je le suis. Il sc place en face de son Christ et le regarde quelques instants sans prononcer une parole : la statuette

1 Les bras 11 ’exislent pas, mais au mouvement des épaules, il est probable que le droit doit être levé et le gauche étendu; le corps repose sur le pied ('miche, le pied droit est on arrière et se soulève de terre.

îlt SECONDE PARTIE.

d’argile avait la tète droite; l’un des bras était levé, l'autre étendu. Tout à coup l’artiste s’avance d’un pas ferme, comme un homme qui vient de prendre une décision; il saisit les deux bras de l’ébauche, et par un mouvement énergique il les abaisse tous deux également. Pour les reformer, il les a bientôt pétris à la bâte par quelques pressions. Il fait alors quatre ou cinq pas en arrière et s’écrie : « Voilà mon Christ; c’est ainsi qu'il restera! » Puis il m’entraîne et nous sortons de l’atelier. »

Toutefois, Thorvaldscn modifia encore celte œuvre magistrale; mais dès ce moment il avait définitivement arrêté l’attitude générale, qui donne à la figure du Christ la majesté sans terreur du Jupiter Olympien.

Cette anecdote nous a paru digne d’être conservée, parce qu'elle peint au vif le caractère de l’artiste, et qu’elle montre aussi bien la tournure de son esprit que sa manière de procéder. Chez lui, le premier mouvement est indépendant et ne manque même pas d’une certaine fougue, ainsi qu’on peut le constater d’après les attitudes de plusieurs de ses ébauches 1 . C’est ensuite par la réflexion, par l’étude, qu’il arrive à en tempérer la violence, pour donner à scs statues cet aspect de calme et de grandeur qu’il admirait dans le style grec et qui l’a fait quelquefois accuser de froideur.

Le génie de Thorvaldscn était éminemment créateur; le maître mettait une ardeur extrême à pétrir la glaise, à en dégager la forme que son esprit avait imaginée, à lui donner l’empreinte de la pensée qu’il avait conçue. Lorsqu’il lui semblait que l’argile avait suffisamment rendu son idée, il exécutait lui-même un plâtre, qu'il terminait généralement avec soin; puis il le livrait comine modèle à ses praticiens, et c’était à ceux-ci qu’était réservé le soin de le traduire en marbre. Ce travail se faisait sous ses yeux, dans ses ateliers; à toute heure il le surveillait, assez souvent il le retouchait, quelquefois il y donnait la dernière main.

Cette manière de procéder fit dire à des artistes jaloux de ses succès qu’il savait sans doute assez bien modeler, mais qu'il était

' Eomjtarer aussi l'attitude d'Achille dans les deux bas-relicfx variés, f Kntt vt’tnrnt de Itriscis; celle d'Alexandre, etc.

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incapable de sculpter le marbi'e. Un jour qu'on lui répétait ces propos : « Apportez-moi un bloc de Carrare ou de Parus , dit-il, » privez-moi de ciseau, attachez-moi les mains, je veux en faire » sortir une statue avec mes dents. »

Cette critique était eu effet des plus injustes, et Y Adonis de la Glyptothèque de Munich , qui a été exécuté en entier par l’artiste, suivant les conventions arrêtées arec le prince Louis de Bavière, \ répond avec assez d’éloquence pour qu’il soit inutile d’insister.

Faut -il regretter que Thorvaldsen n’ait pas également mis la main à l’exécution en marbre de toutes ses productions? Si l’artiste s’était toujours appliqué à ce travail, pour y gagner quelques statues d’une perfection égale à celle de Y Adonis 1 nous eussions perdu peut-être plus d'une création parmi les meilleures du maître*.

On a trop souvent mis en parallèle le talent de Thorvaldsen avec celui de Canova pour qu’il soit possible de terminer une étude sur le sculpteur danois sans dire aussi quelques mots de son illustre émule. l)e tout temps les contemporains se sont plu à établir cette sorte de rivalité entre les artistes célèbres. Entre Canova et Thorvaldsen la comparaison offre un point de départ commun , parce que les deux maîtres paraissent s’être inspires des mêmes traditions.

Un grand sculpteur français de notre temps, David d’Angers, dans un opuscule où il apprécie le talent des deux artistes, a

* Les marbres exécutés par les élèves ne sont pas toujours aussi soignés que les modèles du maître. Aussi, pour juger en toute équité l’ceuvrc de Thorvaldsen, il laut avoir vu les modèles de plâtre réunis au Musée de Copenhague.

3 N’a-t-on pas quelques raisons de supposer que les plus grands sculpteurs de la Grèce n’auraient pas agi autrement que l’artiste danois? Un critique affirme même qu’ils divisaient à la fois leurs ouvrages en plusieurs morceaux, pour se faire aider par un plus grand nombre d'auxiliaires :

« Qui ne sait (et nous pourrions citer ici et des exemples et des autorités) que les grands artistes de l’antiquité, chargés comme ils l’étaient de travaux immenses, et tels que les modernes conçoivent è peine comment ils ont pu les exécuter, faisaient usage de ce moyen expéditif de découper leurs modèles, qu’ils livraient, ainsi divisés, à leurs praticiens, aün de multiplier les secours que leur prêtaient ces artistes subalternes, auxquels il leur arrivait même d’abandonner entièrement l’exécutiou de certains accessoires qui, dans les plus beaux ouvrages, sont quelquefois traités avec beaucoup de négligence et peu de sentiment, n { Afusi'e des Antique < de bouillon, t. I", la Venus de Mdtos, notice de J. H. de Saint-Victor.)

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exprimé sa préférence pour le maître italien, parce qu'il ne se sent pas aussi rapidement ému devant l’œuvre du sculpteur danois, dont les beautés éminentes, dit-il, ne se découvrent qu'âpres une longue étude

Nous pourrions opposer à ce jugement Celui d'un autre sculpteur, également d’un grand mérite, qui nous disait, il y a peu de temps :

« Devant les ouvrages de Canova je suis toujours en défiance. J’ai peur de laisser surprendre mon jugement par la grâce excessive des figures et par l’habileté extrême de l’exécution , qui dissimule assez souvent de véritables défauts. La jolie petite main recroquevillée de la princesse Horghèse en Vénus peut être charmante, mais elle est pleine de manière et d'affectation , et à coup sûr elle n’est ni naturelle ni antique. Avec Tborvaldsen, uu contraire, je ne crains pas de semblables surprises; mon esprit est tranquille, et je le préfère à Canova, parce que son style a plus d’ampleur, plus de sévérité, parce que son œuvre est aussi plus juste et plus vrai. «

Si l’on peut remarquer dans quelques ouvrages de l’artiste danois des pieds un peu grands, des mains un t>eu fortes, ce défaut même témoigne combien Tborvaldsen était éloigné de songer à surprendre le goût par des délicatesses recherchées.

En suivant le mouvement que les théories de Winckelmann avaient imprimé à l’art, Canova n’est en réalité ni grec ni romain; son oeuvre, digue à tant d'autres titres de l'admiration qu’il a excitée, se ressent des préoccupations de mièvrerie des prédécesseurs italiens du maître, et n’a fait en quelque sorte que prendre un habillement antique.

Canova voyait la nature gracieuse et coquette plutôt que grande et puissante, et s’il procède de l'antiquité, c’est par l’imitation des artistes de la troisième période de l’art grec, qui sont à Phidias ce que le Guide est à Itaphaé] Il est attiré de préférence par les qualités suaves qui sont le caractère de l’époque où la grâce domine, et il réussit généralement mieux dans les compositions délicates que dans les figures île force. Les formes des beaux corps qu'il groupe

1 Voir aux Appendices la lettre de David d’Angers.

* Winckelmann, t. tl, tiv. iv, cli. vi.

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